‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 53 sur 61 · I. Romans de ce temps-là · texte numérisé non relu

I. Romans de ce temps-là

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son essence; leurs chûtes malheureuses d'un lieu si élevé jusque sur la terre, par la faute d'un de leurs chevaux qui est très-malaisé à mener; le froissement de leurs aîles; leur séjour dans les corps, ce qui leur arrive à la rencontre d'un beau visage qu'elles reconnoissent pour une copie de ce beau qu'elles ont vu dans le ciel; leurs aîles qui se réchauffent, qui recommencent à pousser, et dont elles tâchent de se servir pour s'envoler vers ce qu'elles aiment; enfin cette crainte, cette horreur, cette épouvante dont elles sont frappées à la vue de la beauté qu'elles savent qui est divine, cette sainte fureur qui les transporte, et cette envif qu'elles sentent de faire des sacrifices à l'objet de leur amour, comme on en fait aux dieux.

PLATON

Je vous assure que tout cela, bien entendu e fidèlement traduit, veut seulement dire que le: belles personnes sont propres à inspirer bien de: transports.

MARGUERITE d'ECOSSE.

Mais, selon vous, on ne s'arrête point à 1; beauté corporelle, qui ne fait que rappeller le souvenir d'une beauté infiniment plus charmante Seroit-il possible que tous ces mouvemens si vif que vous aviés dépeints ne fussent causés que paii;: de grands yeux, une petite bouche et un tein frais? Ah! donnés-leur pour objet la beauté d

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l'ame , si vous voulés les justifier, et vous justifier vous-même de les avoir dépeints.

PLATON

Voulés-vous que je vous dise la vérité? La beauté de l'esprit donne de l'admiration, celle de l'ame donne de l'estime, et celle du corps de l'amour. L'estime et l'admiration sont assés tranquilles; il n'y a que l'amour qui soit impétueux.

MARGUERITE d' ECOSSE.

Vous êtes devenu libertin depuis votre mort : car non seulement pendant votre vie vous parliés un autre langage sur l'amour, mais vous mettiés en pratique les idées sublimes que vous en aviés conçues. N'avés-vous pas été amoureux d'Arquéanasse de Colophon lorsqu'elle étoit vieille? Ne fistes-vous pas ces vers pour elle :

L'aimable Arquéanasse a mérité ma foi.

Elle a des rides; mais je voi Une troupe d'amours se jouer dans ses rides. Vous qui pijtes la voir avant que ses appas Eussent du cours des ans reçu ces petits vuides.

Ah! que ne souffrîtes-vous pas?

Assurémentcette troupe d'amours qui se jouoient dans les rides d'Arquéanasse, c'étoient lesagrémens de son esprit que l'âge avoit perfectionné. Vous plaigniés ceux qui l'avoient vue jeune, parce que sa beauté avoit fait des impressions trop sensibles Fontenelle. I. 21

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sur eux, et vous aimiés en elle le mérite qui ne pouvoit être détruit par les années.

PLATON

Je vous suis trop obligé de ce que vous voulés bien interpréter si favorablement une petite satire que je fis contre Arquéanassa, qui croyoit me donner de l'amour à l'âge qu'elle avoit. Mes passions n'étoient point si métaphysiques que vous pensés, et je puis vous le prouver par d'autres vers que j'ai faits. Si j'étois encore vivant, je ferois la même cérémonie que je fais faire à mon Socrate lorsqu'il va parler d'amour; je me couvrirois le visage, et vous ne m'entendriés qu'au travers d'un voile ; mais ici ces façons-là ne sont pas nécessaires. Voici mes vers :

Lorsqu'Agathis par un baiser de flame Consent à me payer des maux que j'ai sentis. Sur mes lèvres soudain je sens venir mon ame

Qui veut passer sur celles d'Agathis.

MARGUERITE d'eCOSSE.

Est-ce Platon que j'eotens?

PLATON

Lui-même.

MARGUERITE d'eCOSSE.

Quoi ! Platon avec ses épaules quarrées, sa figure sérieuse, et toute la philosophie qu'il avoit dans la tête, Platon a connu cette espèce de baiser?

AVEC LES MODERNES i6î

PLATON

Oui.

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