MARGUERITE D ECOSSE
Mais songés-vous bien que le baiser que je donnai à mon savant fut tout-à-fait philosophique, et que celui que vous donnâtes à votre maîtresse ne le fut point du tout; que je fis votre personnage, et que vous fîtes le mien ?
PLATON
J'en tombe d^accord; les philosophes sont galans, tandis que ceux qui seroient nés pour être galans s'amusent à être philosophes. Nous laissons courir après les chimères de la philosophie les gens qui ne les connoissent pas, et nous nous rabattons sur ce qu'il y a de réel.
MARGUERITE d'eCOSSE.
Je vois que je m'étois très-mal adressée à l'amant d'Agathis pour la défense de mon baiser. Si j'avois eu de l'amour pour ce savant si laid, je trouverois encore bien moins mon compte avec vous. Cependant l'esprit peut causer des passions par lui-même, et bien en prend aux femmes. Elles se sauvent de ce côté-là, si elles ne sont pas belles.
PLATON
Je ne sai si l'esprit cause des passions; mais je sai bien qu'il met le corps en état d'en faire naître sans le secours de la beauté, et lui donne l'agrément qui lui manquoit. Et ce qui en est une
preuve, c'est qu'il faut que le corps soit de la partie et fournisse toujours quelque chose du sien, c'est-à-dire tout au moins de la jeunesse : car, s'il ne s'aide point du tout, l'esprit lui est absolument inutile.
MARGUERITE d'eCOSSE.
Toujours de la matière dans l'amour!
PLATON
Telle est sa nature. Donnés-lui, si vous voulés, l'esprit seul pour objet, vous n'y gagnerés rien; vous serés étonnée qu'il rentrera aussi-tôt dans la matière. Si vous n'aimiés que l'esprit de votre savant, pourquoi le baisâtes-vous? C'est que le corps est destiné à recueillir le profit des passions que l'esprit même auroit inspirées.
AVEC LES MODERNES i6S
DIALOGUE V