‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 56 sur 61 · SOLIMAN, JULIETTE DE GONZAGUE · texte numérisé non relu

SOLIMAN, JULIETTE DE GONZAGUE

SOLIMAN

liir'^W'^nVOi^^- poiirquoi est-ce ici la première ,gtf 7^ v^4fois que je vous vois? Pourquoi ai-je fe .'• v^ perdu toute la peine que je pris pen- ^^^^S'^^i dant ma vie à vous faire chercher ? J'eusse eu dans mon serrail la plus belle personne de l'Italie, et à présent je ne vois qu'une ombre qui n'a point de traits et qui ressemble à toutes les autres.

J. DE GONZAGUE

Je ne puis trop vous remercier de l'amour que vous eûtes pour moi sur la réputation que j'avois

i8o DIALOGUES DES MORTS MODERNES

d'être belle. Cela même redoubla beaucoup cette réputation, et je vous dois les plus agréables momens que j'aye passés. Sur-tout je me souviendrai toujours avec plaisir de la nuit où le pirate Barberousse, à qui vous aviés donné ordre de m'enlever, pensa me surprendre dans Cayette , et m'obligea de sortir de la ville dans un désordre et avec une précipitation extrême.

SOLIMAN

Par quelle raison preniés-vous la fuite, si vous étiés bien aise qu'on vous cherchât de ma part?

J. DE GONZAGUE

J'étois ravie qu'on me cherchât, et plus encore qu'on ne piît m'attraper. Rien ne me flattoit plus que de penser que je manquois au bonheur de l'heureux Soliman, et qu'on me trouvoit à dire dans le serrait, dans un lieu si rempli de belles personnes; mais je n'en voulois pas davantage. Le serrail n'est agréable que pour celles qui y sont souhaitées, et non pour celles qu'on y enferme.

SOLIMAN

Je vois bien ce qui vous faisoit peur; ce grand nombre de rivales ne vous eût point accommodée. Peut-être aussi craigniés-vous que parmi tant de femmes aimables il n'y en eût beaucoup qui ne fissent que servir d'ornement au serrail.

J. DE GONZAGUE

Vous me donnés là de jolis sentimens.

DIALOGUES DES MORTS MODERNES i8i SOLIMAN.

Qu'est-ce que le seirail avoit donc de si terrible ?

J. DE GONZAGUE

J'y eusse été blessée au dernier point de la vanité de vous autres sultans, qui, pour faire montre de votre grandeur, y enfermés je ne sai combien de belles personnes, dont la plupart vous sont inutiles et ne laissent pas d'être perdues pour le reste de la terre. D'ailleurs, croyés-vous que l'on s'accommode d'un amant dont les déclarations d'amour sont des ordres indispensables, et qui ne soupire que sur le ton d'une autorité absolue? Non, je n'étois point propre pour le serrail; il n'étoit point besoin que vous me fissiés chercher, je n'eusse jamais fait votre bonheur.

SOLIMAN

Comment en êtes-vous si sûre?

J. DE GONZAGUE

C'est que je sai que vous n'eussiés pas fait le mien.

SOLIMAN

Je n'entens pas bien la conséquence. Qu'importe ue j'eusse fait votre bonheur ou non?

J. DE GONZAGUE

Quoi! vous concevés qu'on puisse être heureux ;n amour par une personne que l'on ne rend pas leureuse; qu'il y ait, pour ainsi dire, des plaisirs

solitaires qui n'ayent pas besoin de se communiquer, et qu'on en jouisse quand on ne les donn. pas? Ah ! ces sentimens font horreur à des cœurs bien faits.

SOLIMAN

Je suis Turc, il me seroit pardonnable de n'avoir pas toute la délicatesse possible. Cependant il me semble que je n'ai pas tant de tort. Ne venés-vous pas de condamner bien fortement la vanité?

J. DE GONZAGUE

Oui.

SOLIMAN

Et n'est-ce pas un mouvement de vanité que de vouloir faire le bonheur des autres? N'est-ce pas une fierté insupportable de ne consentir que vous me rendiés heureux qu'à condition que )£ vous rendrai heureuse aussi? Un sultan est plus modeste, il reçoit du plaisir de beaucoup de femmes très-aimables à qui il ne se pique point d'en donner. Ne ries point de ce raisonnement, il est plus solide qu'il ne vous paroît. Songés-y, étudiés le cœur humain, et vous trouvères que cette délicatesse que vous estimés tant n'est qu'une espèce de rétribution orgueilleuse ; on ne veut riet devoir.

J. DE GONZAGUE

Hé bien donc, je conviens que la vanité est né cessaire.

DIALOGUES DES MORTS MODERNES ife3 SOLIMAN.

Vous la blâmiés tant tout-à-l'heure?

J. DE CONZAGUE.

Oui, celle dont je parlois, mais j'approuve fort celle-ci. Avés-vous de la peine à concevoir que les bonnes qualités d'un homme tiennent à d'autres qui sont mauvaises, et qu'il seroit dangereux de le guérir de ses défauts?

SOLIMAN

Mais on ne sait à quoi s'en tenir. Que faut-il donc penser de la vanité ?

J. DE CONZAGUE.

A un certain point, c'est vice; un peu en-deçà, c'est vertu.

DIALOGUE II

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