PARACELSE, MOLIERE
MOLIERE
'y eû'-i! que votre nom, je seiois charmé de vous. Paracelse ! On croiroit que vous sériés quelque Grec ou quelque Latin, et on ne s'aviseroit jamais de penser que Paracelse étoit un philosophe suisse.
PARACELSE
J'ai rendu ce nom aussi illustre qu'il est beau Mes ouvrages sont d'un grand secours à tou ceux qui veulent entrer dans les secrets de la nature, et surtout à ceux qui s'élèvent jusqu'à 1 connoissance des génies et des habitans élémen' taires.
MOLIERE
Je conçois aisément que ce sont là les vraie sciences. Connoître les hommes que l'on voit tou les jours, ce n'est rien; mais connoître les génie que l'on ne voit point, c'est toute autre chose.
PARACELSE
Sans douie. J'ai enseigné fort exactement quell
DIALOGUES DES MORTS MODERNES j85
est leur nature, quels sont leurs emplois, leurs inclinations , leurs différens ordres, quel pouvoir ils ont dans l'univers.
MOLIERE
Que vous étiés heureux d'avoir toutes ces lumières! Car à plus forte raison vous saviés parfaitement tout ce qui regarde l'homme; et cependant beaucoup de personnes n'ont pu seulement aller jusque-là.
PARACELSE
Oh! il n'y a si petit philosophe qui n'y soit parvenu.
MOLIERE
Je le crois. Vous n'aviés donc plus rien qui vous embarrassât sur la nature de l'ame humaine, sur ses fonctions, sur son union avec le corps?
PARACELSE
Franchement il ne se peut pas qu'il ne reste toujours quelques difficultés sur ces matières; mais enfin on en sait autant que la philosophie en peut apprendre.
MOLIERE
I Et vous n'en saviés pas davantage?
PARACELSE
Non. N'est-ce pas bien assés ?
MOLIERE
Assés? Ce n'est rien du tout. Et vous sautiés
i86 DIALOGUES DES MORTS MODERNES
ainsi par-dessus les hommes que vous ne connoissiés pas, pour aller aux génies?
PARACELSE
Les génies ont quelque chose qui pique bien plus la curiosité naturelle.
MOLIERE
Oui ; mais il n'est pardonnable de songer à eux qu'après qu'on n'a plus rien à connoître dans les hommes. On diroit que l'esprit humain a tout épuisé, quand on voit qu'il se forme des objets de sciences qui n'ont peut-être aucune réalité, et dont il s'embarrasse à plaisir; cependant il est sûr que des objets très-réels lui donneroient, s'il vouloit, assés d'occupation.
PARACELSE
L'esprit néglige naturellement les sciences trop simples, et court après celles qui sont mistérieuses. Il n'y a que celles-là sur lesquelles il puisse exercer toute son activité.
MOLIERE
Tant pis pour l'esprit; ce que vous dites est tout-à-fait à sa honte. La vérité se présente à lui; mais, parce qu'elle est simple, il ne la reconnoît point, et il prend des mistéres ridicules pour elle, seulement parce que ce sont des mistéres. Je suis persuadé que, si la plupart des gens voyoient l'ordre de l'univers tel qu'il est, comme ils n'y remarqueroient ni vertus des nombres, ni propriétés
des planettes, ni fatalités attachées à de certains temps ou à de certaines révolutions , ils ne pourroient pas s'empêcher de dire sur cet ordre admirable : « Quoi! n'est-ce que cela? »
PARACELSE
Vous traités de ridicules des mistéres où vous ri'avés pas su pénétrer, et qui en effet sont réservés aux grands hommes.
MOLIERE
J'estime bien plus ceux qui ne comprennent pointées mistéres-là que ceux qui les comprennent; mais malheureusement la nature n'a pas fait tout le monde capable de n'y rien entendre.
PARACELSE
Mais vous qui décidés avec tant d'autorité, quel métier avés-vous donc fait pendant votre vie?
I MOLIERE
Un métier bien différent du vôtre. Vous avés étudié les vertus des génies, et moi j'ai étudié les sotises des hommes.
PARACELSE
Voilà une belle étude! Ne sait-on pas bien que les hommes sont sujets à faire assés de sotises ?
MOLIERE
On le sait en gros et confusément ; mais il en faut venir aux détails, et alors on est surpris de l'étendue de cette science.
iS8 DIALOGUES DES MORTS MODERNES FARACELSE.
Et à la tin quel usage en faisiés-vous ?
MOLIERE
J'assemblois dans un certain lieu le plus grand nombre de gens que je pouvois, et là je leur faisois voir qu'ils étoient tous des sota.
PARACELSE
Il falloit de terribles discours pour leur persuader une pareille vérité,
MOLIERE
Rien n'est plus facile. On leur prouve leurs sotises sans employer de grands tours d'éloquence, ni des raisonnemens bien médités. Ce qu'ils font est si ridicule qu'il ne faut qu'en faire autant devant eux, et vous les voyés aussi-tôt crever de rire.
PARACELSE
Je vous entens, vous étiés comédien. Pour moi, je ne conçois pas le plaisir qu'on prend à la comédie. On y va rire des mœurs qu'elle représente; et que ne rit-on des mœurs mêmes ?
MOLIERE
Pour rire des choses du monde, il faut en quelque façon en être dehors, et la comédie vous en tire. Elle vous donne tout en spectacle comme si vous n'y aviés point de part.
PARACELSE
Mais on rentre aussi-tôt dans ce tout dont on
DIALOGUES DES MORTS MODERNES i 89
s'étoit moqué , et on recommence à en faire partie ?
MOLIERE
N'en doutés pas. L'autre jour, en me divertissant, je fis ici une fable sur ce sujet. Un jeune oison voloit avec la mauvaise grâce qu'ont tous ceux de son espèce quand ils volent , et, pendant ce vol d'un moment qui ne l'élevoit qu'à un pied de terre, il insultoit au reste de la basse-cour. t Malheureux animaux, disoit-il, je vous vois audessous de moi, et vous ne savés pas fendre ainsi l'air. » La moquerie fut courte , l'oison retomba dans le même temps.
PARACELSE
A quoi donc servent les réflexions que la comédie fait faire, puisqu'elles ressemblent au vol de cet oison, et qu'au même instant on retombe dans les sotises communes?
MOLIERE
C'est beaucoup que de s'être moqué de soi ; la nature nous y a donné une merveilleuse facilité pour nous empêcher d'être la dupe de nousmêmes. Combien de fois arrive-t-il que, dans le temps qu'une partie de nous fait quelque chose avec ardeur et avec empressement, une autre Ipartie s'en moque? Et, s'il en étoit besoin même, ion trouveroit encore une troisième partie qui se moqueroit des deux premières ensemble. Ne
igo DIALOGUES DES MORTS MODERNES
diroit-on pas que l'homme soit fait de pièces rapportées?
PARACELSE
Je ne vois pas qu'il y ait matière sur tout cela d'exercer beaucoup son esprit. Quelques légères réflexions, quelques plaisanteries, souvent mal fondées, ne méritent pas une grande estime; mais quels efforts de méditation ne faudroit-il pas faire pour traiter des sujets plus relevés?
MOLIERE
Vous revenés à vos génies, et moi, je ne reconnois que mes sots. Cependant, quoique je n'aye jamais travaillé que sur ces sujets si exposés aux yeux de tout le monde, je puis vous prédire que mes comédies vivront plus que vos sublimes ouvrages. Tout est sujet aux changemens de la mode; les productions de l'esprit ne sont pas au-dessus de la destinée des habits. J'ai vu je ne sai combien de livres et de genres d'écrire enterrés avec leurs auteurs, ainsi que chés de certains peuples on enterre avec les morts les choses qui leur ont été les plus précieuses pendant leur vie. Je connois parfaitement quelles peuvent être les révolutions de l'empire des lettres, et avec tout cela je garantis la durée de mes pièces. J'en sai bien la raison. Qui veut peindre pour l'immortalité doit peindre des sots.
DIALOGUE III