‹ Œuvres choisies de FontenelleChapitre 61 sur 61 · FERNAND CORTEZ, MONTEZUME · texte numérisé non relu

FERNAND CORTEZ, MONTEZUME

FERNAND CORTEZ

VOUÉS la vérité. Vous étiés bien gros- 'siers vous autres Américains , quand 'vous preniés les Espagnols pour des I hommes descendus de la sphère du feu, parce qu'ils avoient du canon, et quand leurs navires vous paroissoient de grands oiseaux qui voloient sur la mer.

MONTEZUME

J'en tombe d'accord. Mais je veux vous demander si c'étoit un peuple poli que les Athéniens.

FERNAND CORTEZ

Comment? Ce sont eux qui ont enseigné la politesse au reste des hommes.

MONTEZUME

Et que dites-vous de la manière dont se servit le tyran Pisistrate pour rentrer dans la citadelle d'Athènes, d'où il avoit été chassé? N'habilla-t-il pas une femme en Minerve? (car on dit que Minerve étoit la déesse qui protégeoit Athènes.) Ne monta-t-il pas sur un chariot avec cette déesse de sa façon.

qui traversa toute la ville avec lui, en le tenant par la main et en criant aux Athéniens : « Voici Pisistrate que je vous amené et que je vous ordonne de recevoir? » Et ce peuple si habile et si spirituel ne se soumit-il pas à ce tyran pour plaire à Minerve, qui s'en étoit expliquée de sa propre bouche ?

FERNAND CORTEZ

Qui vous en a tant appris sur le chapitre des Athéniens ?

MONTEZUME

Depuis que je suis ici, je me suis mis à étudier l'histoire par les conversations que j'ai eues avec différens morts. Mais enfin vous conviendrés que les Athéniens étoient un peu plus dupes que nous. Nous n'avions jamais vu de navires ni de canons, mais ils avoient vu des femmes; et, quand Pisistrate entreprit de les réduire sous son obéissance par le moyen de sa déesse, il leur marqua assurément moins d'estime que vous ne nous en marquâtes en nous subjuguant avec votre artillerie.

FERNAND CORTEZ

II n'y a point de peuple qui ne puisse donner une fois dans un panneau grossier. On est surpris ; la multitude entraîne les gens de bon sens. Que vous dirai-je? Il se joint encore à cela des circonstances qu'on ne peut pas deviner, et qu'on ne reraarqueroit peut-être pas, quand on les verroit.

2o8 DIALOGUES DES MORTS MODERNES MONTEZUME.

Mais a-ce été par surprise que les Grecs ont cru dans tous les temps que la science de l'avenir étoit contenue dans un trou souterrain , d'où elle sortoit en exhalaisons? Et par quel artifice leur avoit-on persuadé que, quand la lune étoit éclipsée, ils pouvoient la faire revenir de son évanouissement par un bruit effroyable? Et pourquoi n'y avoit-il qu'un petit nombre de gens qui osassent se dire à l'oreille qu'elle étoit obscurcie par l'ombre de la terre? Je ne dis rien des Romains, et de ces dieux qu'ils prioient à manger dans leurs jours de réjouissances, et de ces poulets sacrés dont l'appétit décidoit de tout dans la capitale du monde. Enfin vous ne sauriés me reprocher une sotise de nos peuples ,d' Amérique, que je ne vous en fournisse une plus grande de vos contrées; et même je m'engage à ne vous mettre en ligne de compte que des sotises grecques ou romaines.

FERNAND CORTEZ

Avec ces sotises-là cependant, les Grecs et les Romains ont inventé tous les arts et toutes les sciences, dont vous n'aviés pas la moindre idée.

MONTEZUME

Nous étions bien heureux d'ignorer qu'il y eût des sciences au monde; nous n'eussions peut-être pas eu assés de raison pour nous empêcher d'être savans. On n'est pas toujours capable de suivre

l'exemple de ceux d'entre les Grecs qui apportèrent tant de soins à se préserver de la contagion des sciences de leurs voisins. Pour les arts, l'Amérique avoit trouvé des moyens de s'en passer plus admirables peut-être que les arts même de l'Europe. Il est aisé de faire des histoires, quand on sait écrire; mais nous ne savions point écrire, et nous faisions des histoires. On peut faire des ponts, quand on sait bâtir dans l'eau; mais la difficulté est de n'y savoir point bâtir, et de faire des ponts. Vous devés vous souvenir que les Espagnols ont trouvé dans nos terres des énigmes où ils n'ont rien entendu; je veux dire, par exemple, des pierres prodigieuses qu'ils ne concevoient pas qu'on eût pu élever sans machines aussi haut qu'elles étoient élevées. Que dites-vous à tout cela? Il me semble que jusqu'à présent vous ne m'avés pas trop bien prouvé les avantages de l'Europe sur l'Amérique.

FERNAND CORTEZ

Ils sont assés prouvés par tout ce qui peut distinguer les peuples polis d'avec les peuples barbares. La civilité régne parmi nous; la force et la violence n'y ont point de lieu ; toutes les puissances y sont modérées par la justice; toutes les guerres y sont fondées sur des causes légitimes; et même voyés à quel point nous sommes scrupuleux : nous n'allâmes porter la guerre dans votre pays qu'après que nous eûmes examiné fort rigoureusement s'il Fontenelle. I. 27

nous appartenoit, et décidé cette question pour nous.

MONTEZUME

Sans doute c'étoit traiter des barbares avec plus d'égard qu'ils ne méritoient; mais je crois que vous êtes civils et justes les uns avec les autres, comme vous étiés scrupuleux avec nous. Qui ôteroit à l'Europe ses formalités la rendroit bien semblable à l'Amérique. La civilité mesure tous vos pas, dicte toutes vos paroles, embarrasse tous vos discours, et gêne toutes vos actions; mais elle ne va point jusqu'à vos sentimens, et toute la justice qui devroit se trouver dans vos desseins ne se trouve que dans vos prétextes.

FERNAND CORTEZ

Je ne vous garantis point les cœurs. On ne voit les hommes que par dehors. Un héritier qui perd un parent, et gagne beaucoup de bien, prend un habit noir. Est-il bien affligé? Non apparemment. Cependant, s'il ne le prenoit pas, il blesseroit la raison.

MONTEZUME

J'entens ce que vous voulés dire. Ce n'est pas la raison qui gouverne parmi vous, mais du moins elle fait sa protestation que les choses devroient aller autrement qu'elles ne vont; que les héritiers, par exemple, devroient regreter leurs païens; ils reçoivent cette protestation, et, pour lui

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en donner acte, ils prennent un habit noir. Vos formalités ne servent qu'à marquer un droit qu'elle a, et que vous ne lui laissés pas exercer; et vous ne faites pas, mais vous représentés ce que vous devriés faire.

FERNAND CORTEZ

N'est-ce pas beaucoup? La raison a si peu de pouvoir chés vous qu'elle ne peut seulement rien mettre dans vos actions qui vous avertisse de ce qui y devroit être.

MONTEZUME

Mais vous vous souvenés d'elle aussi inutilement que de certains Grecs dont on m'a parlé ici se souvenoient de leur origine. Ils s'étoient établis dans la Toscane, pays barbare selon eux, et peu à peu ils en avoient si bien pris les coutumes qu'ils en avoient oublié les leurs. Ils sentoient pourtant je ne sai quel déplaisir d'être devenus barbares, et tous les ans, à certain jour, ils s'assembloient. Ils lisoient en grec les anciennes loix qu'ils ne suivoient plus, et qu'à peine entendoientils encore; ils pleuroient , et puis se séparoient. Au sortir de là, ils reprenoient gaiement la manière de vivre du pays. Il étoit question chés eux des loix grecques comme chés vous de la raison. Ils savoient que ces loix étoient au monde; ils en faisoient mention, mais légèrement et sans fruit. Encore les regretoient-ils en quelque sorte; mais,

pour la raison que vous avés abandonnée, vous ne la regretés point du tout. Vous avés pris l'habitude de la connoître et de la mépriser.

FERNAND C0RTE7.

Du moins, quand on la connoît mieux, on est bien plus en état de la suivre.

MONTEZUME

Ce n'est donc que par cet endroit que nous vous cédons? Ah! que n'avions- nous des vaisseaux pour aller découvrir vos terres, et que ne nous avisionsnous de décider qu'elles nous appartenoient ! Nous eussions eu autant de droit de les conquérir que vous en eûtes de conquérir les nôtres.

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