CARNAVAL A PARIS
J. HETZEL
LE CARNAVAL A PAB1S.
Dix napoléons d'or sont une bonne aubaine En tout temps , mais surtout au temps du carnaval. — D oripeaux pailletés c'est tout un arsenal , D'imbroglios d'amour c'est toute une semaine , C'est du bonheur en germe et du plaisir en graine, Après un souper fin, c'est l'intrigue du bal.
Mais aussi, qui n'a pas, en retournant sa poche,
Dix napoléons d'or, quand il veut , sous la main ! —
Qui? — J'en connais plus d'un... mais soit dit sans reproche,
Car je suis optimiste, et pour le genre humain
J'estime qu'un plaisir dont nul autre n'approche ,
C'est d'être riche un jour, pauvre le lendemain.
Donc , c'est aujourd'hui fête , et vos yeux sur l'affiche
Ont déchiffré le nom de l'auguste Musard ;
Gueux trois cents jours par an , un bienheureux hasard
Vous ayant au réveil, ce matin , laissé riche,
Si Dieu ne vous a fait thésauriseur ni chiche ,
Du bal de l'Opéra vous voulez votre part.
En carnaval , chacun se déguise. — Un notaire Sous un turban d'emprunt cache son front austère , Un garde national se complaît en Triton , La geut porte-flanelle et bounct de coton S'affuble de clinquant. — Quant au propriétaire , Ce qu'il préfère à tout, c'est un nez de carton.
Puis viennent, asservis aux lois de la routine ,
Les courtauds de boutique et la foule des sots ,
Emaillant de rubans leur étroite poitrine ,
Et fiers comme des paons de porter sur leur dos
Des étuis éraillés dont l'échoppe voisine
Recoud , chaque matin , la splendeur en lambeaux.
Vous avez bien , au fond de quelque armoire antique , D'un bisaïeul défunt quelque vieille relique
— Cuirasse archirouillée ou pourpoint de brocart — 11 suffît : eurêka ! Qu'un plumet fantastique Surmonte à votre front un casque à la César...
— L'argot du mardi gras vous proclame Chicanl !
OEUVRES DR (JAVA UNI
An bal, vous reucoutrcz, vous faisant des grimaces , Un charmant petit être au sourire moqueur ; Saluez ! — eu mettant la main sur votre cœur — Offrez a Tinstant même uu soupir et des glaces , Car ce lutin pétri de velours et de grâces , C'est lui... mon idéal ! C'est elle... un Débardeur !
Qu'est-ce qu'un Débardeur? — Uu jeune front qu'incline Sous un chapeau coquet l'allure masculine ,
Un corset dans un pantalon , Un masque de velours aux prunelles ardentes , Sous des plis transparents des formes irritantes ,
Uu ange doublé d'un démon.
C'est une fantaisie , un prestige , un caprice ,
Un murmure discret qui dans l'ombre vous glisse
Un mot d'amour comme un rayon ; C'est uu geste hardi , c'est une main que presse Uu gant tout parfumé , c'est un pied de comtesse
Dans le soulier de Ccndrillon.
Un Délardeur ! mais c'est tout ce que l'on admire : Deutelle et volupté , bonheur et cachemire ,
Riche ceinture et frais boudoir; Une fée, un lutin , une sirène , un gnome, Une fleur faite amour, une femme faite homme ,
Un menton rose, un masque noir.
C'est un rêve qui fuit, c'est une nuit d'ivresse. Peut-être un repentir, peut-être une maîtresse,
Et bien souvent un rendez-vous ; C'est quelquefois un mot, un seul , — un nom de femme , Nom que pendant longtemps ou épelle en sou àme,
Et que l'on murmure a genoux !
Vivent les Débardeurs ! les dominos sont bêtes ; El je les juge tels sans qu'ils aient dit un mot. Us affectent parfois des allures honnêtes...
Prudes ! pourquoi venir vous mêler à nos fêtes? L'âge mûr a sa ride , et vous l'aurez bientôt , La vertu son odeur, et vous la sentez trop.