‹ Œuvres choisies de Gavarni (volume 4)Chapitre 4 sur 22 · LES ENFANTS TERRIBLES · texte numérisé non relu

LES ENFANTS TERRIBLES

Les poètes et les peintres, ces meilleurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les cieux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n'a pas encore fait tourner à l’aigre. Victor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées : ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux ; des yeux ingénus où le bleu d'en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que l'on voudrait manger, cl qui ne connaissent pas le mensonge ; des cheveux palpitants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l’ange gardien, ou la respiration contenue de la mère penchée avec amour, — tout ce qu’on peut imaginer de coquettement tendre et de paternellement anarréonlique !

Quelle peau de camélia, de papier de riz ! quel teint de cœur de clochette s'ouvrant dans la rosée, les peintres, cl surtout Lawrence, ont donné à l’enfance ! Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonnement lustré! quel frais sourire errant comme le reflet d'une source sur une fleur, sur cette bouche qu'on croirait faite de pulpe de framboise! Quel charmant embonpoint troué de fossettes ! quelles épaules grassouillettes, frissonnantes de luisants satinés! quels pieds mignons à désespérer Tom Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théâtres, pour de l’argent ; mais l'aérien, l'imperceptible, l'impalpable Tom Pouce, dont Slalil nous a raconté la merveilleuse histoire.

Ali! peintres cl poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères ; mais vous n’en êtes pas moins des imposteurs lieffés ; vous peignez les enfants tels qu'ils devraient être, et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de keepsake, bons pour regarder la mer du haut d’une roche, romtne le jeune Lambton, ou pour ligurer sur le devant d’une calèche entre

LES ENFANTS TEIIRIBLES.

nue gouvernante anglaise et un king's-Chartes. — Vous avez créé une enfance de convention qui n*a aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le code a oublie de punir. Mais à quoi pense le code !

Par malheur, l'enfant réel lie ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie : c’est un simple bimane à grosse tête, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tartine, fourre ses doigts dans son liez, et bien souvent, vu la rigueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen âge dont il est question dans Notre-Dame de Paris.

U ii homme d'esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, à qui une femme demandait s'il aimait les enfants, répondit : « Oli oui ! madame, beaucoup : — à huit heures du soir, — parce qu’on les couche; — ou quand ils sont très-méchants, — parce qu’on les emporte. ■

Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés! avec eux plus de rêverie, plus de travail, plus de conversation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exécuter leur plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc : ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre problème : ils égratignent vos meubles, et prennent, â écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le meme plaisir que les singes dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau portrait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils u'ont rien de [dus pressé que d'y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien trouver au fond de votre tiroir le titre d'où le gain de votre procès dépend; cl malgré votre surveillance, iis finissent par accrocher une casserole à la queue de voire chai ou de votre épagneul favori.

Mais ce ne sont là que de faibles inconvénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d'un œil inquiet , furtif et jaloux, ils ne cherchent qu'à nous prendre en faute; il nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand, de l’animal pour le cornac. Ils nous rendent en trahisons, en avanies de tontes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que

OKI! VUES nt GAVA H M.

nous leur faisons subir, Gavarni, ce profond philosophe , a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins Ict fcnftml* terribles, le plus éloquent plaidoyer qu'on ait jamais fait eu faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d'une vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le inonde? car ils n’épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique : ils trahissent la mère cl ramant, le père et la maîtresse, le domestique et l'ami; leur cruauté tenace s'en prend à tout Les secrets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien u’est sacré pour eux. — Ils découvrent à l'amoureux désenchanté les mensonges cotonneux du corsage de madame; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. — A celui-ci, l'enfant terrible demande pourquoi il a des yeux comme des lanternes de cabriolet ; à celui-là. pourquoi on n'a pas tiré de feu d’artifice à sa naissance. Que de catastrophes, que de duels, que de séparations ont amenés ces bandits en jaquette et en pantalon à la matelote, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats? El le mal qu’ils font, ils en ont la conscience, quoi qu'on en dise; leur air bêle n'est qu’un masque. — Les enfants sont féroces par caractère : ils se plaisent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et des querelles; car jamais ils ne rapportent une chose indifférente. c'est toujours la phrase dangereuse qu'ils vont redire tout eu se balançant sur les genoux de la victime. Ouf! quelle tirade, quel dithyrambe ! mais ne nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n'y a qu'à les débarbouiller souvent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres fort gentils, fort mignons cl fort poupins, très-dignes d'être trouvés charmants par d'autres même que par leurs mères

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ŒUVRES DE GAVARÏI!

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