TRADUCTION EN LANGUE VULGAIRE
ceux qui oui des oreilles pour ne pas entendre, et un espril pour ne |>;is deviner.
Et cependant, écoutez les dignes gens qui s'intitulent moralistes. Dès qu'il s'agit du monde et de son langage, les voilà qui gémissent comme Job sur cette abomination de la désolation. A les entendre, l'hypocrisie dicte seule tous nos discours, cl chaque salon est un antre de calomnie peuplé de femmes sans cœur et d'hommes sans probité. Puis, à la fin de ces malédictions, V antique franchise remonte toujours au ciel, en se voilant la face de ses deux vieilles mains.
Alors, bonne ascension !
Toutefois, avant d'insulter ainsi tout le monde, sous prétexte de vertu, il serait peut-être convenable de bien voir si l'on a raison.
Par exemple, prenons Orontè, — c'est un nom fort aimé de messieurs les moralistes. — Oronte, disent-ils, fait des protestations d'amitié à tout venant. Il ne vous connaît que d hier, et déjà son plus grand bonheur serait de vous être utile. Si jamais quelques ennuis vous survenaient, compte/ sur lui; sa bourse et son crédit sont toujours à votre service. N'allez pas surtout vous adressera d'autres, car il ne vous le pardonnerait de sa vie. Après quoi Oronte vous quitte avec un serrement de main expressif, pour aller conter la même chose au premier venu qu'il rencontrera. — Là-dessus, les moralistes se mettent à dire pis que pendre A' Oronte pendant quatre ou cinq pages, parce (\\\ Oronte n'oblige jamais personne. — Mais, de bonne foi, pour tout homme sachant traduire de belles promesses en langue vuhjaire, il est évident que, dans la pensée 'à! Oronte, ses paroles signifient simplement : Bonjour, ou Comment vous portez-vous ? Si donc vous avez la sottise de faire fonds sur de pareils propos, vous méritez parfaitement qu Oronte vous reçoive comme si vous exigiez qu'il nettoyât vos bottes, par la raison qu'il se sera dit, au bas d'une lettre, votre très-humble serviteur.
Quand on pense que, pour n'être jamais dupe, il ne s'agit que d'interpréter ainsi tous les sentiments généreux, n'est-il pas fort étrange de voir encore tant de gens se plaindre d'avoir été trompés?
Certains misanthropes prétendent, il est vrai, qu'il serait peut-être plus simple de ne dire que la vérité. Bien qu'en apparence cette proposition ne paraisse pas complètement dénuée de sens, elle n'en est pas moins, en réalité, la plus injuste et la plus insociale des utopies. Comment ! une fois collé
OEUVRES DE GAVA UNI
sur une pensée, un mot ne pourrait plus servira exprimer la pensée contraire? Mais alors , adieu la finesse , adieu la grâce , adieu la coquetterie, adieu tout ce qui compose enfin l'ironie et la médisance, c'est-à-dire l'esprit et la conversation. — Rien que cela. — Autant vaudrait, vraiment, déclarer tout de suite l'égalité parfaite entre les imbéciles et les hommes d'esprit.
Et toi, sainte amitié, toi dont toute la douceur résulte d'un échange de railleries intimes voilées de phrases pleines de cœur, que deviendrais-tu sous le règne d'une parole si rigoureuse? Hélas ! tu disparaîtrais bientôt de la terre, avec tout ce qui fait le charme du langage et la consolation de la vie.
Non, ne calomnions pas le langage à deux lames ; car, s'il sert parfois à la fausseté blâmable, il est plus souvent encore plein d'adorables délicatesses. Grâce à lui, on peut toujours exprimer une opinion sévère sans blesser personne, et pourtant, sans que personne puisse s'y méprendre. Ainsi, votre meilleur ami vient de faire un livre ennuyeux comme une belle tragédie, et un soir, en plein salon, on vous demande votre opinion sur cet ouvrage. Vous répondez : C'est un livre fort bien écrit. Chacun sait ce que cette phrase polie renferme de bâillements, et votre ami lui-même ne peut pas s'en fâcher. — Il en est de même des jeunes filles bien faites. Dès que le signalement prélude de celle façon, on voit tout de suite leur peu de beauté. Pour celles qui possèdent un charmant caractère, estimez-les sans les regarder, car c'est là l'expression consacrée à l'idéal de la laideur. — Mais voyez un peu le grand mal ! et qui peut donc jamais être trompé par ces euphémismes de bon goût? — Quand, en vous parlant d'un homme qui n'a pas l'esprit très-vif, on ajoute qu'en revanche il est plein de bon sens, avez-vous besoin d'entendre ce monsieur, pour savoir qu'il est complètement stupide, et qu'à la première occasion il vous dira que Napoléon était ambitieux? Et les femmes qui vous aiment d'amitié, et les amis qui vous parlent de leurs pertes d'argent, lorsqu'ils vous supposent besoigneux ! Comprendrait-on mieux, si les unes vous avouaient que vous leur êtes insupportable, et si les seconds vous avertissaient de ne pas compter sur eux? Non, cela est plus honnête, mais c'est tout aussi clair. — Et que faut-il d'ailleurs pour lire à cœur ouvert dans ces paroles fermées? Méditer seulement un vieux proverbe qui résume toutes les traductions en langue vulgaire :
A BOX EXTEXDEUR, SALUT.