CLICHY
Singulière prison que personne ne veut prendre au sérieux, — sauf le créancier qui paye toujours assez cher le droit d'y faire mettre un pauvre diable, et le débiteur qui n'en sort guère sans avoir payé le créancier.
On a fait tant de fois, et d'une si plaisante façon, le récit des bons tours échangés entre le débiteur et le garde du commerce ; on a si bien ri des lettres de change souscrites par les fils de famille à ces escompteurs facétieux dont la caisse renferme tant de chameaux vivants, de crocodiles empaillés, et si peu d'écus de bon aloi, que la prise de corps, escortée d'un garde du commerce loustic, et de trois gredins d'un effet toujours sûr dans le répertoire des théâtres de genre, ne semble plus qu'un moyen dramatique parfaitement trouvé pour préparer un heureux dénoûment de comédie. — On se représente assez généralement l'arrestation pour dettes sous l'aspect que voici r
— Un jeune masque sort du bal de l'Opéra ; il est poliment accosté par un garde du commerce qui ôtc son faux nez de carton, et prie le débardeur de vouloir bien le suivre en prison, sous le prétexte que le soleil est levé. — Les recors groupés à l'angle de la rue complètent le tableau.
Mais laissons de côté cette fiction poétique de faux débiteurs poursuivis paides créanciers de convention, arrêtés par des gardes du commerce plaisants comme M. Odry, et serrés plutôt qu'emprisonnés à Clicby, avec tous les égards et le vin de Champagne dus à leur rang.
Songeons à cet autre débiteur — commerçant, boutiquier, ouvrier même,
— pauvre homme qui travaille et le jour et la nuit, qui nourrit de son labeur femme et enfants, et que son commerce, sa boutique, son métier, ne nourrissent pas. Le jour de l'échéance est venu, ce pauvre homme n'a pu payer. Toute sa fortune, toutes ses ressources ne lui laissaient peut-être pas de quoi acheter du pain. Alors on l'a saisi, on l'a vendu. La vente de ses meubles n'a pu couvrir la dette. La dette excède 200 francs Aux termes de la loi, elle entraîne la prise de corps ; et dans la misérable c'iambre, dernier asile qui reste à cette triste famille, le pauvre homme, tremblant, sans soni-
meil, attend le jour avec terreur, uiuet, et la sueur froide au visage, à côté de sa malhetireuse femme tombée de lassitude, de ses enfants qui dorment pour oublier qu'ils ont faim. Le premier rayon de soleil, de ce bon soleil qui console les pauvres gens, vient de luire dans la mansarde. Soudain des coups violents ébranlent la porte. La femme épouvantée, les enfants tout hagards se lèvent en sursaut. A peine sont-ils vêtus de leurs lambeau:;, que de gré ou de force la porte s'ouvre, et le garde du commerce, car c'est lui, le garde du commerce, pièces en main, avec le compte du capital, intérêts et frais, y compris les frais de l'arrestation, — c'est i\ leurs frais qu'on arrête les débiteurs, — demande au misérable père de famille s'il est prêt à payer ; et comme l'autre, brisé par l'émotion, sans voix, sans force, ne répond même pas, le garde du commerce, plus brutal et plus insolent, bien souvent, que ne le sont les gardes chiourmes avec les galériens, l'empoigne, l'arrache au.x étreintes désespérées de la mère et des petits qui sanglotent; l'eutraînei la mort dans le cœur, le conduit à pied, presque comme un voleur, à la prison pour dettes, — et l'y jette plutôt qu'il ne l'y écroue, furieux qu'il est d'avoir fait une si mauvaise prise, et d'être obligé encore de consigner au greffe, pour les aliments, une somme que ce débiteur ne vaut pas!
Cependant les badauds qui montent le dimanche la longue rue qui conduit aux guinguettes deBatignolles ne manquent jamais de dire, en passant
devant Glichy : — Ah ! les farceurs qui sont là dedans ! ce sont ceux-là
qui s'amusent ! — Voyons cette gaieté de près. — Tivoli n'est plus ! ce Tivoli si bien placé pour faire croire que la prison conduisait au jardin, ou le jardin à la prison. — Mais la prison étale toujours sa blanche façade. Au milieu d'un mur surmonté d'une corniche élégante s'ouvre la vaste porte cintrée qui conviendrait à l'hôtel d'une ambassade. — Au-dessus de la porte, il y a une inscription. Devant la porte, il y a un factionnaire. L'inscription explique le soldat. Prisun pour dettes, dit l'enseigne. Le factionnaire n'est point un ornement, mais une précaution. C'est moins gai. Puis en s'approchant de la porte, on s'aperçoit qu'elle n'a pas été inventée pour donner passage aux gens. Cette porte est une fiction de l'architecte, mais la porte véritable se réduit à un petit guichet qui seul livre accès à travers les pierres de taille. — Le guichet mène au greffe, du greffe on tombe sur une grille , de la grille sur un geôlier. — C'est sans doute après la grille et le geôlier que la gaieté commence. Effectivement. Voilà beaucoup de bruit, beaucoup de
OEUVRI'S DE GAVAI^^M.
monde, des cris, des rires, et des arbres ! — La liberté vraiment. Une liberté iulérieure qui commence à la grille, et finit au mur d'enceinte. — D'ailleurs la prison offre an détenu le confortable de la vie : le vin, le jeu... et même, dit-on, les belles... de dix à quatre beiires. Les riclies peuvent jouir de tout ce luxe. — Les pauvres vivent de la rente que leur fait leur créancier. On croira facilement que ceux-là vivent mal. — Mais enfin il y a des prisonniers heureux, et qui engraissent ! Ne croyez pas à cet embonpoint de prison, à cette fausse santé, que l'ennui crée. Attendez que ce prisonnier gras soit sorti, et après huit jours de liberté, regardez-le; cette obésité flasque s'est fondue. L'homme est redevenu maigre, mais il a des rides. En prison le bonheur vieillit. — Un autre éclate en transports joyeux; amis, amies l'entourent chaque jour; il boit, fume, médit de la liberté, rit de son créancier ; et. Dieu le lui pardonne ! il est fâché de ne pas devoir davantage ! — Pauvre jeune homme ! Quatre heures sonnent, le dernier ami s'en va, la femme qu'il aime le quitte ; et ce fier prisonnier resté seul — jaloux peut-être — se cache pour essuyer une larme. — Oh ! la liberté ! il faut l'avoir un instant perdue pour en connaître le prix. — Mais à côté de ces prisonniers bruyants qui font parade de tant de gaieté, — financiers qui achètent une fortune frauduleuse au prix d'une portion de leur vie, — à côté de ces fous, triples fous qui perdent le présent, esqomptent l'avenir, et donnent, en attendant l'heure des héritages, leur liberté en payement à leurs Schyloks, faute de leur pouvoir donner un morceau de leur chair ; à côté de ces spéculateurs et de ces prodigues, voyez ces autres prisonniers tristes, solitaires, humiliés — des hommes d'honneur que des revers ont brisés, qui sortiront de cette prison discrédités, perdus... — des pères de famille qui savent la misère des leurs, qui savent que leurs femmes... que leurs filles... — d'autres enfin qui sont tombés là du milieu d'un luxe factice, d'une vie désordonnée ; qui ont le remords d'avoir ruiné femmes et enfants, et qui mourraient de désespoir, si cette pauvre femme qu'ils ont peut-être abreuvée de chagrins, si cette femme que vous voyez là, pâle et essayant de sourire dans sa tristesse, ne venait, suprême providence ! leur apporter sa tendresse douloureuse.
Maintenant, jugez quel philosophe c'est que ce Gavarni, qui change en gaieté si consolante le triste côte des choses.
Auguste LIREUX
: JKUVRES DE GAVAKNI.
Glichy.
^.^iyii||i|ii
Ls soleil est bé depuis vingl minules, monsieur le baron !.
Gravé |i;m Lavii:ii.le.
ŒUVRES DE GAVARNl.
Chchy.
(;ra\v par Sovf.ii.
CEUVRES DE GAVARNI.
Clichy.
Je viens déjeuner chez toi.
Ahl k!
Et dîner cbz toi.
Ah! bah!!
Et coucher chez toi !
Ah!lichtre!!!
Gravé par Vur.ntlL.
ŒUVRES DE GAVARNI
Cliohy.
le donnez pas d' à-compte! voyez- vous, le créancier qu'on ne paye pas n'est qui créancier ; le créancier qu'on paye est un tigre !
Gravé par Lavieille.
CliJUVRES DE GAVARNI.
31icby.
— Dites doQC, Tarjcien, c'est aujourd'hui Dimanche.
— Ou' est-ce que ça te faïf?
— Tiens! (le Dimanche, on se fiche du garde du commerce) ça me fait I je Dourrais aller me nromener si
Cravi- |i:ir l'iji i;ft.
OEUVRES DE GAVARNl.
Clichy.
— Moi, ]'ai signé pour cinq cents francs, et je n'en al eu quî trois cents, et encore en vm ûf. Champagne... et on m'a repris le vin pour les frais...
- Ils auraient mieux fait de t'amencr ici tout de niite, au moras nous aurions le. h'&.
^^,^^c iMi- i..
OEUVRES DE GAVARNl,
GliGhy.
Petit bamme, nous t'apportons ta casquette, ta pipe d'écume et ton Montaigne.
liiiivi'- |);ir Ui r.NAiM.T.
Glichy.
Le portrait du créancier.
Gravé par ConB,\
ŒUVRES DE GAVARNI
Chohy.
Enfin, à la fin, ]e l'ai tant mijoté, je l'ai tant niijoté, qu'il a â : « Eh bien k Irais et j'accorderai du temp peur le reste. » Et encore il a dit : « Voyez-voi par considération pour vous. . d Le vieui gueux '... J'espère bien que quand tu une pile soignée à celui-là !
iiselle, ce
, tu!
(iiavé pai- liiiuGSOT.
Cliohy
Dites donc, voisin, on a un pea boissanné chez vous, hier ! ça allaii rondement !
(]a va bien, ce matin ?
— Pas mal, et '
Gravé par Uouget.
CEUVRE3 DE GAVARNl.
Clichy
Aux Garde; k Wmmm : Oue !e bon Dieu les patafiole I
(înivij ]y.\r Liiiiant.
ŒUVRES DK GAVARNI
CliGhy.
Voyons! pour aller à Tivoli ce soir, cenls frmcs pour le capital et onze cent vingt non (je suis bëte!). Tivoli coûte tiois bncs
d'abord payer au gretle dix-kl mille cinq Irancs cinquante centimes de frais... et encore, '% et je n'ai que quarante-deux sous.
(Jiavi- |iai C.iconi
CEUVRES DE GAVARNl.
Clichy.
— Mais comment as-lu pu le laisser prendre comme çaî
— Demande aux canards sauvages comment ils se laissent prendre!... 11 a tiré sur moi " mars, on m'a ramassé le & avril : voilà comme ça se fait.
Gravû par Daubant.
ŒUVRES DE GAVARNI
Cliohy.
i/oiia un Jacques à Clicliy.
rue
Gravé par Loisf.au.
ŒUVRES DE GAVARNl.
Clichy.
Ici on ne peut pas faire de farces à sa llinie : v là ce qui vous
Giavé par Soyi:u.
ŒUVRES DK GAVARKI.
Jlichy.
lu.
pas mieux que
iliers seuls, el
Gravci par
CEUVRRS DE GAVARNl-
Cliohy
/ous le voyez, le chagrin ne m'aigrit pas! et je leur intérêt : s'ils veulent me tirer d'ici, qu'ils se me passer par la porte.
uu conseil à mes créancier:
, car on ne
CiiMvij n,ir lîuiizii-owicii.
Cliohy.
Sans le mur, celte boule- Et Ion camarade mu
Ijr.ivû p.ii- l'i
ŒUVRES DE GAVARNI
« flu moins un uieu sourii encore a
Et lui reni en ce liea, de ces jouiu qu'on lui prend.
Oui n'aurait pas pitié des beaux ans qu'elle y laisse ? »
Grnvr par PoritiFT.
^â^WÉ^mmi.
^^^tS CHO,