Oeuvres choisies de Gresset
Verl-Ÿert est plutôt un conte qu’un poème. Mais, . quoi qu’il en soit du titre, il n’est pas possible de passer ici sous silence ce qui n’est, si l’on veut,
qu’un badinage , mais un badinage si supérieur et si
original qu’il n’a pas eu dMmitateurs, comme il n’avait point de modèle.
Il produisit, à son apparition dans le monde, l’effet d’un phénomène littéraire : ce sont les expressions de Rousseau dans ses Lettres, et il n’y a pas d’exagération.
Tout devait paraître ici également extraordinaire :
tant de perfection dans* un auteur de vingt-quatre ans : un modèle de délicatesse, de grâce, de finesse, dans un ouvrage sorti d’un collège ; et ce ton de la
GRESSBT.
meilleure plaisanterie, ce sel et cette urbanité qu’on croyait n’appartenir qu’à la connaissance du monde, et qui se trouvaient dans un jeune religieux ; enfin la broderie la plus riche et la plus brillante sur le plus chétif canevas ; il y avait de quoi être confondu d’étonnement, et les, juges de l’art devaient être encore plus étonnés que les autres.
Si quelque chose peut étonner davantage, c’est ce que Voltaire a imprimé de nos jours, que Vert-Vert et là Chartreuse étaient des ouvrages tombés. Jamais Gresset ne l’avait offensé en rien; au contraire, il avait fait de très-jolis vers en réponse aux détracteurs à^Alzire, en 1736, à l’époque même où le succès de Vert-Vert et de la Chartreuse lui donnaient sur l’opinion une influence proportionnée à sa célébrité. Mais, en 1760, il annonça qu’il avait renoncé an théâtre par des motifs de religion; et c’en était assez pour que Voltaire ne lui pardonnât point.
11 reproche au Méchant de n’être pas
Des mœurs du temps un portrait véritable,
et c’est précisément, après le mérite du style, celui qui est le plus éminent dans cette comédie, la seule où l’on ait saisi ie vrai caractère de notre siècle. Qui est-ce qui ne sait pas une foule de vers du Méchant? On en peut dire autant de Vert-Vert et de la Chartreuse; et j’ignore s’il existe des ouvrages en
ORESSET.
vers qui soient plus que ceux-là dans la mémoire des amateurs. Ce serait une raison pour n’en rien dire ici de plus ; mais je m’arrêterai un moment sur la Charleuse, qui est susceptible de quelques observations, au lieu qu’il n’y a que des éloges à donner à Vert-Vert j qui, à quelques négligences près, est un morceau achevé.
U y a beaucoup plus de fautes* dans la Clmrtreu^e, et cependant Rousseau la préférait à Vert-Vert, comme étant d’un ordre de poésie et de talent au-dessus des aventures d’un perroquet : je suis de l’avis de Rousseau. Les défauts de la Chartreuse sont d’abord l’abus de ce qui en a fait en soi-même le principal attrait : l’aisance et l’abandon vont quelquefois jusqu’à la négligence marquée, et l’abondance jusqu’à la diffusion. Les phrases sont souvent longues et un ‘ peu traînantes-, et l’auteur procède trop .volontiers par l’énumération. Ainsi , par exémple, lorsqu’il a dit :
Calme heureux, loisir solitaire,
Quand on jouit de ta douceur,
Quel antre n’a pas de quoi plaire?
Quelle caverne est étrangère Lorsqu’on y trouve le bonheur.
Lorsqu’on y vit sans spectateur.
Dans le silence littéraire.
Loin de tout importun jaseur,
Loin des froids discours du vulgaire Et des hauts tons de la grandeur?
ORESSET.
Il continue toutes ses phrases l’espace de cent cinquante vers, en les commençant par ces mêmes mots, loin de; ce qui amène une foule de portraits tous différents et tous finis; mais cette marche trop prolongée fait sentir la monotonie. De même, quand il s’interroge sur les divers états qu’il pourrait embrasser s’il quittait le sien (que pourtant il quitta peu de temps après),- il dit;
Irais-je, adulateur sordide,
Encenser un sot dans l’éclat.
Amuser un Crésus stupide ,
Et monseigneuriser un fat?
11 continue encore à parcourir toutes les professions, commençant toujours par la même formule interrogative ; et de là encore l’uniformité de tournure. Mais ce n’est pas du moins celle à' oii naquit un jour V ennui. Ici le défaut tient tellement à la manière naturelle de l’auteur, qui semble se laisser aller, mais.qui vous mène toujours avec lui; ses vers s’enchaînent si bien les uns avec les autres, ils roulent avec une harmonie si flatteuse, que vous n’en
sentez plus que le charme, et que le défaut disparaît. C’est l’avaiitage d’un heureux naturel, de faire passer avec lui ce qu’il peut avoir de défectueux.
D’ailleurs, il faut songer que la longueur des phrases est infiniment moins sensible dans les vers à quatre pieds que dans l’hexamètre; et. ce qu’il y a
GRESSET
de ‘remarquable, c’est que Gresset, sî périodique dans ce genre de rhythme, est aussi rapide, aussi léger, aussi précis qu’il soit possible, dans les grands vers du Méchayit,
Sa Chartreuse est une sorte d’épanchement poétique d’un caractère tout particulier, et qu’il n’a eu que cette fois. Les Ombres et VÉpître au père Bougéant s’en rapprochent un peu : elles sont plus soignées; les phrases y sont plus circonscrites, mais elles n’ont pas, à beaucoup près, l’entraînement et la séduction de la Chartreuse; le piquant des idées et l’éclat des figures sont loin d’y être les mômes, quoiqu’on les y retrouve de temps en temps, comme dans ce début de l’épître que je viens de nommer :
De la paisible solitude,
Où, loin de toute servitude,
La liberté file nos jours.
Ramené par un goût futile Sur les délices de la ville,
Si j’en voulais suivre le cours,
' Et savoir Thistoire nouvelle Du domaine et des favoris .
De la brillante Bagatelle,
La divinité de Paris;
Le dédale des aventures.
Les affiches et lés brochures,
Les colifichets des auteurs.
Et la gazette des coulisses.
Avec le roman des actrices .
Et les querelles des rimeûrs i Je n’adresserais cette épître Qu’à l’un de ces oisifs errants ' ' Qui chaque soir sur leur pupitre
Rapportent tous les vers courants,
Et qui, dans le changeant empire Des amours et de la satire Acteurs, spectateurs tour à tour.
Possèdent toujours à merveille
L’historiette de la veille
Avec l’étiquette du jour. . .
Si toute la pièce était écrite de même, elle aurait le mérite de la Chartreuse sans en avoir les défauts; car il n’y a pas ici un mot de trop , et la période procède dans sa longueur par des formes toujours diversifiés, et ne se traîne ni ne languit nulle part. En général, personne en ce genre de poésie n’a manié la période mieux que Gresset : la Chartreuse en offre à tout moment des modèles.
Parmi la foule trop habile
Des beaux diseurs du nouveau style.
Qui, par de bizarres détours,
^ Quittant le ton de la nature.
Répandent sur tous leurs discours
L’académique enluminure
Et le vernis des nouveaux tours, «
Je regrette la bonhomie ,
L’air loyal, l’esprit non pointu,
Et le patois tout ingénu
OKESSET.
Du curé de la seigneurie.
Qui, n’usant point sa belle vie Sur des écrits laborieux ,
Parle comme nos bons aïeux ,
Et donnerait, je le parie.
L’histoire, les héros, les dieux,
Et toute la mythologie.
Pour un quartaut de Condrieux.
Je le répète , il faudrait bien se garder de procéder ainsi en grands vers. C’est là que la période est beaucoup plus diflacile , qu’elle doit être plus sobrement ménagée, et variée plus artistement. Mais, dans les vers à quatre pieds , elle a généralement de la grâce, pourvu qu’il n’y ait, comme ici , ni embarras, ni obscurité dans la construction. Gresset n’en a jamais; mais ses périodes pèchent quelquefois par des queues traînantes et rattachées à la phrase , de façon à la rendre longue et. lâche. En voici un exemple :
Une lucarne mal vitrée,
Près d’une gouttière livrée ♦ A d’interminables sabbats.
Où l’université des chats,
A minuit, en robe fourrée.
Vient tenir ses bruyants états;
Une table mi-démembrée ,
Près du plus humble des grabats;
Six brins de paille délabrée.
Tressés sur de vieux échalas :
GREf5SET.
Voilà les meubles délicats Dont ma chartreuse est décorée...
Il n’y a jusqu’ici qu’à louer : la marche est soutenue ; et que de ressources poétiques pour peindre agréablement une fenêtre près d’une gouttière , un
mauvais lit, une table estropiée, et deux mauvaises
chaises de paille! Mais il ajoute :
Et que les frères de Borée Bouleversent avec fracas,
Lorsque , sur ma niche éthéréc,
Ils préludent aux fiers combats Qu’ils vont livrer sur vos climats.
Ou quand leur troupe conjurée Y vient préparer ces frimas Qui versent sur chaque contrée Les catarrhes et le trépas.
Voilà le trop : il fallait s’arrêter à ces vers qui terminent si bien la phrase :
; Voilà les meubles délicats
i Dont ma chartreuse est décorée.
On sent tout de suite la langueur à cette espèce d’apposition, et que les frères de Borée, et encore plus à celle qui vient après , ou quand .leur troupe conjurée ; et de plus, c’est finir par des vers faibles ce qui a commencé par des vers excellents. Mais
GRESSET
c’est peut-être le seul endroit où là longueur soit sensible : ailleurs on s’aperçoit bien que les phrases pourraient être moins prolongées; mais la facilité empêche de regretter la précision. Ce n’est pas qu’il
ne possède celle-ci même, et qu’il n’ait des morceaux
où elle est très-bien marquée , tels que celui-ci :
Des mortels j’ai vu les chimères;
Sur leurs fortunes mensongères J’ai vu régner la folle erreur ; ' '
J’ai vu mille peines cruelles Sous un vain masque de bonheur.
Mille petitesses réelles Sous une écorce de grandeur;
Mille lâchetés infidèles Sous un coloris de candeur;
Et j’ai dit au fond de mon cœur :
Heureux qui, dans la paix secrète D’une libre et sûre retraite.
Vit ignoré, content de peu.
Et qui ne se voit point sans cesso
Jouet de l’aveugle déesse,
Ou dupe de l’aveugle dieu l
Il y a ici ‘autant d’idées que de vers; et quoique la phrase soit pleine de choses, les tournures n’eq sont pas moins faciles : c’est un des mérites de Tauteur.
Il y en a un qui est fort rare chez lui , et qui heureusement n’appartient guère à ce genre de poésie : c’est la force, c’est le ton mâle et ferme, soit des
GRESSET
pensées , soit des expressions. Il s’en trouve pourtant un exemple remarquable sous plus d’un rapport :
Égaré dans le noir dédale Où le fantôme de Thémis,
Couché sur la pourpre et les lis,
Pencfte la balance inégale,
Et tire d’une urne vénale Des arrêts dictés par Cypris,
Irais-je , orateur mercenaire Du faux et de la vérité.
Chargé d’une haine étrangère.
Vendre aux querelles du vulgaire Ma voix et ma tranquillité;
Et, dans l’antre de la chicane.
Aux lois d’un tribunal profane Pliant la loi de l’immortel.
Par une éloquence anglicane.
Saper et le trône et l’autel ?
Cela est vigoureux, et d’une manière qui est fort loin du ton général de l’ouvrage ; c’est une violente satire de l’esprit parlementaire, et je ne. doute pas qu’on n’ait dit alors : Voilà du jésuite. Mais, jésuite ou non, la leçon n’était pas mauvaise, et l’on n’aurait pas mal fait d’en profiter.
On pourrait aussi relever quelques fautes de goût : je n’en citerai que deux qui m’ont paru les plus graves :
Telle est en somme
La demeure où Je vis en paix ,
Concitoyen du peuple Gnome ^
Des Sylphides et des Follets.
Passons-lui la très-mauvaise rime de somme et Gnome : il est ridicule de mettre avec les Sylphes qui habitent l’air, les Gnomes qui habitent sous terre : c’est pécher contre toutes les règles de la cabale. Il ne l’est pas moins d’appeler Caucase un galetas de collège au cinquième étage :
De ce Caucase inhabitable Je me fais l’Olympe des dieux.
Mais s! quelque chose doit "obtenir grâce, c’est une 'mauvaise dénomination de ce galetas, parmi vingt autres, toutes très-gaiement originales. Je laissé aussi de côté quelques autres taches légères et clairsemées, parmi une foule de traits charmants qui prouvent l’étonnante fécondité d’expression "qui caractérise Gresset. J’aime mieux citer encore, pour 'finir, cette intéressante allégorie de la vie humaine, qui respire, comme le reste de la pièce, une philosophie douce et aimable.
En promenant vos rêveries Dans le silence des prairies.
Vous voyez un faible rameau Qui, par les jeux du vague Éole,
Détaché de quelque abrisseau,
Quitte sa tige, tombe et vole Sur la surface d’un ruisseau.
GRESSRT.
KII
Là, par une invincible pente.
Forcé d’errer et de changer,
Il flotte au gré de l’onde errante,
Et'd’un mouvement étranger.
Souvent il paraît, il surnage;
Souvent il est au fond des eaux.
Il rencontre sur son passage Tous les jours des pays nouveaux j Tantôt un fertile rivage Bordé de coteaux fortunés ;
Tantôt une rive sauvage.
Et des déserts abandonnés.
Parmi ces erreurs continues,
Il fuit, il vopuc, jusqu’au jour Qui l’ensevelit à son tour Au sein de ces mers inconnues.
Où tout s^abime sans retour.
Le Lutrin vivant et le Carême impromptu sont deux bagatelles, mais toujours distinguées par le talent
de narrer et d’écrire. Parmi ses autres poésies, il n’y a plus que VÉpitre à ma Sœur qui soit digne de
lui. VÉpitre à ma muse est d’une extrême inégalité, et généralement médiocre de pensées et de style. La traduction des Églogues de Virgile n’est proprement que l’étude d’un commençant qui annonçait de la facilité et de l’oreille. C’est une paraphrase souvent négligée et languissante , où l’on rencontre quelques vers bien faits, ceux-ci entre autres :
Ah I ne comptez point tant sur vos belles couleurs;
Un jour les peut flétrir : un jour flétrit les fleurs.
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GRESSET
succès le conduisirent au point de lui faire entreprendre une tragédie : il n’y a veine en lui qui tende au tragique. Édouard III est un roman sans vraisemblance, sans intérêt, sans aucune entente du théâtre. On ne sait ce que c’est qu’une Alzonde,
reine d’Écosse, cachée et inconnue à la cour du roi
d’Angleterre, où elle conspire contre lui : cela pourrait se supposer dans une ancienne cour d’Asie; à Londres, cela n’est qu’absurde. Rien n’est plus froid que l’amour d’Édouard pour la fille de son ministre Vorcestre, qui s’obstine à la lui refuser, sans qu’on sache trop pourquoi. Et ce Vorcestre, le principal personnage de la pièce, puisque son danger en fait toùt l’intérêt, est un philosophe anglais, un moraliste dissertateur, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins théâtral. Édouard , grand dans l’histoire, joue pendant cinq actes le rôle le plus plat, celui d’un roi dupe de tout ce qui l’entoure. Un traité sur le suicide, qui remplit la principale scène du quatrième acte, n’est pas plus tragique que le reste. C’est pourtant là qu’on trouve quelques endroits' assez bien écrits, et qui ont une certaine force d’idées et d’expression, mais qui est celle d’une épître philosophique, et nullement celle de la tragédie. Le dénoûment où Eugénie est empoisonnée
par Alzonde , n’est qu’une très-maladroite copie du beau denoûment d'Inès; attendu que personne n’a pu s’intéresser aux amours d’Édouard et d’Eugénie,
ORESSIÎT.
au lieu qu’on s’intéresse beaucoup à ceux d’Inès et de D. Pèdre. Le style ne manque pas d’une sorte de noblesse; mais il est sec et glacé, coupé et sentencieux, souvent incorrect et vague. Ce roman dramatique, où tout est forcé, eut pourtant du succès dans sa nouveauté. Il en fut redevable à une espèce d’engouement qui commençait à naître pour tout ce qui. avait la couleur anglaise, et qui fit réussir dans le môme temps Venise sauvée, aussi oubliée aujourd’hui Édouard II/; mais surtout à la nouveauté d’un coup de théâtre, le premier en ce genre qu’on eût hasardé, et qui fut très-applaudi : c’est le coup de poignard dont Arondel frappe sur la scène un scélérat nommé Volfax, le complice de cette Alzonde, et l’ennemi deVorcestre.il y avait de la hardiesse dans ce moyen ; et si les ressorts de l’intrigue eussent été meilleurs, un homme qui, dans une cour où il est encore inconnu , poignarde un coupable, et se remet tranquillement entre les mains des gardes, prêt à rendre compte de ce qu’il vient de faire, pourrait produire un grand effet. Mais de la manière dont tout est disposé , il n’en résulte rien qu’un éclaircissement facile que tout le monde a prévu; et, au lieu que ce coup de théâtre, placé , dans un troisième acte et dans un bon plan , pourrait nouer très-fortement l’intrigue , il n’a lieu ici., à la fin du quatrième , que pour la dénouer tout de suite, comme Alexandre coupa le nœud gordien; et
GRESSET
ce n’est pas ainsi qu’il faut couper le nœud d’un drame.
Vers la fin de sa vie, Gresset, qui vivait depuis trente ans dans l’oubli des Muses, dans l’exercice
des devoirs de la religion et dans les jouissances • tranquilles de l’amitié et de la société, se laissa tirer du fond de sa retraite d’Amiens pour venir à Paris, sur le brillant théâtre de l’Académie française, qui attirait alors tous les yeux.
Il venait- répondre, comme directeur choisi par le sort, à un nouveau membre de la compagnie : il aurait pu s’en dispenser, et céda mal à propos à une tentation dangereuse, celle de rajeunir une
vieille réputation, dont lui-même semblait depuis si
longtemps fort peu occupé.
Il ne la soutint point du tout; et son discours parut d’autant plus mauvais, que le sujet promettait davantage : c’était l’influence des mœurs sur le langage, qui pouvait fournir un excellent discours, et même plus qu’un discours. Non-seulement Gresset ne saisit point son sujet, mais il. manqua même aux convenances locales., qui ne permettaient pas de prendre dans une assemblée respectable le ton badin
d’une scène de comédie, ni de descendre à des dé-
tails .qui passeraient à peine dans une satire. On peut en juger par ce seul morceau ;
« Quel étrange idiome est associé à nos mœurs par les délires du luxe, et par les variations des fantaisies dans les
CRESSET.
meubles, les habits, les coiffures, les ragoûts, les voitures! Quelle foule de termes essentiels depuis Tofiomane jusqu’à la chiffonnière , depuis le frac jusqu’au caraco, depuis les 6aijneuses jusqu’aux iphigénies, depuis le cabriolet jusqu’à la iésobligeante ! etc. »
On peut imaginer les murmures qui éclatèrent dans un public tel que celui qui se rassemblait aux séances académiques, et dans un temps où les bienséances de tout genre étaient encore un objet d’attention.
Il était trop visible que Torateur provincial se méprenait sur tout, et n’était plus au fait de rien. Qu’y a t-il de commun entre le génie d’une langue et ces dénominations arbitraires de quelques objets d’un usage journalier?. Qui peut ignorer que ce sont les ouvriers de luxe, qui donnent des noms aux
inventions successives de leur art? Est-ce chez les
selliers et les marchandes de modes qu’il faut cher-* cher les variations de notre idiome? Et qu’importe qu’on appelle aujourd’hui caraco ce* qu’on appelait hier pet-en-l'air ? L’un vaut bien l’autre. Les noms
des modes eh tout genre tiennent souvent à des événements du jour, et passent comme eux : c’est un artifice des marchands pour attirer et renouveler l’attention. Voltaire n’a pas dédaigné de rappeler dans son Siècle de Louis XIV l’origine de cette parure qu’on appelait sleinkerque , parce qu’à cette journée fameuse les princes.de Conti et de Vendôme
GRESSET
avaient leùr mouchoir passé autour de leur cou. Aujourd’hui un opéra, un factum, un charlatan , tout . ce qui fait du bruit , crée des noms de tabatières et de bonnets. C’est une branche de l’industrie fran- ’ çaise, et nullement un objet de littérature ou de morale.
Quant aux expressions exagérées et précieuses dont Gresset parlait aussi, elles ne sont pas plus d’un temps que d’un autre ; toujours elles ont été à l’usage de la multitude, et toujours on s’en est moqué, depuis Molière jusqu’à Vadé. Il y a d’ailleurs dans le langage journalier un genre d’exagération convenu, dont personne n’est dupe, et qui date de loin. Il y avait longtemps qu’on était désolé de ne pas dîner avec vous , quand Gresset s’avisa de s’en formaliser, et il aurait pu de môme s’inscrire en faux contre le très-humble serviteur, quand on n’est ni humble ni* serviteur, et surtout qu’on n’a point Vhonneur de Vêtre,
Il eût été plus important et plus instructif d’examiner l’origine du style précieux, affecté, entortillé, si commun chez les écrivains de nos jours ; de cette foule de termes abstraits, prodigués hors de propos, môme dans les ouvrages de mérite, et qui ne' servent qu’à hérisser et obscurcir le -style ; de cette profusion de mouvements oratoires et de figures outrées dans les plus petits sujets.
Il convenait à un académicien de rechercher les
ORESSET.
causes de ces différents travers; et il n’était pas difficile de faire voir que le premier tenait à l’ambition d’avoir de l’esprit, devenue une épidémie univer- * selle; le second, à l’affectation de l’esprit philosophique, dewenu. l’esprit dominant; le troisième, aux prétentions à la sensibilité en paroles, prétentions toujours glus prononcées à mesure que la chose devient plus rare; et c’est ainsi qu’il aurait pu rapprocher les mœurs et le langage, et embrasser leurs rapports.
Quoi qu’il en soit, la réputation de Gresset n’est pas une de ces réputations qui dépendent du caprice et ne résistent pas au temps. Ce n’est pas le nombre de ses écrits qui fait sa force; mais il a eu le cachet de l’originalité dans tout ce qui restera de lui. C’était un véritable talent-né, et, n’en déplaise à Voltaire, le Méchant, Vert-Vert et la Chartreuse vivront autant que la langue française, , ,
DU MÉCHANT
L’intrigue du Méchant est froide, et copiée à peu près du Flatteur de Rousseau. Le méchant, comme le flatteur, veut rompre le mariage d’un de ses amis pour se substituer à sa place : le flatteur , parce que ce mariage peut lui faire une fortune dont il a be-
GRESSET
soin; le méchant, pour avoir le plaisir de brouiller; et dans les deux comédies c’est un valet gagné par
une soubrette qui démasque le traître et fournit
contre lui les pièces de conviction. Mais celle de Gresset est mieux conduite que celle de Rousseau : dans celle-ci, le jeu des ressorts est un peu forcé; il est, dans l’autre, plus aisé et plus naturel.
Le Flatteur est presque entièrement dénué de comique, si ce n’est dans quelques endroits de la scène du dédit, dont le fond est d’ailleurs peu vraisemblable.
Il y en a davantage dans le Méchant, particulièrement dans la scène où Valère joue la fatuité et l’impertinence pour dégoûter de lui le bonhomme Géronte ; cette scène est excellente, mais c’est aussi la seule qui soit vraiment en situation. -Il s’offrait là un fonds d’intérêt dont il est bien surprenant que le poète n’ait tiré aucun parti , puisqu’il paraît • l’avoir aperçu. Valère, gâté par le séjour de la capitale, et encore plus par les raisons de Cléon qui est son oracle et son ùiodèle, cherche à faire échouer son mariage avec la. jeune Chloé , qui a été élevée avec lui en province et qui a eu ses premières inclinations. Il y a six ans qu’il ne l’a vue, et quelques intrigues qu’il a eues à Paris, et qu’à son âge on prend si volontiers pour des bonnes fortunes, lui font regarder' avec dégoût un- mariage que. ses parents désirent, et qui peut faire son bonheur. Mais
à peine a-t-il donné la ridicule scène projetée entre
. lui et Gléon pour rebuter Géronte, qu’il revoit Cliloé, et la revoit charmante. Il s’écrie :
Ah ! qu’un premier amour a d’empire sur nous !
J’allais braver Chloé par mon étourderie.
La braver! J’aurais fait le malheur de ma vie:
Ses regards ont changé mon âme en un moment :
Je n’ai pu lui parler qu’avec saisissement.
Que j’étais pénétré! Que je la trouve belle!
Que cet air de douceur et noble et naturelle A bien renouvelé cet instinct enchanteur,
Ce sentiment si pur, le premier de mon cœur!
Non-seulement ce retour est dans la nature, mais il fait voir dans Valère un fonds de sensibilité et d’honnêteté que de faux airs et de mauvais exemples n’ont pu détruire ; c’était un germe d’intérêt : l’auteur le fait avorter sur-le-champ. Le rôle de Chloé est nul : pas une scène entre elle et son amant, dont la faute et le repentir pouvaient en amener de charmantes. Gresset, au lieu de mener de front l’amour de Chloé et de Valère, et les incidents qu’il devait produire par les artifices de Cléon, a tout sacrifié au rôle du méchant, qui est en effet très-bien vu et
très-bien développé ; mais il a-étouflfé l’intérêt qu’il
pouvait faire naître. On apprend par quelques vers le raccommodement de Valère et de Chloé': il semble qu’il n’ait eu qu’à se présenter pour disposer du
GRÈSSET.
cœur de cette jeune personne-, qui pourtant doit avoir assez de cette fierté qui sied à son sexe, pour être très-blessée dç la conduite injurieuse que Valère a tenue d’abord. Le retour de l’amant devait être prompt ; mais celui de sa maîtresse devait être plus acheté ; et il n’est pas adroit de mettre dèrrière la scène ces sortes de situations, dont l’effet est toujours sûr, pour peu qu’on sache les traiter.
Molière pensait bien différemment, lui qui a employé cinq fois dans son théâtre les scènes de réconciliation. Ce n’est pas là qu’il faut -craindre les res-
semblances : c’est un moyen qui appartient à tout
le monde, parce qu’il est si fécond, qu’il y a cent manières d’en varier l’emploi; et, en particulier, la situation respective de Valère et de Chloé ne ressemblait- à aucune autre, elle était susceptible des plus heureux développements.
Enfin Gresset est bien moins excusable que Piron, car il est fort douteux que^ le plan de la Métromanie comportât plus d’intérêt, et peut-être à l’examen trouverait-on que l’auteur a été obligé de faire le sacrifice de cette partie à l’ensemble et à la supériorité de toutes les autres; Gresset, au contraire, a négligé ou repoussé ce que son plan lui offrait. Ce qui distingue son ouvi;^e, ce qui le fera vivre, c’est la perfection du style : de celui de la Métromanie au sien il ÿ a cette différence , que l’un appartient plus particulièrement au sujet, et que l’autre est
GRBSSET,
le meilleur' modèle de la manière dont il faut écrire la comédie dans un siècle où le grand usage de la société a épuré le langage de ce qu’on appelle la bonne compagnie, et même de tout ce qui n’est pas peuple.
L’esprit poétique domine plus dans la Métromanie, et le ton du monde dans le Méchant. Une aisance gracieuse , une précision élégante , des aperçus rapides , devenus plus faciles depuis que l’esprit de chacun peut sans peine s’augmenter de celui de tous; beaucoup d’idées légèrement effleurées, parce qu’il n’est pas de bon air de rien approfondir; des traits au lieu de raisons, des riens tournés d’une façon piquante : tel est en général le caractère de la conversation ; tel est le tour d’esprit dont on prend l’habitude dans des cercles nombreux où l’on se rassemble sans se choisir, et où l’on parle de tout sans s’intéresser à rien. -
C’est ce ton-là que Grësset a parfaitement saisi dans le rôle du méchant, qui est plus homme du monde que tous les autres personnages de la pièce. Comme il a, de l’esprit, sa conversation est le modèle de ce persiflage qui commençait alors à être de mode, et qui a pris depuis toutes les formes suivant la portée de ceux qui l’affectaient : il consiste principalement à traiter avec légèreté les choses
sérieuses. En voici un exemple dans la réponse de Cléon, lorsque Ariste lui a dit :
QRBSSBT.
Tout serait expliqué, si Ton cessait de nuire.
Si la méchanceté ne cherchait à détruire...
Un honnête homme se fâcherait et demanderait l’explication d’une pareille phrase; mais que dit Cléon?
Oh 1 bon ! quelle folie ! Ê^s-vous de ces gens Soupçonneux, ombrageux? Croyez-vous aux méchants? Et réalisez-vous cet être imaginaire,
Ce petit préjugé qui ne va qu’au vulgaire?
Pour moi, je n’y crois pas : soit dit sans intérêt,
Tout le monde est méchant , et personne ne l’est.
On reçoit et l’on rend; on est à peu près quitte.
' Parlez-vous des propos? Comme il n’est ni mérite,
Ni goût, ni jugement, qui ne soit contredit.
Que rien n’est vrai sur rien, qu’importe ce qu’on dit? Tel sera mon héros , et tel sera le vôtre.
L’aigle d’une maison n’est qu’un sot dans une autre ;
Je dis ici qu’Éraste est un mauvais plaisant ;
Eh bien ! on dit ailleurs qu’Éraste est amusant.
Si vous parlez des faits et des tracasseries ,
Je n’y vois dans le fond que des plaisanteries;
Et si vous attachez du crime à tout cela.
Beaucoup d’honnêtes gens sont de ces fripons-là. L’agrément couvre tout, il rend tout légitime. Aujourd’hui dans le monde on. ne connaît qu’un crime; C’est l’ennui : pour le fuir, tous les moyens sont bons.
11 gagnerait bientôt les meilleures maisons.
Si l’on s’aimait si fort : l’amusement circule Par les préventions, les torts, le ridicule.
Au reste, chacun parle et fait comme il l’entend;
Tout est mal , tout est bien , tout le monde est content.
GRESSëT. .
Non-seulement ces vers sont de la tournure la plus facile et la plus agréable, mais c’est là ce que j’appelle, dans une comédie, des peintures de mœurs. On s’aperçoit bien, il est vrai, que le méchant charge un peu le tableau pour plaider sa cause, et généralise le plus qu’il peut, sans se confondre dans la foule ; mais on sent en même temps qu’il y a un fonds de vérité dans ce qu’il dit; que ce grand air d’insouciance sur tout, dernier terme de l’esprit de société qui accoutume à tout, tient nécessairement à une extrême immoralité, dont les causes ne seraient pas difiSciles à trouver dans ce même esprit de société, qui, à force de perfectionner les formes, a corrompu les choses, et, en devenant la première
des lois, a trop affaibli toutes les autres. Ce mot si remarquable, rien n'est vrai sur rien, est d’une grande et funeste étendue ; il a tout détérioré, depuis la morale jusqu’aux arts. C’est le refrain des fripons et des esprits faux, et il faut bien qu’ils y trouvent leur compte : avec ce mot les uns s’excusent de tout, les autres se dispensent de raisonner sur rien.
Le rôle du méchant est encore un exemple de ces nuances mobiles et passagères que peut saisir successivement le pinceau des poètes 'comiques. Le ton que Gresset lui donne est celui qu’avaient mis à la mode, depuis l’époque de la Régence, des sociétés d’un haut rang, des femmes malheureusement trop
OHBSSBT.
célèbres, des. hommes qui devaient leurs succès à leurs vices, et qui, faisant profession d’une perversité hardie, regardaient la probité et la vertu comme
une chimère ou un ridicule
Gresset n’a pas moins bien imité le frivole babil
de la médisance étourdie, le jargon plaisamment
sérieux de la fatuité, et tout ce que la corruption
a mis au rang des bons principes et des beaux airs ;
< , ► J’avais tout arrangé pour qu’il eût Cidalise;
Elle a pour la plupart formé nos jeunes gen§.
J’ai demandé pour lui quelques mois de son temps, etc.
Ayez-la ; c’est d’abord ce que vous lui devez Et vous l’estimerez après, si vous pouvez.
Du reste, affichez tout. Quelle erreur est la vôtre !
Ce n’est qu’en se vantant de l’une qu’on a l’autre.
Et une foule d’autres endroits semblables. C’est là proprement le vers de la comédie de mœurs, et personne dans ce siècle ne l’a mieux attrapé que Gresset.
11 était tout simple d’opposer au code de la méchanceté le langage du bon sens et la morale d’un bon cœur; mais ce contraste, supérieurement exécuté dans le rôle d’Ariste, distingue la comédie du Méchant. Ce rôle est le modèle de ceux où il faut soutenir le ton sérieux et moral qui est entre deux excès, la froideur et la déclamation. C’est là d’ordinaire le double inconvénient de ces personnages que
GRESSET
dans la comédie on appelle des raisonneurs. Depuis
le Cléante du Tartufe, qui a si bien différencié la
véritable et la fausse dévotion, TAriste du Méchant
est celui qui a le mieux fait parler la raison. Le style
de la pièce dans cette partie n’est ni moins piquant
ni moins parfait que dans les autres, et peut-être
.était encore plus difficile; car, dans un ouvrage où
il ne faut jamais perdre de vue l’agrément , rien
n’est si voisin de l’ennui que de prêcher la raison:
Mais Gresset a su tour à tour l’assâisonner ou l’ani-
' mer, la rendre agréable ou intéréssante, au point
que rien ne contribua plus à son succès que le rôle
d’Ariste, surtout dans la grande scène du quatrième •