acte entre Valère et lui. L’avantage qu’il a sur un
jeune homme qui ne fait que répéter les leçons de
son maître Cléon n’était pas ce qu’il y avait de plus
malaisé dans ce* rôle, mais devant Cléon lui-même,
qui est tout brillant d’esprit, il fallait plus d’art pour maintenir Ariste dans la supériorité qui convient à la bonne cause, sans subordonner le personnage principal. C’est une loi bien remarquable dans le genre dramatique , que cette nécessité si essentielle de ne jamais abaisser le premier personnage, celui sur qui l’auteur appelle principalement l’attention. Quoi qu’il puisse avoir de vicieux, il ne doit jamais descendre du rang où l’ont placé les convenances théâtrales. Il peut, il doit être confondu dans ses projets, puni par ses propres fautes; mais en géné-
GRESSET
ral il doit être tel qu’il n’y ait en lui de méprisable que le vice dont la censure est l’objet de la pièce.
Cette théorie est très-déliée , et demande quelque explication, parce que, si elle n’est pas bien entendue, elle semble au premier coup d’œil contraire à la moralité, reconnue pour une des premières lois dramatiques^ et c’est la méprise où sont tombés les détracteurs outrés du théâtre.
• Pourquoi, ont-ils dit, faire admirer la présence d’esprit d’un scélérat comme Tartufe? Pourquoi rendre la méchanceté de Cléon si séduisante à force d’esprit? Pour mieux remplir l’objet que l’art se . propose.
En effet, il ne serait pas bien merveilleux que l’on
détestât le crime sans talent , ou que l’on méprisât
le vice sans esprit ; mais donner à l’un et à l’autre
tout ce qu’il y a de plus capable d’éblouir , et pour-
tant amenet*,le spectateur en dernier résultat à les condamner et à les. flétrir, voilà ce qui est digne du plus beau de tous les arts. Si Tartufe était un maladroit sur la scène, l’hypocrite du parterre serait rassuré, et dirait : J’en sais davantage. Mais il ne commet pas une faute ; il est le plus fin et le plus avisé de tous les hommes, et pourtant il échoue. .
La conséquence est frappante : c’est que l’hypocrisie, malgré toutes ses ruses, est tôt ou tard confondue. De même, si l’auteur du Méchant veut faire tomber ce faux air de supériorité que donne si aisé-
GRESSET
ment la méchanceté, et qui fait que tant de sots s’efforcent d’être méchants, y réussira-t-il en ne donnant à son personnage ni agrément ni séduction? Vraiment, dirait chacun à part soi, ce n’est pas ainsi que la nfiéchanceté peut réussir ; un tel homme n’est qu’odieux et dégoûtant : et le dégoût et l’indignation ne tomberaient que sur le personnage, et non pas sur son vice.
Mais que fait l’artiste qui sait son métier, et qui a bien compris la loi que j’explique? Il sépare habilement le vice et le personnage vicieux; il donne à celui-ci tous les avantages naturels qu’il peut avoir, et qui lui laissent dans le cadre dramatique la place distinguée qu’il doit occuper; et comme tous ces avantages ne le garantissent pas de l’opprobre qui l’accable à la fin de la pièce, quand il est reconnu pour ce qu’il est, il résulte que, plus il a montré de de qualités estimables et de dehors heureux, plus le vice, qui ternit tout, inspire de mépris et d’aversion.
L’ouvrage de Gresset a donc un mérite précieux dans la comédie, celui d’être d’autant plus moral, que le caractère de son méchant a toute la séduction dont il est susceptible. Les autres caractères principaux sont aussi très-judicieusement conçus. Celui de Géronte est mêlé d’entêtement et de bonhomie, et ce que l’auteur appelle en lui le démon de la propriété est une nuance particulière qui a fourni
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ORESSET.
des traits fort comiques. Celui de Florlse est tel qu’il le fallait pour en faire une dupe de Cléon, et développer devant elle la fertile malignité du méchant ; c’est une femme qui n’a , comme tant d’autres, que l’esprit de l’amant qui la gouverne. Lisette la peint ainsi :
Tour à tour je Pai vue,
Ou folle ou de bons sens, sauvage ou répandue;
Six mois dans la morale et six dans les romans.
Selon ramant du jour et la couleur du temps ;
Ne pensant, ne voulant, n’étant rien d’elle-même.
Et n’ayant d’âme enfin que par celui qu’elle aime.
Elle s’est donc mise à être méchante, parce que la méchanceté de Cléon, pour qui elle a du goût, lui a paru le bon ton ; mais le poète a eu soin de marquer la diflférence entre la méchanceté qui n’est que d’imitation, et celle qui est d’instinct. Lorsque Cléon parle à Florise du projet qu’il a d’imprimer des mémoires qui seront la chronique scandaleuse de la^ société, elle lui recommande une madame Orphise à qui elle en doit, et qui sans doute lui a enlevé quelque amant; mais quand il lui conseille de se séparer de son frère, et de plaider contre lui, elle répond :
Contre les préjugés dont votre âme est exempte,
I>a mienne, par malheur, n’est pas aussi puissance*,