‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 10 sur 134 · LE CARÊME IMPROMPTU · texte numérisé non relu

LE CARÊME IMPROMPTU

Prétendant cause d’ignorance,

Ou, bonnement et sans détour,

Par faute de réminiscence, '

Notre vieux curé chaque jour Se mettoit sur la conscience Un chapon de sa basse-cour.

Cependant, poursuit la chronique.

Le carême depuis un mois Sur tout l’univers catholique Étendoit ses austères lois :

L’île seule, grâce au bon homme,

A l’abri des statuts de Rome,

Voyoit ses libres habitants'

Vivre en gras pendant tout ce temps.

De vrai, ce n’étoit fine'chère;

Mais cependant chaque insulaire, Mi-paysan et mi-bourgeois, '

Pouvoit parer son ordinaire D’un fin lard flanque de vieux pois.

A l’exemple du presbytère.

Tous, dans cette erreur salutaire, Soupoient pour nous d’un cœur joyeux, Tandis que nous jeûnions ])Our eux.

Enfin pourtant froid Borée Ouitta l’onde plus tempérée.

Voyant qu’il étoit plus’ que temps D’instruire nos impénitents,

Le diable, content de lui-mème,- *

Ne retarda j)lus le printemps C’étoit lui q\ii, par stralagèmc Leur lendmit contraire tout vent.

88 LK CAKÔAllS iMl’UOMPTU.

Avoit \oüiu , cliemin faisant,

Leur escamoter un carême ,

Pour se divertir en passant Le calme rétabli sur Tonde,

Mon curé, selon son serment.

Pour voir comment alloit le monde, S’embarque sans retardement , S’étant bien lesté la bedaine • De quatre tranches* de jambon :

Fait digne de réflexion;

Car- de la sainte quarantaine Déjà la cinquième semaine Venoit de commencer son cours.

Il vient; il trouve avec surprise Que dans Tempire de l’église Pâque revenoit dans dix jours :

« Dieu soit loué 1 prenons courage .

« Dit-il enfouçant son castor;

« Grâce au Seigneur, notre voyage « Se trouve fait à temps encor « Pour pouvoir, dans mon ermitage , « Fêter Pâque selon l’usage. »

Content, il rentre sur son bord, Après avoir fait ses emplettes Et d’almanachs et de lunettes.

Il part, il arrive à bon porî Dans ses solitaires retraites.

Le lendemain, jour des Rameaux, Prônant avec un zèle extrême ,

Il notifle à ses vassaux La date de ao<j’e carême^.

LE CARÊME IMPROMPTU. ul

« Mais, poursuit-il, j’ai mon système,

« Mes frères, nous n’y perdrons rien,

« Et nous le rattraperons bien :

« D’abord, avant notre abstinence,

<( Pour garder l’usage ancien,

« Et bien remplir toute observance,

« Le mardi-gras sera mardi ;

« Le jolir des cendres, mercredi;

M Suivront trois jours de pénitence ,

« Dans toute l’île on jeûnera ;

« Et dimanche, unis h l’église,

« Sans plus craindre aucune méprise,

« Nous chanterons V Alléluia- »

LE LUTRIN VIVANT

A M. L’ABBÉ DE SEGONZAC.

De mes écrits aimable confident,

.Cher Seoonzag, ma musc solitaire,

De ses ennuis brisant la chaîne austère ,

Vient près de toi retrouver Tenjoument. '

Je rn’en souviens, lorsqu’un sort plus charmant Nous unissoit sur les rives de Loire, .

Aux chamj)s heureux dont Tours est rornement, Lieux toujours cliers au dieu de l’agrément.

Je te promis qu’au temple de Mémoire

Je placerois le pupitre vivant

Dont je t’appris la naiSvSance et la gloire.

Je l’ai promis; je remplis mon serment.

A dire vrai , cette moderne histoire Est un peu folle, il en faut convenir.

Est-ce un défaut? non, si c’est un plaisir.

Dans les langueurs de la mélancolie ^ Quoi! la sagesse est-elle de saison?

Un trait comique, une vive saillie ,

LE LUTRIN VIVANT

Marqués au coin de Paimable folie,

Consolent mieux qu’une froide oraison Que prêche en vain l’en nu yeuse raison.

Quoi qu’il en soit, ma Minerve sévère Adoucira ces grotesques ])ortraits.

Kl, les voilant d’une gaze légère.

Ne montrera que la moitié des traits.

Venons au fait : honni qui mal y pense!

Attention : j’ai toussé ; je commence.

Non loin des bords du Cher et de fAuron, Dans un climat dont je tairai. le nom,

Est un vieux bourg, dont l’église sans vitres A pour clergé le plus gueux des chapitres.

La ne sont point de ces mortels fleuris Qui, dans les bras d’une heui'ouse indolence. Exempts d’étude et libres d’abstinence,

N’ont qu’à nourrir leur brillant coloris :

On ne voit là que pales efligies

Qni du champagne onc ne furent roiigics;

Que maigres clercs, chanoines avortons,

Sans rabats fins et sans triples mentons; Contraints d’aller, traînant leurs faces blêmes, A chaque oflice, et de cjiantcr eux-mêmes.

Ils ont pourtant, pour aider leur labeur.

Un chapelain et quatre enfants de chœur :

Ces jouvenceaux ont leur gîte ordinaire Chez dame Barbe; elle leur sert de mère Et de soutien : le public est leur père.

11 faut savoir, pour plus grande clarté.

Que dame Barbe est une octogénaire.

Un vétéran de la communauté.

LE LUTRIN VIVANT

Füle jadis, aujourcrinii douaii ièro,

Oui , dès soizo ans, d’un siècle corrompu Craignant rècucil, pour moltre sa verlu i\Iicux à couvert dos mondains et des moines,

Crut devoir vivi'e auprès d’un des chanoines :

D’abord servante, ensuite adroitement Elle parvint jusqu’au gouvernement.

Déjà trois fois elle a vu dans l’église

De. père en fils cliaque charge transmise.

Barbe, en un mot, au chapitre susdit .

De race en race a gardé son crédit. *

Or chez ladite arriva notre histoire En juin dernier : l’aventure est notoire.

Par cas fortuit Tendant de chœur Lucas Avoit usé l’étui des pays bas :

Vous m’entendez ; sa culotte trop mûre Le trahissoit par mainte découpure;

Déjà la brèche, augmentant tous les joui's,

Démanteloit la place et les faubourgs.

Barbe le voit, s’attendrit : mais que faire?

Elle étoit pauvre, et l’étoffe étoit chère ;

D’une autre part le chapitre étoit gueux ;

Et [)uis d’ailleurs le petit malheureux,

Ouvrage né d’un auteur anonyme.

No connois.sant parents ni légitime,

N’avoit en tout dans ce stérile lieu Pour se chauffer ([ue la grâce dè Dieu;

Il languissoit dans une triste attente,

Gardant la chambre, et rarement debout.

Enfin pourtant l’habile gouvernante Sut lui forger une armure décente

LE LUTRTN VIVANT.

A pou do frais et dans un nouveau goût :

Nécessité tire parti de tout ;

Nécessité d’industrie est la mère.

Chez Barbe'étoit un vieux antiphonaire ,

Vieux graduel, ample et poudreux bouquin, Dont aux bons jours on paroit le lutrin; '

D’épais lambeaux d’un parchemin gothique Formoient le corps de ce grimoire antique;

Do ces feuillets,' de la crasse endurcis,

L’age avoit fait une étoffe en glacis.

La vieille crut qu’on pouvoit sans dommages Du livre affreux détacher quelques pages :

Elle en prend quatre, et les coud proprement Pour relier un volume vivant.

Mais le hasard voulut que l’ouvrière,

Très-peu savante en pareille matière,

Dans les feuillets qu’elle prit sans façon Prît justement la messe du patron.

L’ouvrage fait, elle en coiffe à la diable L’humanité du petit misérable;

Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant,

Ne craignoit plus les insultes du vent.

Or cependant arrive la Saint-Brice ,

Fête du lieu , fête du grand office :

Le maître-chantre , intendant du lutrin.

Vient au grand livre; il cherche, mais en vain. A feuilleter ib perd et temps et peine :

Il jure, il sacre, et s’imagine enfin ' Qu’un chœur de rats a mangé les antiennes; Mais par bonheur, dans ce triste embarras.

Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas,

LE LUTRIN VIVANT

Qui, de grimauds renforçant une troupe.

Sans' le savoir, portoit l’ofiQce en croupe ;

Le chantre lit, et retrouve au niveau Tous ses versets sur ce livre nouveau :

Sur l’heure il fait son rapport au chapitre. '

On délibère; on décide soudain Que le marmot, braqué sur le pupitre,

Y servira de livre et de lutrin.

Sur "cet arrêt on le style au service;

En quatre tours il apprend l’exercice.

Déjà d’un air intrépide et dévot Lucas s’accroche à l’aigle du pivot :

A livre ouvert le chapier en lunettes Vient entonner; un groupe de mazettes Très-gravement poursuit ce chant falot :

Concert grotesque et digne de Callot.

Tout alloit bien jusques à l’évangile Ferme et plus fier qu’un sénateur romain, Lucas, tenant sa façade immobile,

Avec succès auroit gagné la fin :

Mais, par malheur, une guêpe incivile,

Par la couture entr’ouvant.le vélin,

Déconcerta le sensible lutrin.

D’abord il souffre, il se fait violence.

Et, tenant bon, il enrage en silence; ‘

'Mais l’aiguillon allant toujours son train,

Pour éviter l’insecte impijpyable.

Le lutrin fuit en < riant comme un diable,

Et loin de là va, partant comme un trait,

Pour se guérir retourner le feuillet.

Le fait est sûr : sans peine on peut m’en croire

LE LUTRIN VWaNT.

Do deux Gascons je tiens toute Thistoire.

* C’est pour toi seul , ami tendre et charmant , Que j’ai permis à ma muse exilée,

Loin de tes veux tristement isolée,

De s’égayer sur cet amusement.

Fruit d’un caprice, ouvrage d’un moment :

Que loin de toi jamais il ne transpire.

Si par hasard il vient à d’autres yeux,

Les esprits francs qui daigneront le lire,

Sans s’appliquer, follement scrupuleux,

A me trouver un crime dans mes jeux.

Honoreront peut-être d’un sourire Ce libre essor d’un aimable délire.

Délassement d’un travail sérieux.

Pour les bigots et les froids précieux ,

Peuple sans goiH, gens qu’un faux zèle inspire, De nos chansons critiques ténébreüx.

Censeurs de tout, exempts de rien produire.

Sans trop d’effroi je m’attends à leur ire.

Déjà j’en vois un trio langoureux S’ensevelir dans un réduit poudreux ,

Fronder mes vers , foudroyer et proscrire Ce badinage, en faire un monstre affreux;

Je les entends gravement s’entre-dire.

D’un air capable’ et d’un ton doucereux :

« Y pense-t-il? quel écrit scandaleux!

« Quel temps perdu I pou.quoi, s’il veut écrire, (( Ne prend-il pofht des sujets plus pompeux,

« Des traits moraux, des éloges fameux?... »

Mais, dédaignant leur absurde satire.

Aimable abbé, nous ne ferons que rire '

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