‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 2)Chapitre 4 sur 134 · A MADAME L’ABBESSE D · texte numérisé non relu

A MADAME L’ABBESSE D

• CHANT PREMIER

Vous, près de qui les grâces solitaires Brillent sans fard et régnent sans fierté; Vous, dont l’esprit, né pour la vérité,

Sait allier à des vertus austères Le goût, les ris, l’aimable liberté;

Puisqu’à vos yeux vous voulez que je trac-e D’un noble oiseau la touchante disgrâce, Soyez ma muse, échauffez mes accenU,

Et prétez-moi ces sons iniéressants,

VERT-VERT

Ces tendres sons que forma votre lyre Lorsque Sultane, au printemps de ses jours , Fut enlevée à vos tristes amours,

Et descendit au ténébreux empire.

De mon héros les illustres malheurs Peuvent aussi se promettre vos pleurs.

Sur sa vertu par le sort traversée,

Sur son voyage et ses longues erreurs,

On auroit pu faire une autre Odyssée,

Et par vingt chants endormir les lecteurs :

On auroit pu des fables surannées Ressusciter les diables et les dieux ;

Des faits d’un mois occuper des années.

Et, sur d‘>3 tons d’un sublime ennuyeux.

Psalmodier la cause infortunée D’un perroquet non moins brillant qu’Énée, .

Non moins dévot, plus malheureux que lui.

Mais trop de vers entraînent trop d’ennui.

Les muses sont des abeilles volages;

Leui? goût voltige, il fuit les longs ouvrages, Et, ne prenant que la fleur d’un sujet,

Vole bientôt sur \m nouvel objet.

Dans vos leçons j’ai puisé ces maximes :

Puissent vos lois se lire dans mes rimes I Si, trop sincère, en traçant ces portraits J’ai dévoilé les mvstères secrets.

L’art des parloirs, la science des grilles,

Los graves riens, les mystiques vétilles.

Votre enjôûment me passera ces traits;

Votre raison, exempte de foiblesses.

Sait vous sauver ces fades petitesses.

CHANT PREMIER

Sur votre esprit , soumis au seul devoir, L'illusion n’eut jamais de pouvoir :

Vous savez trop qu’un front que l’art déguise Plaît moins au ciel qu’une aimable franchise. Si la vertu se montroit aux mortels,

Ce ne seroit ni par l’art des grimaces,

Ni sous des traits farouches et cruels ,

Mais sous votre air ou sous ceJui des Grâces, Qu’elle viendroit mériter nos autels.

*Dans maint auteur de science profonde ■J’anu qu’on perd à trop courir le monde; Très rarement en devient-on meilleur :

Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur.

Il nous vaut mieux vivre au sein de nos lares, ' Et conserver, paisibles casaniers.

Notre .vertu dans nos propres foyers,

Que parcourir bords lointains et barbares; Sans quoi le cœur, victime des dangers.

Revient chargé de vices étrangers.

L’affreux destin du héros que je chante En éternise une preuve touchante :

Tous les échos des parloirs de Nevers,

Si l’on en doute , attesteront mes vers.

A Nevers donc, chez les Visitandines Vivoit naguère un perroquet fameux,

A qui son art et son cœur généreux.

Ses vertus môme et ses graces% badines Auroient dû faire un sort moins rigoureux.

Si les bons cœurs étoient toujours heureux.

Vert -Vert (c’éloit le nom du personnage),

VERT-VERT

Transplanté là de l’indien rivage»

Fut, jeune encor, ne sachant rien de rien,

Au susdit cloître enfermé pour son bien, il étoit beau, brillant, leste et volage.

Aimable et franc, comme on l’est au bel âge, . Né tendre et vif, mais encore innocent;

Bref, digne oiseau d’une si sainte cage,

Par son caquet digne d’être en couvent.

Pas n’est besoin, je. pense, de décrire Les soins des sœurs, des nonnes, c’est tout dire; Et chaque mère, après son airecteur,

N’aimoit rien tant : même dans plus d’un cœur, Ainsi l’écrit un chroniqueur sincère,

Souvent l’oiseau l’emporta sur le père.

Il partageoit dans ce paisible lieu Tous les sirops dont le cher père en Dieu,

Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortoit ses entrailles sacrées.

Objet permis à leur oisif amour,

Vert-Vert étoit l’âme de ce séjour : • .

Exceptez-en quelques vieilles dolentes,

Des jeunes cœurs jalouses surveillantes, '

Il étoit cher à toute la maison.

N’étant encor dans l’âge de raison.

Libre, il pouvoit et tout dire et tout faire,

Il étoit sûr de charmer et de plaire.

Des bonnes sœurs égayant les travaux.

Il béquetoit et guimpes et bandeaux.

Il n’étoit point d’agréable partie S’il n’y venoit briller, caracoler.

Papillonner, siffler, rossignoler ;

CHA.NT PRÜMjBF

■ II badinoit, mais avec Avec cet air timide et tout prudent Ou'une novice a même en badinant :

Par plusieurs voix interrogé sans cesse,

H répondoit à tout avec justesse :

Tel autrefois César en mémo temps Dictoit à quatre en styles différents.

Admis par-tout, si l’on en croit l’iiistoire, L’amant chéri mangeoit au réfectoire :

Là tout s’offroit à ses friands désirs ;

Outre qu’encor pour ses menus plaisirs,

Pour occuper son ventre infatigable ,

Pendant le temps qu’il passoit hors de table,, Mille bonbons, mille exquises douceurs, Chargeoient toujours les poches de nos sœurs. Les petits soins, les attentions fines.

Sont .nés, dit-on, chez les Visitandines; L’heureux Vert-Vert réprouvait chaque jour .

Plus mitonné qu’un perroquet de cour,

Tout s’occupoit du beau pensionnaire;

Ses jours couloient dans un noble loisir.

Au grand dortoir il couchoit d’ordinaire :

Là de cellule il avoit h choisir;

Heureuse encor, trop heureuse la mère Dont il daignoit, au retour do la nuit,

Par sa présence honorer le réduit!

Très rarement les antiques discrètes Logeoient l’oiseau; des novices proprettes L’alcôve simple éloit plus de son goût :

Car remarquez qu’il étoit propre en tout.

Quand chaque soir le jeune anachorète

VERT-VBRT.

Avoit fixé sa nocturne retraite,

Jusqu’au lever de l’astre de Vénus Il roposoit sur la boîte aux agnus.

A son réveil, de la fraîche nonnette,

Libre témoin, il voyoit la toilette.

Je dis toilette, et je le dis tout bas :

Oui, quelque part j’ai lu qu’il ne faut pas Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles Qu’aux fronts ornés de pompons et dentelles.

Ainsi qu’il est pour le mo’nde et les cours Un art, un goût do modes et d’atours,

11 est aussi des modes pour le voile;

11 est un art de donner d’heureux tours A l’étamine, à la plus simple toile;

Souvent l’essaim desTolûtres amours,

Essaim qui sait franchir grilles et tours.

Donne aux bandeaux une grâce piquante.

Un air galanj à la guimpe flottante;

Enfin, avant de paroître au parloir,

On doit au fnoins deux coups d’œil au miroir; Ceci soit dit entre nous en silence.

Sans autre écart revenons au héros.

Dans ce séjour de l’oisive indolence'

Vert -Vert vivoit san^ ennui , sans travaux ; 'Dans tous les cœurs il régnoit sans partage. Pour lui sœur Thècle oublioit les moineaux :

Quatre serins en étoient morts de rage ;

Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissoient d’envie et de langueur. .

Qui l’auroit dit, en cesjours pleins de charmes Qu’en pure perte on cultivoit ses mœurs;

CHANT PREMIER

Qu’un temps viendroit, temps de crime et d’alarmes, Où ce Vert-Vert, tendre idole des cœurs,

Ne seroit plus qu’un triste objet d’horreurs!

Arrête, muse, et retarde les larmes Que doit coûter l’aspect de ses malheurs.

Fruit trop amer des égards do nos sœurs.

tû

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