Oeuvres choisies de Gresset
J 'ai lu le poëme que vous m'avez envoyé : je vous avouerai sans flatterie, monsieur, que je n'ai jamais vu production qui m'ait autant surpris que celle-là. Sans sortir d'un style familier que l'auteur a choisi, il y étale tout ce que la poésie a de plus éclatant et tout ce qu'une connaissance consommée du monde pourrait fournir à un homme qui y aurait passé toute sa vie. Il n'était point fait pour le rôle qu'il a quitté , et je suis ravi de voir ses talents affranchis de l'esclavage d'une profession qui lui convenait aussi peu.
Je ne saurais trop vous remercier, monsieur , de la peine que vous avez prise de me copier vous-même une pièce si excellente : quelque longue qu'elle soit, je l'ai trouvée trop courte, quoique je l'aie lue deux fois. Il me tarde déjà de la pouvoir joindre à celle que vous me promettez de la même main. Je ne sais si tous mes confrères modernes et moi ne ferions pas mieux de renoncer au métier que de le continuer, après l'appa-
VIH LETTRES.
En un mot, le seul moyen de faire des vers faciles, c'est de les faire difficilement ; et si vous ne m'en croyez pas sur ma parole, vous en conviendrez avec notre maître Horace, dont voici les propres termes :
Nec v rtute foret clarisve potcntius armîs, Quàm linguâ, Lalium , si non offenderet unumqucmque poetarum limae labor, et mora. Vos, ô Pompilius s.mguis, earmen repreliendile quod non Mnlla dies et multa litura coercuit , atque Praesectum decies non caàligavit ad unguern.
Tachez , mon cher monsieur , de lui inspirer celte maxime, sans lui dire qu'elle vienne de moi; car les conseils d'un homme inconnu ne seraient peut-être pas ai ssi bien reçus que les vôtres, quoiqu'ils ne partent que du zèle sincère que j'ai pour sa gloire et pour sa réputation, qui m'est aussi chère que la mienne propre.
Remerciez bien , je vous prie, monsieur l'évéque de Luçon de la bonté qu'il a eue de me communiquer par vos mains ces deux dernières épîtres*, que j'ai déjà lues trois fois depuis vingt-quatre heures qu il y a que je les ai reçues, et où je ne me lasse point d'admirer le génie surprenant et la riche fécondité qui les a produites. Si le Ver-Vert, qui est imprimé, vous tombe entre les mains, vous me ferez grand plaisir de me l'envoyer, car je ne le possède point en propre. Selon moi , cet ouvrage a sur ses cadets l'avantage de l'invention, et même celui de l'exactitude. C'est un véritable poëme, elle plus agréable badinage que nous ayons dans notre langue.
* Les Ombres et les Adieux.