LE LUTRIN
Elle était pauvre, et l'étoffe était chère; D'une autre part le chapitre était gueux, Et puis, d'ailleurs, le petit malheureux, Ouvrage né d'un auteur anonyme, Ne connaissant parents ni légitime, N'avait en tout, dans ce stérile lieu, Pour se chauffer, que la grâce de Dieu. Il languissait dans une triste attente, Gardant la chambre, et rarement debout.
Enfin, pourtant, l'habile gouvernante Sut lui former une armure décente , A peu de frais et dans un nouveau goût. Nécessité tire parti de tout :
Nécessité d'industrie est la mère.
Chez Barbe était un vieux antiphonaire, Vieux graduel, ample et poudreux bouquin, Dont aux bons jours on parait le lutrin. D'épais lambeaux d'un parchemin gothique Formaient le corps de ce grimoire antique : De ces feuillets de la crasse endurcis L'âge avait fait une étoffe en glacis.
La vieille crut qu'on pouvait sans dommages Du livre affreux détacher quelques pages: Elle en prend quatre et les coud proprement Pour relier un volume vivant.
VIVANT. kl
Mais le hasard voulut que l'ouvrière, Très-peu savante en pareille matière, Dans les feuillets qu'elle prit sans façon , Prît justement la messe du patron.
L'ouvrage fait, elle en coiffe à la diable L'humanité du petit misérable :
Par quoi Lucas, cliamarré de plain-chant, Ne craignait plus les insultes du vent.
Or, cependant arrive la saint Brice , Fête du lieu, fête du grand office.
Le maître chantre, intendant du lutrin, Vient au grand livre : il cherche, mais en vain. A feuilleter il perd et temps et peines : Il jure, il sacre, et s'imagine enfin Qu'un chœur de rats a mangé les antiennes. Mais par bonheur, dans ce triste embarras, Ses yeux distraits rencontre mon Lucas, Qui, de grimauds renforçant une troupe, Sans le savoir portait l'office en croupe. Le chantre lit, et retrouve au niveau Tous ses versets sur ce livre nouveau.
Sur l'heure il fait son rapport au chapitre : On délibère, on décide soudain Que le marmot, braqué sur le pupitre , Y servira de livre et de lutrin.