VIVANT
Que j'ai permis à ma muse exilée,
Loin de tes yeux tristement isolée.
De s'égayer sur cet amusement,
Fruit d'un caprice, ouvrage d'un moment:
Que loin de toi jamais il ne transpire.
' Si par hasard il vient à d'autres yeux, Les esprits francs qui daigneront le lire , Sans s'appliquer, follement scrupuleux , A me trouver un crime dans mes jeux y Honoreront peut-être d'un sourire Ce libre essor d'un aimable délire, Délassement d'un travail sérieux.
Pour les bigots et les froids précieux, Peuple sans goût, gens qu'un faux zèle inspire, De nos chansons critiques ténébreux, Censeurs de tout , exempts de rien produire, Sans trop d'effroi je m'attends à leur ire. Déjà j'en vois un trio langoureux S'ensevelir dans un réduit poudreux, Fronder mes vers , foudroyer et proscrire Ce badinage , en faire un monstre affreux. Je les entends gravement s'entredire, D'un air capable et d'un ton doucereux : « Y pense-t-il ? Quel écrit scandaleux ! Quel temps perdu! Pourquoi, s'il veut écrire 9
5o LE LUTRIN
Ne prend-il point des sujets plus pompeux, Des traits moraux, des éloges fameux?....» Mais dédaignant leur absurde satire, Aimable abbé , nous ne ferons que rire De voir ainsi ces graves ennuyeux Perdre, à gronder, à me chercher des crimes, Bien plus de temps et de peines entre eux Que je n'en perds à façonner ces rimes.
Pour toi, fidèle au goût, au sentiment, Franc des travers de leur aigre doctrine , Tu n'iras point peser stoïquement , Au grave poids d'une raison chagrine, Les jeux légers d'une muse badine.
Non; la raison, celle que tu chéris, À ses côtés laisse marcher les ris, Et laisse au froc ces vertus trop fardées Qu'un plaisir fin n'a jamais déridées.
Ainsi pensait l'amusant du Cerceau :
Sage , enjoué , vertueux sans rudesse, Des sages faux évitant la tristesse, Il badina sans s'écarter du beau , Et sans jamais effrayer la sagesse :
Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les faste» des Grâces ;
VIVANT. 5i
Et les censeurs obstinés à ternir Son art chéri, par l'ennui pédantesque D'un français fade ou d'un latin tudesquc , Endormiront les siècles à venir.
* Gresset n'a jamais fait la faute de mettre de suite deux vers masculins. Pour remédier à cette négligence, qui mi peut s'attribuer qu'aux premiers éditeurs, on pourrait intercaler le vers suivant :
Dont l'espérance est l'unique salaire.
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