‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 16 sur 137 · ÉPITRE A EU. D. D. N · texte numérisé non relu

ÉPITRE A EU. D. D. N

JUes régions de Sylphide ?

De ce séjour aérien

Dont ma douce philosophie

Sait bannir la mélancolie

En rimant quelque aimable rien ,

Salut, santé toujours fleurie,

Solitude et libre entretien ,

A la république chérie

Dont une tendre rêverie

M'a déjà rendu citoyen.

Dans votre épître ingénieuse

Vous prétendez que le pinceau

Qui vous a tracé la Chartreuse

N'en a pas fini le tableau ;

Et vous m'engagez à décrire,

D'un crayon léger et badin,

La carte du classique empire ,

Et les mœurs du peuple latin.

A la gaîté de nos maximes u

«a LES OMBRES.

Pour ajuster ce grave objet,

Et ne point porter dans mes rimes

La sécheresse du sujet,

Écartons la muse empesée

Qui, se guindant sur de grands mots,

Préside à la prose toisée

Des poètes collégiaux.

Je vous ai dépeint l'Elisée

Dans le plaisir pur et parfait

De mon hermitage secret :

Par un contraste assez bizarre 9

Dans ce nouvel amusement,

Je vais vous chanter le Ténare,

Non sur un ton triste et pesant;

Ennemi des muses plaintives,

Jusque sur les fatales rives

Je veux rimer en badinant.

Un peuple de jeunes esclaves Dans un silence rigoureux, Des pleurs, des prisons, des entraves, Un séjour vaste et ténébreux , Des cœurs dévoués à la plainte , Des jours filés par les ennuis, N'est-ce point la fidèle empreinte Du triste royaume des nuits?

N'en doutez point: ce que la fable

Nous a chanté des sombres bords ,

Cette peinture redoutable

Du profane empire des morts,

C'étoit l'image prophétique

Des manoirs que j'offre à vos yeux,

Et l'histoire trop véridique

De leurs habitans malheureux.

Avec l'Erèbe et son cortège

Confrontez ces antres divers,

Et, dans le portrait d'un collège,

Vous reconnaîtrez les enfers.

Tel était le vrai parallèle

Que dans cette dernière nuit

Un songe offrait à mon esprit;

Aminte, je me le rappelle :

Dans ce délire réfléchi,

Je croyais vous conduire ici ,

Et , si ma mémoire est fidèle ,

Je vous entretenais ainsi :

Venez, de la docte poussière

Osez franchir les tourbillons ;

Perçons l'infernale carrière

Des scolastiques régions :

Là , comme aux sources du Cocyte ,

Qn ne connaît plus les beaux jours ;

8/f LES OMBRES.

Sur cette demeure proscrite

La nuit semble régner toujours :

Là, de la charmante nature

On ne trouve plus les beautés ;

Les eaux, les fleurs , ni la verdure ,

N'ornent point ces lieux détestés ;

Les seuls oiseaux d'affreux augure

Y forment des sons redoutés.

Dès l'abord de ce gouffre horrible ,

Tout nous retrace l'Achéron.

Voyez ce portier inflexible

Qui , payé pour être terrible ,

Et muni d'un cœur de Huron 3

Réunit dans son caractère

La triple rigueur de Cerbère

Et l'ame avare de Caron :

Ainsi que ces ombres légères

Qui pour leurs demeures premières

Formaient des regrets et des vœux,

Les jeunes captifs de ces lieux

Voltigent auprès des barrières ,

Sans pouvoir échapper aux yeux

De ce satellite odieux.

Entrons sous ces voûtes antiques * Et sous les lugubres portiques

De ces tribunaux renommés;

Au lieu de ces voiles funèbres

Qui de l'empire des ténèbres

Tapissaient les murs enfumés,

D'une longue suite de thèses

Contemplez les vils monuments,

Archives de doctes fadaises,

Supplice éternel du bon sens.

A la place des Tisiphones ,

Des Sphinx, des Larvesydes Gorgones,

Qui du Styx étaient les bourreaux,

J'aperçois des tyrans nouveaux,

L'hyperbole aux longues échasses,

La catachrèse aux doubles faces,

Les logogryphes effrayants,

L'impitoyable syllogisme ,

Que suit le ténébreux sophisme,

Avec les ennuis dévorants.

Quelle inexorable Mégère

Ici rassemble, avant le temps,

Ces mânes jeunes et tremblants,

Et ravis au sein de leur mère?

Sur leurs déplorables destins ,

Dans des lieux voués au silence,

Voyez de pâles souverains

Exercer leur triste puissance :

Un sceptre noir arme leurs mains.

Ainsi Rhadamanthe aux traits sombres, Balançant l'urne de la mort, Sur le peuple muet des ombres Prononçait les arrêts du Sort.

Mais quelles alarmes soudaines !

D'où partent ces longues clameurs?

Pourquoi ces prisons et ces chaînes !

Sur qui tombent ces fouets vengeurs ?

Tel était l'appareil barbare Des tortures du Phlégéthon ; Tels étaient les cris du Tartare Sous la fourche du vieux Plu ton.

Près de ces cavernes fatales , Quels sont ces brûlants soupiraux?

Que vois-je ? quels nouveaux Tantales Maudissent ces perfides eaux?

De ce parallèle grotesque, Moitié vrai, moitié romanesque, Aminte, pour vous égayer J'aurais rempli le cadre entier; Si, dans cet endroit de mon songe, Un cruel, osant m'éveiller, N'eût dissipé ce doux mensonge, Et le prestige officieux

Qui vous présentait à mes yeux.

Ce hideux bourreau, moins un liommo

Qu'un patibulaire fantôme,

Tel qu'on les peint en noirs lambeaux,

Et, dans l'horreur du crépuscule,

Tenant leur conciliabule

Parmi la cendre des tombeaux;

Ce spectre, dis-je, au front sinistre,

Du tumulte bruyant ministre,

Affublé de l'accoutrement

D'un précurseur d'enterrement,

Bien avant l'aube matinale,

Chaque jour troublant mon réduit,

Armé d'une lampe infernale*

M'offre un jour plus noir que la nuit,

Et, d'une bouche sépulcrale,

M'annonce que l'heure fatale

Ramène le démon du bruit.

Par cet arrêt impitoyable ,

Arraché du sein délectable

Et des songes et du repos, >

L'œil encor chargé de pavots,

Aux cieux je cherche en vain l'aurore ;

Un voile épais couvre les airs,

Et Phébus n'est point prêt encore

A quitter les nymphes des mers.

Astre qui réglas ma naissance, Pourquoi ta suprême puissance, En formant mes goûts et mon cœur, Y versa-t-eile tant d'horreur Pour la monacale indolence ?

Plus respecté dans mon sommeil, Exempt des craintes du réveil, J'eusse, les deux tiers de ma vie, Dormi sans trouble, sans envie, Dans un dortoir de Victorin , Ou sur la couche rebondie D'un procureur génovéfain.

Il est vrai qu'un peu d'ignorance Eût suivi ce destin flatteur.

Qu'importe ? Le nom de docteur N'eût jamais tenté ma prudence; Jamais d'un sommeil enchanteur Il n'eût violé la constance.

Une éternité de science Vaut-elle une nuit de bonheur ?

Par votre missive charmante Vous me chargez de vous donner Quelque nouvelle intéressante, Ou quelque anecdote amusante :

Mais que puis- je vous griffonner ?

Les politiques rêveries

Des vieux ehapiers des Tuileries

Intéressent fort peu mes soins,

Vous amuseraient encor moins ;

Et d'ailleurs, selon le génie

De notre aimable colonie ,

Je ne dois point perdre d'instants,

Ni prendre une peine futile

A disserter en grave style

Sur les bagatelles du temps :

Qu'on fasse la paix ou la guerre,

Que tout soit changé sur la terre,

Nos citoyens l'ignoreront;

Exempts de soucis inutiles,

Dans cet univers ils vivront

Comme des passagers tranquilles,

Qui, dans la chambre d'un vaisseau,

Oubliant la terre, l'orage,

Et le reste de l'équipage,

Tâchent d'égayer le voyage

Dans un plaisir toujours nouveau :

Sans savoir comme va la flotte

Qui vogue avec eux sur les eaux»

Ils laissent la crainte au pilote,

Et la manœuvre aux matelots.

A tout le petit consistoire,

Où ne sont échos imprudents, Rendez cette lettre notoire, Aimable Aminte, j'y consens:

Mais sauvez-la des jugements De cette prude à l'humeur noire, Au froid caquet , aux yeux bigots , Et de médisante mémoire , Qui, colportant ces vers nouveaux Sur-le-champ irait sans repos, Dressant la crête et battant l'aile, Glapir quelque alarme nouvelle Dans tous les poulaillers dévots , Ou qui, pour parler sans emblème, Dans quelque parloir médisant Irait afficher l'anathême Contre un badinage innocent, Et le noircir avec scandale De ce fiel mystique et couvert Que vient de verser la cabale Sur l'histoire de dom Ver- Vert, Faite en cette critique année Où le perroquet révérend Alla jaser publiquement, Entraîné par sa destinée, Et ravi, je ne sais comment, Au secret de son maître absent.

Selon la gazette neustrique, Cet amusement poétique, Surpris, intercepté, transcrit Sur je ne sais quel manuscrit Par un prestolet famélique, Se vend, à l'insu de l'auteur, Par ce petit-collet profane, Et déjà vaut une soutane Et deux castors à l'éditeur.

Si ma main n'était pas trop lasse , Ce serait bien ici la place D'ajouter un tome nouveau Aux mémoires du saint oiseau; De narrer comme quoi la pièce , Portée, au sortir de la presse, Au parlement visitandin, Causa dans leurs saintes brigades Une ligue, des barricades, Et sonna partout le tocsin ; Comme quoi les mères notables, L'état -major, les vénérables, Voulaient, dans leur premier accès.

Sans autre forme de procès, Brûler ces vers abominables, Comme erronés, comme exécrables,

Jansénistes, impardonnables,

Et notoirement imposteurs;

Mais comme quoi des jeunes sœurs

La jurisprudence plus tendre

A jusqu'ici paré les coups ,

Ravi Ver-Vert à ce courroux,

Et sauvé l'honneur de sa cendre.

Suivant le lardon médisant,

Les jeunes sœurs, d'un œil content,

Ont vu draper les graves mères,

Les révérendes douairières ,

Et la grand'chambre du couvent.

^ne nonne sempiternelle

Prétend prouver à tout fidèle

Que jamais Ver -Vert n'existi,

Vu, dit-elle, qu'on ne pourra

Trouver la lettre circulaire

Du perroquet missionnaire

Parmi celles de ce temps-là.

Je crois que la remarque habile

De la cloîtrière sibylle

(N'en déplaise à sa charité)

Sera de peu d'utilité;

Car dès que Ver -Vert est cité

Dans les archives du Parnasse ,

Quel incrédule aurait l'audace

I)'en soupçonner la vérité ?

Toutefois ce procès mystique

Au carnaval se jugera;

Dans un chapitre œcuménique

L'oiseau défendeur paraîtra.

La vieille mère Bibiane

Contre lui doit plaider long-temps,

Et, dans le fort des arguments

Que hurlera son rauque organe,

Perdra ses deux dernières dents:

Mais la jeune sœur Pulchérie,

Qui pour Ver -Vert pérorera,

(Si dans ce jour comme on publie,

Les directeurs opinent là, )

Très-sûrement l'emportera

Sur l'octogénaire harpie.

A plaider contre le printemps,

L'hiver doit perdre avec dépens.

Adieu, voilà trop de folies.

Trop paresseux pour abréger, Trop occupé pour corriger, Je vous livre mes rêveries, Que quelques vérités hardies Viennent librement mélanger.

J'abandonne l'exactitude Aux gens qui riment par métier :

D'autres font des vers par étude, J'en fais pour me désennuyer; Ainsi, vous ne devez me lire Qu'avec les yeux de l'amitié.

J'aurais encore beaucoup à dire:

L'esprit n'est jamais las d'écrire Lorsque le cœur est de moitié.

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