‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 19 sur 137 · ÉPITRE A MA MUSE · texte numérisé non relu

ÉPITRE A MA MUSE

olage Muse, aimable enchanteresse,

Qui, m 'égarant dans de douces erreurs,

Viens tour-à-tour parsemer ma jeunesse

De jeux, d'ennuis, d'épines et de fleurs;

Si, dans ce jour de l'oisive mollesse,

Tu peux quitter les paisibles douceurs,

Vole eu ces lieux; la voix de la sagesse

M'appelle ici loin du brillant Permesse,

Loin du vulgaire et des folles rumeurs.

Parais sans crainte aux yeux d'une déesse

Qui règle seule et ma lyre et mes mœurs :

Car ce n'est point cette pédante altière

Dont la vertu n'est qu'une morgue fière,

Un faux honneur guindé sur de vieux mots,

L'horreur du sage et l'idole des sots ;

C'est cette nymphe au tendre caractère,

Née au Portique, et formée à Cythère,

Qui , dédaignant l'orgueil des vains discours ,

Brille sans fard , et rassemble près d'elle

La Vérité , la Franchise fidèle ,

Et la Vertu, dans le char des Amours.

C'est à ses yeux, au poids de sa balance, Muse, qu'ici, dans îe sein du silence, De l'art des vers estimant la valeur, Je veux sur lui te dévoiler mon cœur.

Mais en ce jour quelle pompe s'apprête ? Le front paré des myrtes de Vénus , Où voles-tu? quelle brillante fête Peut t'inspirer ces transports inconnus ? Sur mes destins tu t'applaudis sans doute. Mais instruis-moi. Pourquoi triomphes-tu ? Comptes-tu donc qu'à moi-même rendu, Au Pinde seul je vais tourner ma route, Ou qu'atlranohi des liens rigoureux Qui captivaient ton enjoûment folâtre, Je vais enfin, de toi seule idolâtre, Donner l'essor aux fougues de tes jeux? Si ce projet fait l'espoir qui t'enchante, C'est t'endormir dans une vaine attente: Sous d'autres lois mon sort se voit rangé. Avec mon sort mon cœur n'a point changé. Je veux pourtant que la métamorphose Ait trans.ormé ma raison et mes sens; Et pour un temps avec toi je suppose Que, consacrant ma voix à tes accents, J'aille t'ofFrir un éternel encens :

Adorateur d'un fantôme frivole ,

A MA MUSE. <j()

A tes aulels que pourrais- je obtenir!'

Que ferais -tu, capricieuse idole?

Par le passé décidons l'avenir.

Comme tes sœurs, tu paîrais mes hommages

Du doux espoir des dons les plus chéris.

Tes sœurs! que dis-je? hélas! quels avantages

En ont reçus leurs plus chers favoris?

Vaines beautés, sirènes homicides,

Dans tous les temps, par leurs accords perfides,

N'ont-elles point égaré les vaisseaux

De leurs amants endormis sur les eaux?

Ouvre à mes yeux les fastes de mémoire,

Ces monuments de disgrâce et de gloire:

Je lis les noms des poètes fameux;

Où sont les noms des poètes heureux ?

Enfants des dieux, pourquoi leur destinée

Est-elle en proie aux tyrans infernaux?

Pour eux la Parque est-elle condamnée

À ne filer que sur de noirs fuseaux?

Quoi! je les vois, victimes du génie,

Au faible prix d'un éclat passager,

Vivre isolés sans jouir de la vie,

Fuir l'univers , et mourir sans patrie ,

Non moins errants que ce peuple léger

Semé partout, et partout étranger !

De ces malheurs les cygnes de la Seine

ioo ÉPIillE

N'ont-ils point en des gages Irop certains?

Et, pour trouver ces lugubres destins,

Faut-il errer dans les tombeaux d'Athènes,

Ou réveiller la cendre des Latins ?

Faut-il d'Orphée, ou d'Ovide, ou du Tasse,

Interroger les mânes radieux,

Et reprocher leur bizarre disgrâce

Au fier caprice et des rois et des dieux?

Non , n'ouvrons point d'étrangères archives;

Notre Hélicon, trop long-temps désolé,

Ne voit-il pas ses Grâces fugitives?

Oui, chaque jour la Muse de nos rives,

Pleurant encor son Horace exilé,

Demande aux dieux que ce phénix lyrique,

Dont la jeunesse illustra ces climats,

Revienne enfin de la rive belgique

Se reproduire et renaître en ses bras.

Voilà pourtant, Muse, voilà l'histoire Des dons fameux qu'ont procurés tes sœurs, Vingt ans d'ennui pour quelques jours de gloire: Et j'envîrais tes trompeuses faveurs !

J'en conviendrai, de ces dieux du Permesse N'atteignant point les talents enchanteurs , Et défendu par ma propre faiblesse , Je n'aurais pas à craindre leurs malheurs.

Jîh ! que sait-on ? un simple badin âge. Mal entendu d'une prude ou d'un sot, Peut vous jeter sur un autre rivage:

Pour perdre un sage, il ne faut qu'un bigot.

Cependant, Muse, à quelle folle ivresse Veux-tu livrer mon tranquille enjoûment?

Toujours fidèle à l'aimable paresse, Et ne voulant qu'un travail d'agrément, Jusqu'à ce jour tu ebérissais la rime Moins par fureur que par amusement; Quel feu subit te transporte et t'anime, Et d'un plaisir va te faire un tourment ? Hélas ! je vois par quel charme séduite Tu veux franchir la carrière des airs:

De mille objets la nouveauté t'invite; Et leur image , autrefois interdite A ton pinceau dans les jours de tes fers, Vient aujourd'hui te demander des vers.

Rendue enfin à la scène du monde , Tu crois sortir d'une éclipse profonde, Et voir éclore un nouvel univers.

Autour de toi mille sources nouvelles A chaque instant jaillissent jusqu'aux eieux, Pour t'enlever sur leurs brillantes ailes Tous les plaisirs voltigent à tes yeux ;

10a EPITRE

Pour t 'égarer, le dieu du docte empire

T'ouvre des bois nouveaux à tes regards,

Et fait pour toi briller de toutes parts

Le brodequin , le cothurne , la lyre ,

Le luth d'Euterpe et le clairon de Mars;

Un autre dieu, plus charmant et plus tendre,

Jusqu'à ce jour absent de tes chansons ,

Sous mille attraits caché pour te surprendre ,

Prétend mêler des soupirs à tes sons.

De tant d'objets la pompe réunie

À chaque instant redouble ta manie;

Et tu voudrais, dans tes nouveaux transports,

Sur vingt sujets essayer tes accords.

Tel dans nos champs, au lever de l'aurore,

Prenant son vol pour la première fois,

Charmé, surpris, entre Pomone el Flore

Le jeune oiseau ne peut fixer son choix :

De la fougère à l'épine fleurie

Il va porter ses désirs inconstants;

Il vole au bois , il est dans la prairie ,

Il est partout dans les mêmes instants.

C'en est donc fait , Muse , dans la carrière Tu prétends voir ton char bientôt lancé: Du moins, avant qu'on t'ouvre la barrière, Pour prévenir un écart insensé

A MA MUSE. io3

Va consulter la sage Deshoulière ,

Et vois les traits dont sa muse en courroux

De l'art des vers nous a peint les dégoûts.

Quand tu serais à l'abri des disgrâces

Que le génie entraîne sur ses traces,

Craindrais-tu moins le bizarre fracas

Qui d'Apollon accompagne les pas,

Du nom d'auteur l'ennuyeux étalage,

D'auteur montré le fade personnage,

Que sais-je enfin? tous les soins, tout l'ennui

Qu'un vain talent nous apporte avec lui?

Dès qu'un mortel, auteur involontaire, Est arraché de l'ombre du mystère, Où, s'amusant et charmant sa langueur, Dans quelques vers il dépeignait son cœur; Du goût public honorable victime, Bientôt, au prix de sa tranquillité , Il va payer une inutile estime, Et regretter sa douce obscurité :

Privé du droit d'écrire en solitaire, Et d'épancher son cœur, son caractère, Toute son aine aux yeux de l'amitié , L'amitié même, indiscrète et légère, Le trahira sans croire lui déplaire ; Et son secret, follement publié,

io4 EPITUE

S'il est en vers sera sacrifié.

Ainsi les fruits d'un léger badinage,

Nés sans prétendre au grave nom d'ouvrage,

Nés pour mourir dans un cercle d'amis,

Au fier censeur seront pourtant soumis.

Si par hasard il trouve , comme Horace , Quelque Mécène ou quelque tendre Grâce, Tels que l'on voit aux rives où j'écris , Daphnis, Thémire et la jeune Eucharis, Qui cherchent moins dans la philosophie L'esprit d'auteur que l'esprit de la vie, Qu'un sage aisé, qui, naturel, égal, Sache éviter le style théâtral, Les airs guindés du peuple parasite, Des froids pédants, des fades rimailleurs, Et dont les vers soient le dernier mérite, Que de dégoûts l'investiront ailleurs !

Dans tous les lieux où l'errante Fortune L'entraînera sous ses pénibles fers, Il essuîra la contrainte importune De l'entretien de mille sots divers , Qui, prévenus de cette erreur commune Que , quand on rime , on ne sait que des vers , A son abord prendront cet idiome , Ce précieux trop en vogue aujourd'hui,

A MA MUSE. io5

Et, de l'auteur ne distinguant point l'homme, En l'ennuyant s'ennuîront avec lui.

Tels sont les maux où cet essort t'engage. Mais l'amour- propre, opposant son bandeau, De l'avenir te dérobe l'image, Ou sait du moins ne le peindre qu'en beau : Trompeur chéri, t'abusant pour te plaire, Il te redit, dans tes nouveaux accès, Qu'on a daigné sourire «à tes essais , Et qu'un public distingué du vulgaire T'appelle encore à de plus hauts succès. Mais connais- tu ce public variable, Vain dans ses dons, constant dans ses dégoûts? En deux printemps, de ce juge peu stable On peut se voir et l'idole et la fable : Le nom de ceux qu'il voit d'un œil plus doux, A peine écrit sur la mobile arène Par les zéphirs de l'heureuse Hippocrène, Est effacé par Eole en courroux:

Et quand les fleurs dont le public vous pare Conserveraient un éternel printemps, Chez la Faveur, sa déesse bizarre, Est-il des dons et des plaisirs constans ?

Au sein des mers, dans une île enchantée, Près du séjour de l'inconstant Protée, i4

io6 E PITRE

Il est un temple élevé par l'Erreur, Où la brillante et volage Faveur, Semant au loin l'espoir et les mensonges, D'un air distrait fait le sort des mortels. Son faible trône est sur l'aile des Songes, Les vents légers soutiennent ses autels : Là, rarement la Raison, la Justice, Ont amené les mortels vertueux; L'Opinion, la Mode et le Caprice Ouvrent le temple, et nomment les heureux. En leur offrant la coupe délectable, Sous le nectar cachant un noir poison , La déité daigne paraître aimable, Et d'un sourire enivre leur raison.

Au même instant l'agile Renommée Grave leurs noms sur son char lumineux: Jouets constants d'une vaine fumée , Le monde entier se réveille pour eux.

Mais sur la foi de Tonde pacifique A peine ils sont mollement endormis.

Déifiés par l'erreur léthargique Qui leur fait voir dans des songes amis Tout l'univers à leur gloire soumis; Dans ce sommeil d'une ivresse riante , En un moment, la faveur inconstante Tournant ailleurs son essor incertain ?

Dans des déserts, loin de l'île charmante,

Les aquilons les emportent soudain;

Et leur réveil n'offre plus à leur vue

Que les rochers d'une plage inconnue,

Qu'un monde obscur, sansprintemps, sans beaux jours.

Et que des cieux éclipsés pour toujours.

Muse, ci ois -moi, qu'un autre sacrifie A la Faveur , à l'Estime , au Renom ; Qu'un autre perde au temple d'Apollon Ce peu d'instants qu'on appelle la vie, D'un vain honneur esclave fastueux, Toujours auteur, et jamais homme heureux: Moi, que le ciel fit naître moins sensible A tout éclat qu'à tout bonheur paisible, Je fuis du nom le dangereux lien; Et quelques vers échappés à ma veine, Nés sans dessein et façonnés sans peine, Pour l'avenir ne m'engagent à rien.

Plusieurs des fleurs que voit naître Pomone Au sein fécond des vergers renaissants Ne doivent point un tribut à l'automne; Tout leur destin est de plaire au printemps.

Ici pourtant de ma philosophie

Ne va point, Muse, outrer le sentiment; Ne pense pas que de la poésie

io8 EPITRE

J'aille abjurer l'empire trop charmant:

J'en fuis les soins, j'en crains la frénésie; Mais j'en adore à jamais l'agrément. ' Ainsi, conduit ou par mes rêveries, Ou par Radius, ou par d'autres appas, Quand quelquefois je porterai mes pas Où le Permesse épand ses eaux chéries, Dansées moments mes vœux ne seront pas D'être enlevé dans un char de lumière Sur ces sommets où la muse guerrière Qui chante aux dieux les fastes des combats, La foudre en main enseigna ses mystères Aux Camoëns, aux Miltons, aux Voltaires: Jaloux de voir un plus paisible lieu, Loin du tonnerre, et guidé par un dieu, Dans les détours d'un amoureux bocage J'irai chercher ce solitaire ombrage Ce beau vallon où la Fare et Chaulieu, Dans les transports d'une volupté pure , Sans préjugés, sans fastueux désirs, Près de Vénus, sur un lit de verdure, Venaient puiser au sein de la nature Ces vers aisés, enfants de leurs plaisirs, El, sans effroi du ténébreux monarque, Menant l'amour jusqu'au sombre Achéron, Au son du luth descendaient vers la barque

Par les sentiers du tendre Anacréon.

Là, si je puis reconnaître leurs traces , Et retrouver ce naïf agrément, Ce ton du cœur, ce négligé charmant Qui les rendit les poètes des Grâces; Du myrte seul chérissant les douceurs, Des vains lauriers que Phébus vous dispense, Et qu'il vous ôte au gré de l'inconstance, Je céderai les pénibles honneurs.

Trop insensé qui, séduit par la gloire, Martyr constant d'un talent suborneur, Se fait d'écrire un ennuyeux bonheur, Et, s'immolant au soin de la mémoire, Perd le présent pour l'avenir trompeur ! Tout cet éclat d'une gloire suprême , Et tout l'encens de la postérité , Vaut-il l'instant où je vis pour moi-même Dans mes plaisirs et dans ma liberté, Trouvant sans.cesse auprès de ce que j'aime Des biens plus vrais que l'immortalité?

Non, n'allons point, dans de lugubres veilles, De nos beaux jours éteindre les rayons, Pour enfanter de douteuses merveilles.

Tandis, hélas ! que l'on tient les crayons,

no ÉPIÏRE

Le printemps fuit, d'une main toujours prompte La Parque file, et dans la nuit du temps Ensevelit une foule d'instants Dont le plaisir vient nous demander compte. Qu'un dieu si cher remplisse tous nos jours, Et badinons seulement sur la lyre, Quand la Beauté, dans un tendre délire, Ordonnera des chansons aux Amours.

Mais quelque rang que le sort me réserve, Soit que je suive ou Thalie ou Minerve, Écoute, Muse, et connais à quel prix Je souffrirai que quelquefois ta verve Vienne allier la rime à mes écrits.

Pour te guider vers la double colline, De ces sentiers préviens- tu les hasards? L'illusion, fascinant tes regards , Peut t'égarer sur la route voisine , Et t'entraîner dans de honteux écarts : Connais ces lieux. Dans de plus heureux âges Vers le Parnasse on marchait sans dangers; Nul monstre affreux n'infestait les passages; C'était l'olympe et le temple des sages : Là, sur la lyre, ou les pipeaux légers, De Philomèle égalant les ramages,

A MA MUSE. ni

Ils alliaient par de doux assemblages

L'esprit des dieux et les mœurs des bergers:

Connaissant peu la basse jalousie,

De la licence ennemis généreux,

Ils ne mêlaient aucun fiel dangereux,

Aucun poison, à la pure ambroisie :

Et les zépbyrs de ces brillants coteaux,

Accoutumés au doux son des guitares,

Par des accords infâmes ou barbares

N'avaient jamais réveillé les échos:

Quand, évoqués par le crime et l'envie,

Du fond du Styx deux spectres abhorrés,

L'Obscénité, la noire Calomnie,

Osant entrer dans ces lieux révérés,

Vinrent tenter des accents ignorés,

Au même instant les lauriers se flétrirent,

Et les amours et les Nymphes s'enfuirent.

Bientôt Phébus, outré de ces revers,

Au bas du mont de la docte Aonie

Précipitant ces filles des enfers,

Les replongea dans leur ignominie,

Et pour toujours instruisit l'univers

Que la vertu, reine de l'harmonie,

A la Décence , aux Grâces réunie ,

Seule a le droit d'enfanter de beaux vers.

Pour rétablir leur attente trompée,

Non loin de là, leur adroite fureur, Sur les débris d'une roche escarpée, Edifia, dans l'ombre et dans l'horreur, Du vrai Parnasse un fantôme imposteur : Là, pour grossir leurs profanes cabales, Des chastes sœurs ces impures rivales, L'encens en main, reçurent les rimeurs Proscrits, exclus du temple des auteurs. Ainsi, jaloux des abeilles fécondes, Et du nectar que leurs soins ont formé, Le vil frelon sur des plantes immondes Yerse sans force un suc envenimé. C'est là qu'encor ceut obscurs satiriques, Cent artisans de fadaises lubriques, Par la débauche ou la haine conduits Dans le secret des plus sombres réduits, Vont, sans témoins, forger ces folles rimes, Ces vers grossiers, ces monstres anonymes, Tout ce fatras de libelles pervers Dont le Batave infecte l'univers.

0 du génie usage trop funeste, Pourquoi faut-il que ce don précieux, Que l'art charmant, le langage céleste, Fait pour chanter, sur des tons gracieux, Les conquérans, les belles et les dieux,

A MA MUSE. n5

Chez une foule au Parnasse étrangère, Soit si souvent le jargon de Mégère, L'organe impur des plus lâches noirceurs, L'anie du crime, et la honte des mœurs ! Pourquoi faut-il que les pleurs de l'aurore, Qui ne devraient enfanter que des fleurs, Au même instant fassent souvent éclore Les sucs mortels et les poisons vengeurs? Muse , je sais que tu fuiras sans peine Les chants honteux de la Licence obscène: Faite à chanter sans rougir de tes sons, Tu n'iras point chez cette infâme reine Prostituer tes naïves chansons.

Mais, de tout temps un peu trop prompte à rire, Ton goût, peut-être, en quelques noirs accès, T'attacherait au char de la Satire.

Ah! loin de toi ces cyniques excès!

Quelles douceurs en suivent les succès, Si, quand l'ouvrage a le sceau de l'estime, L'auteur flétri, fugitif, détesté, Devient l'horreur de la société?

Je veux qa'épris d'un nom plus légitime ,

Que, non content de se voir estimé,

Par son génie un amant de la rime

Emporte encor le plaisir d'être aimé; i5

jj4 è pitre

Qu'aux régions à lui-même inconnues

Où voleront ses gracieux écrits,

A ce tableau de ses mœurs ingénues,

Tous ses lecteurs deviennent ses amis ;

Que, dissipant le préjugé vulgaire,

Il montre enfin que sans crime on peut plaire ,

Et réunir par un heureux lien

L'auteur charmant et le vrai citoyen.

En vain, guidé par un fougueux délire,

Le Juvénal du siècle de Louis

Fit un talent du crime de médire,

Mes yeux jamais n'en furent éblouis ;

Ce n'est point là que ma raison l'admire:

Et Despréaux, ce chantre harmonieux,

Sur les autels du poétique empire

Ne serait point au nombre de mes dieux,

Si, de l'opprobre organe impitoyable,

Toujours couvert d'une gloire coupable ,

Il n'eût chanté que les malheureux noms

Des Colletets, des Colins, des Pradons;

Mânes plaintifs qui sur le noir rivage

Vont regrettant que ce censeur sauvage,

Les enchaînant dans d'immortels accords,

Les ait privés du commun avantage

D'être cachés dans la foule des morts.

Un autre écueil, Muse, te reste encore:

A MA MISE. itS

En évitant cet antre ténébreux Où, nourrissant le feu qui la dévore, L'âpre satire épand son fiel affreux, Crains d'aborder à cette plage aride Où la louange au ton faible et timide, Aux yeux baissés, au doucereux souris, Vient chaque jour sous le titre insipide D'odes aux grands, de bouquets aux Iris, A l'univers préparer des ennuis.

Le dieu du goût, au vrai toujours fidèle, N'exclut pas moins de sa cour immortelle Le complaisant, le vil adulateur, Que l'envieux et le noir imposteur.

Pars, c'en est fait; que ce fil secourable, Te conduisant au lyrique séjour, Sauve tes pas du dédale effroyable Où mille auteurs s'égarent sans retour.

Dans ces vallons, si la troupe invisible Des froids censeurs, des Zoïles secrets, Lance sur toi ses inutiles traits, D'un cours égal poursuis ton vol paisible; Par les fredons d'un rimeur désolé Que ton repos ne puisse être troublé; Et sans jamais t'avilir à répondre , Laisse au mépris le soin de les confondre :

i6 ÉPITRE

Rendre à leurs cris des sons injurieux, C'est se flétrir et ramper avec eux.

A cette loi pour demeurer fidèle, Devant tes yeux conserve ce modèle :

Il est un sage, un favori des cieux, Dont à l'envi tous les arts, tous les dieux, Ont couronné la brillante jeunesse, Et qui, vainqueur du fuseau rigoureux, Possède encor, dans sa mâle vieillesse, L'art d'être aimable et le don d'être heureux * Long-temps la Haine et la farouche Envie, En s'obstinant à poursuivre ses pas, Crurent troubler le calme de sa vie , Et l'attirer dans de honteux combats :

Mais, conservant sa douce indifférence, Et retranché dans un noble silence, De ses rivaux il trompa les projets; Pouvant les vaincre, il leur laissa la paix. D'affreux corbeaux lorsqu'un épais nuage Trouble, en passant, le repos d'un bocage, Laissant les airs à leurs sons glapissants, Le rossignol interrompt ses accents; Et, pour reprendre une chanson légère, Seul, il attend que le gosier touchant

* Fontenelle.

D'une dryade, ou de quelque bergère, Réveille enfin sa tendresse et son chant.

Prends le burin, et grave ces maximes, Muse : à ce prix je suis encor tes lois; A ce prix seul, nous pouvons à nos rimes Promettre encore des honneurs légitimes Et les regards des sages et des rois.

Toujours j'entends les échos de nos rives Porter au loin ces redites plaintives Quel'Hélicon n'est plus qu'un vain tombeau, Que pour Phébus il n'est plus de Mécène, Et qu'éloigné du trône de la Seine En soupirant il éteint son flambeau.

Oui, je le sais, de profondes ténèbres Ont du Parnasse investi Thorison.

Mais, s'il languit sous ces voiles funèbres, Allons au vrai, quelle en est la raison? Peut-on compter qu'un soleil plus propice Ramènera sous l'empire des vers Ces jours brillants nés sous le doux auspice Des Richelieus, des Séguiers, des Colberts; Quand, ne suivant que les muses impies, Prenant la rage et le ton des harpies, Mille rimeurs, honteusement rivaux, Par leur sujets dégradent leurs travaux ?

n8 E PITRE A MA MUSE.

Ces noirs transports sont-ils la poésie ? Hé quoi ! doit-on couronner les forfaits, Parer le crime, armer la frénésie?

Et pour le Styx les lauriers sont-ils faits ?

N'accusons point les astres de la France. Pour ranimer leurs rayons éclatants, Qu'au mont sacré de nouveaux habitants, Rivaux amis, rendent d'intelligence La vie aux mœurs, la noblesse aux talents; Ainsi bientôt nos rivages moins sombres , D'un jour nouveau parés et réjouis, Reverront fuir le sommeil et les ombres Où sont plongés les arts évanouis.

Pour toi, pendant que de nouveaux Orphées, Vouant leurs jours aux plus savantes fées, Et s'élevant à des accords parfaits, Mériteroient de chanter près d'un trône Toujours paré des palmes de Bellone, Et couronné des roses de la paix ; Muse, pour toi, dans l'union paisible De la sagesse et de la volupté, Nymphe badine ou bergère sensible, Viens quelquefois, avec la Liberté, Me crayonner de riantes images, Moins pour l'honneur d'enlever les suffrages , Que pour charmer ma sage oisiveté.

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L/E la paisible solitude

Où, loin de toute servitude,

La Liberté file mes jours,

Ramené par un goût futile

Sur les délires de la ville ,

Si j'en voulais suivre le cours,

Et savoir l'histoire nouvelle

Du domaine et des favoris

De la brillante bagatelle

La divinité de Paris,

Le dédale des aventures,

Les affiches et les brochures,

Les colifichets des auteurs,

Et la gazette des coulisses,

Avec le roman des actrices,

Et les querelles des rimeurs.

Je n'adresserais cette épître

Qu'à l'un de ces oisifs errants

Qui, chaque soir, sur leur pupitre

Rapportent tous les vers courants,

i i.o EPITRE

Et qui, dans le changeant empire, Des amours et de la satire, Acteurs, spectateurs tour-à-tour, Possèdent toujours à merveille L'historiette de la veille Avec l'étiquette du jour.

Je pourrais décorer ces rimes De quelqu'un de ces noms sublimes Devant qui l'humble adulateur De ses muses pusillanimes Vient étaler la pesanteur, Si je savais louer en face, Et, dans un éloge imposteur, Au ton rampant de la fadeur Faire descendre l'art d'Horace :

Mais , du vrai seul trop partisan , Mon Apollon, peu courtisan, Préfère l'entretien d'un sage Et le simple nom d'un ami Aux titres ainsi qu'au suffrage D'un grand dans la pompe endormi.

Pour les protecteurs que j'honore Que seraient mes faibles accents?

Ainsi que les dieux qu'on adore, Ils sont au-dessus de l'encens.

C'est donc vous seul que, sans contrainte, Et sans intérêt et sans feinte , J'appelle en ces bois enchantés, Moins révérend qu'aimable père , Vous, dont l'esprit, le caractère Et les airs ne sont point montés Sur le ton sottement austère De cent tristes paternités Qui, manquant du talent de plaire Et de toute légèreté , Pour dissimuler la misère D'un esprit sans aménité , D'une sagesse minaudière Affichent la sévérité , Et ne sortent de leur tanière Que sous la lugubre bannière De la grave formalité ; Vous, dis-je , ce père vanté, Vous, ce philosophe tranquille»

De Minerve l'heureux pupille, Et l'enfant de la Liberté, Comment donc avez-vous quitté Les délices de cet asile , Pour aller reprendre à la ville Les chaînes de la gravité ?

Amant et favori des muses ,

laa ÉPITRE

Et paresseux conséquemment,

Je ne vous trouve point d'excuses

Pour avoir fui si promptement.

Le désir des bords de la Seine

Soudain vous aurait-il repris ?

Non , aux lieux d'où je vous écris

Je me persuade sans peine

Qu'on peut se passer de Paris.

Héritier de l'antique enclume

De quelque pédant ignoré ,

Ht pour reforger maint volume

Aux antres latins enterré ,

Irez-vous , comme les Saumaises ,

Immolant aux doctes fadaises

L'esprit et la félicité ,

Partager , avec privilège ,

Des patriarches du collège

L'ennuyeuse immortalité ?

Won, l'esprit des aimables sages

N'est point né pour les gros ouvrages,

Souvent publics incognito ;

Le dieu du goût et du génie

A rarement eu la manie

Des honneurs de l'in-folio.

Quoi ! sur votre philosophie ,

Que les rayons de l'enjoûmcnt

AU P. BOUGEANT. i£9

Faisaient briller d'un feu charmant, La profane mélancolie Aurait-elle, malgré les jeux, Porté ses nuages affreux?

Martyr de la misantropie, Fuiriez-vous ce peu d'agréments Qui nous fait supporter la vie , Les entretiens où tout se plie Au naturel des sentiments, Les doux transports de l'harmonie, Et les jeux de la poésie , Enfin tous les enchantements De la meilleure compagnie ?

Et par quelle bizarrerie Anachorète casanier , Pour aller encore essuyer L'éternité du vin de Brie , Auriez-vous quitté le nectar D'Aï , d'Arbois et de Pomar ?

Non , vous tenez de la nature Un jugement trop lumineux, Vous avez trop cette tournure Qui fait et le sage et l'heureux, Pour vous condamner au silence , Loin de ces biens et de ces jeux Dont la tranquille jouissance,

ia4 ÉPITRE

Proscrite chez le peuple sot , Distingue le mortel qui pense De l'automate et du cagot :

Et quand l'esprit mélancolique Pourrait des ennuis ténébreux Dans une ame philosophique Verser le poison léthargique , Ce n'eût point été dans ces lieux , Dans un temple de l'alégresse, Que le bandeau de la tristesse Se lut répandu sur vos yeux.

Mais pourquoi donner au mystère , Pourquoi reprocher au hasard , De ce prompt et triste départ La cause trop involontaire ?

Oui, vous seriez encore à nous, Si vous étiez vous-même à vous.

Si j'écrivais à quelque belle, Je lui dirais peut-être aussi Que depuis sa fuite cruelle Les oiseaux languissent ici ; Que tous les amours avec elle Ont fui nos champs à tire-d'aile, Qu'on n'entend plus les chalumeaux; Qu'on ne connaît plus les échos ;

AU P. BOUGEANT. ia5

Enfin la longue kyrielle De tout le phébus ancien :

Et sans doute il n'en serait rien ; Tous les moineaux , à l'ordinaire , Vaqueraient à leurs fonctions; Sans chagrines réflexions , Les Amours songeraient à plaire ; Myrtile , toujours plus heureux , Unirait son chiffre amoureux Avec celui de sa bergère ; Et les ruisseaux , apparemment 9 Entre les fleurs et la fougère N'en iraient pas plus lentement.

Mais , sans ces fadeurs de l'idylle , Je vous dirai fort simplement Que jamais ce séjour tranquille N'a vu l'automne plus charmant :

Loin du tumulte qu'il abhorre , Le plaisir avec chaque aurore Renaît sur ces vallons chéris : j Des guirlandes de la Jeunesse Les Ris couronnent la Sagesse , La Sagesse enchaîne les Ris ; Et, pour mieux varier sans cesse L'uniformité du loisir, Un goût guidé par la finesse

lad ÉPITRE

Vient unir les arts au plaisir s JL.es arts que permet la paresse , Ces arts inventés seulement Pour occuper l'amusement

Tour-à-tour, d'une main facile, On tient le crayon , le compas , Les fuseaux, le pinceau docile, Avec l'aiguille de Pallas :

Et pendant tout ce badinage , Qu'on honore du nom d'emploi , D'autres paresseux avec moi Font un sermon contre l'ouvrage; Ou , sans projet , sans autre loi Que les erreurs d'un goût volage , Sages ou fous , à l'unisson , Joignent la flûte à la trompette > Le brodequin à la houlette, Et le sublime à la chanson.

Hors la louange et la satire , Tout s'écrit ici , tout nous plaît 9 Depuis les accords de la lyre Jusqu'aux soupirs du flageolet, Et depuis la langue divine De Malebranche et de Kacine Jusqu'au folâtre triolet.

Al' P. BOUGEANT. 127

Que l'insipide symétrie Règle l.i ville qu'elle ennuie; Que les temps y soient concertés, Et les plaisirs même comptés :

La mode , la cérémonie , Et Tordre et la monotonie, Ne sont point les dieux des hameaux; Au poids de la triste satire On n'y pèse point tous les mots , Et si l'on doit blâmer ou rire; Tout ce qui plaît vient à propos; Tout y fait des plaisirs nouveaux ; Le hasard, l'instant les décide.

Sans regretter l'heure rapide Qui naît, qui s'envole soudain, Et sans prévoir le lendemain , Dans ce silence solitaire, Sous l'empire de l'agrément, Nous ne nous doutons nullement Que déjà le noir sagittaire, Couronné de tristes frimas, Vient bannir Flore désolée, Et qu'avec Pomone exilée L'astre du jour fuit nos climats.

Oui, malgré ces métamorphoses, Nos bois semblent encor naissants ;

ia8 ÉPITRE

Zéphir n'a point quitté nos champs, Nos jardins ont encor des roses :

Où régnent les amusements Il est toujours des fleurs écloses ; Et les plaisirs font le printemps.

Échappé de votre hermitage, Et sur ce fortuné rivage Porté par les Songes légers, Voyez la nouvelle parure Dont s'embellissent ces vergers*; Élève ici de la nature, L'art, lui prêtant ses soins brillants, Y forme un temple de verdure À la déesse des talents.

Sortez du sein des violettes , Croissez, feuillages fortunés, Couronnez ces belles retraites, Ces détours , ces routes secrètes > Aux plus doux accords destinés !

Ma muse, pour vous attendrie, D'une charmante rêverie fiubit déjà l'aimable loi ; Les bois , les vallons , les montagnes ,

* Bosquet de Minrrve , récemment ajouté aux jardins de &.... dessinés par le célèbre le Nostre.

AU P. B0UGEAN11. 129

Toute la scène des campagnes Prend une ame et s'orne pour moi.

Aux yeux de l'ignare vulgaire, Tout est mort, tout est solitaire; Un bois n'est qu'un sombre réduit , Un ruisseau n'est qu'une onde claire, Les zéphyrs ne sont que du bruit:

Aux yeux que CalHope éclaire, Tout brille , tout pense , tout vit ; Ces ombres tendres et plaintives, Ce sont des nymphes fugitives Qui cherchent à se dégager De Jupiter pour un berger ; Ces fougères sont animées ; Ces fleurs qui les parent toujours , Ce sont des belles transformées , Ces papillons sont des Amours.

Mais pourquoi ma raison oisive 9 D'une muse qui la captive Suivant les caprices légers , Cherche-t-elle sur cette rive Des objets au sage étrangers , Sans fixer sa vue attentive Sur l'exemple de ses bergers ?

Si , dans l'imposture éternelle

i3o ÉPITPtE

De nos mensonges enchanteurs ,

Il reste encore quelque étincelle

De la nature dans nos cœurs ;

Sauvés du séjour des prestiges,

lit cherchant ici les vestiges

De l'antique simplicité,

Sans adorer de vains fantômes ,

Décidons si ce que nous sommes

Vaut ce que nous avons été ;

Et si , malgré leur douceur pure ,

Ces biens pour toujours sont perdus «

Voyons-en du moins la figure,

Comme on aime à voir la peinture

De quelque belle qui n'est plus.

Oui , chez ces bergers , sous ces hêtres, J'ai vu dans la frugalité Les dépositaires, les maîtres De la douce félicité ; J'ai vu, dans les fêtes champêtres, J'ai vu la pure volupté Descendre ici sur les cabanes , Y répandre un air de gaîté , De douceur et de vérité, Que n'ont point les plaisirs profanes Du luxe et de la dignité.

AU P. BOUGEANT. i5i

Parmi le faste et les grimaces Qu'entraînent les fêtes des cours, Thémire , dans ses plus beaux jours, Avec de l'esprit et des grâces, S'ennuie au milieu des Amours :

Ici j'ai vu la tendre Lise, A peine en son quinzième été , Sans autre esprit que la franchise , Sans parure que la beauté , Plus heureuse, plus satisfaite D'unir avec agilité Ses pas aux sons d'une musette , Et, parmi les plus simples jeux, Portant le plaisir dans ses yeux Ecrit des mains de la nature Avec de plus aimables feux Que n'en peut prêter l'imposture A l'œil trompeur et concerté D'une coquette fastueuse Qui, par un sourire emprunté, Dans l'ennui veut paraître heureuse, Et jouer la vivacité.

Qu'on censure ou qu'on favorise Ce goût d'un bonheur innocent :

Pour répondre à qui le méprise,

Qu'il noue suffise que souvent, Pour fuir un tumulte brillant, Tbémire voudrait être Lise , Et voler du sein des grandeurs Sur un lit de mousse et de fleurs.

Feuillage antique et vénérable, Temple des bergers de ces lieux , Orme heureux , monument durable De la pauvreté respectable Et des amours de leurs aïeux ; O toi qui , depuis la durée De trente lustres révolus , Couvres de ton ombre sacrée Leurs danses, leurs jeux ingénus; Sur ces bords , depuis ta jeunesse Jusqu'à celte verte vieillesse, Vis-tu jamais changer les mœurs , Et la félicité première Fuir devant la fausse lumière De mille brillantes erreurs ?

?îon : chez cette race fidèle Tu vois encor ce pur flambleau De l'innocence naturelle Que tu voyais briller chez elle Lorsque tu n'étais qu'arbrisseau ;

AU P. BOUGEANT. i53

Et , pour bien peindre la mémoire De ces mortels qui t'ont planté, Tu nous offres pour leur histoire Les mœurs de leur postérité.

Triomphe , règne sur les âges ; Echappe toujours aux ravages D'Eole , du fer et des ans ; Fleuris jusqu'au dernier printemps , Et dure autant que ces rivages ; Au chêne , au cèdre fastueux Laisse les tristes avantages D'orner des palais somptueux :

Les lambris couvrent les faux sages , Tes rameaux couvrent les heureux.

Tandis qu'instruit par la droiture Et par la simple vérité Mon esprit , toujours enchanté, Pénètre au sein de la nature, Et s'y plonge avec volupté ; Hélas ! par une loi trop dure, Poussés vers l'éternelle nuit , Le plaisir vole, le temps fuit ; Et bientôt sous sa faux rapide, Ainsi que les jardins d'Armide, Ce lieu pour nous sera détruit !

Trop tôt , hélas ! les soins pénibles , Les bienséances inflexibles , Revendiquant leurs tristes droits , Viendront profaner cet asile , Et, nous arrachant de ces bois, Nous replongeront pour six mois Dans l'affreux chaos de la ville, Et dans cet éternel fracas De riens pompeux et d'embarras Qui , pour tout esprit raisonnable Sujets de gêne et de pitié, Ne sont que le jeu misérable D'un ennui diversifié?

Mais, outre ces peines communes Qui nous attendent au retour, Outre les chaînes importunes Et de la ville et de la cour, Il est un fatal apanage De dégoûts encor plus nombreux Qu'au retour des champêtres lieux Le funeste Apollon ménage #A ses élèves malheureux.

Au milieu d'un monde frivole , Dont les nouveautés sont l'idole, Déjà je me vois revenu;

AU P. BOUGEANT. i35

Et, pour le malheur de ma vie,

Par l'importune poésie

Malgré moi-même un peu connu*

Déjà j'entends les périodes

Et les questions incommodes

De ces furets de vers nouveaux,

De ces copistes généraux ,

Qui, persuadés que l'étude

Me tient absent pendant trois mois,

Vont s'imaginer que je dois

Le tribut de ma solitude

A Foisiveté de leur voix.

« Hé bien ! me dit l'un , dont l'idylle Enchante l'esprit doucereux, Sans doute , élève de Virgile , Sur des pipeaux harmonieux, De Lycidas et d'Amarylle Vous aurez soupiré les feux ?

Vous aurez chanté les beaux yeux, Les premiers soupirs de Sylvie, Et des bouquets de la prairie Vous aurez orné ses cheveux ? »

« Qu'apportez-vous ? point de mystère ( Me vient dire avec un souris

i36 E PITRE

Quelque suivant de beaux- esprits, Insecle et tyran du parterre ; ) L'ouvrage est-il pour Thomassin , Pour Pélissier, ou pour Gossin ? n

Je fuis, j'échappe à la poursuite De ces colporteurs trop communs :

Suis-je plus heureux dans ma fuite ?

D'autres lieux, d'autres importuns!

« Enfin , dit-on , de votre absence Revenez- vous un peu changé ?

Du sommeil de la négligence Votre esprit enfin dégagé Immolera-t-il l'indolence Aux succès d'un travail rangé ? o Ainsi déclame sans justesse Contre les droits de la paresse Un froid censeur qui ne sent pas Que , sans cet air de douce aisance , Mes vers perdraient le peu d'appas Qui leur a gagné l'indulgence Des voluptueux délicats , Des meilleurs paresseux de France, Les seuls juges dont je fais cas.

Par l'étude , par l'art suprême , Sur un froid pupitre amaigris,

AU P. BOUGEANT. i3?

D'autres orneront leurs écrits :

Pour moi , dans cette gêne extrême ,

Je verrais mourir mes esprits :

On n'est jamais bien que soi-même ,

Et me voilà tel que je suis.

Imprimés , affichés sans cesse ,

Et s'entrechassant de la presse ,

Mille autres nous inonderont

D'un déluge d'écrits stériles

Et d'opuscules puériles

Auxquels sans doute ils survivront ;

A celte abondance cruelle

Je veux toujours, en vérité,

Et de la Fare et de Chapelle

Préférer la stérilité :

J'aime bien moins ce chêne énorme

Dont la tige , toujours informe ,

S'épuise en rameaux superflus,

Que ce myrte tendre et docile

Qui , croissant sous l'œil de Vénus ,

N'a pas une feuille inutile ,

S'épanouit négligemment ,

Et se couronne lentement.

Il est vrai qu'en "quittant la ville J'avais promis que , plus tranquille ,

Ht dans moi-même enseveli , Je saurais, disciple d'Horace, Unir les nymphes du Parnasse Aux bergères de Tivoli.

J'avais promis ! mais tu t'abuses , Si tu comptes sur nos discours :

Cher ami , les serments des muses Ressemblent à ceux des amours.

Dans la tranquillité profonde Du philosophe et du berger , Trois mois j'ai vécu sans songer Qu'Apolion fût encore au monde ; Et je t'avoue ingénument Que très-peu fait à voir l'aurore , Que j'aperçois dans ce moment, Je ne la verrais point éclore Dans ce champêtre éloignement, Si des volontés que j'adore , t Pour me faire rimer encore ,

Ne valaient mieux que mon serment.

Toi , dont la sagesse riante Souffre et seconde nos chansons , Ami , sur ta lyre brillante Prépare-nous les plus doux sons :

Dès qu'entraînés par l'habitude

AU P. BOUGEANT. iSq

Au séjour de la multitude

Nous aurons quitté ce canton ,

Chez une élève d'Uranie ,

Entre les fleurs et l'ambroisie 9

Entre Démocrite et Platon ,

De ta vertu toujours unie

Nous irons prendre des leçons ,

Et t'en donner de la folie

Que la bonne philosophie

Permet à ses vrais nourrissons.

Cette anacréontique orgie ,

Livrée à la vive énergie

Du génie et du sentiment ,

Ne sera point assurément

De ces fêtes sombres et graves

Où périt la vivacité ,

Où les agréments sont esclaves ,

Et s'endorment dans les entraves ,

De la pesante autorité :

Nous n'y choisirons point pour guide

Cette raison froide et timide

Qui toise impitoyablement

Et la pensée et le langage ,

Et qui , sur les pas de l'usage ,

Rampe géométriquement.

Loin du mystère et de la gêne,

Pensant tout haut et sans effort,

Admettant la raison sans peine ,

Et la saillie avec transport ,

D'une ville tumultueuse

Nous adoucirons le dégoût :

La raison est partout heureuse t

Le bonheur du sage est partout.

Et puisqu'il faut du ton stoïque

Égayer la sévérité ,

La ville , malgré ma critique

Et l'éloge du sort rustique ,

lleverra mon cœur enchanté :

Dans ses caprices agréables ,

Et dans son brillant le plus faux ,

Paris a des charmes semblables

A ces coquettes adorables

Qu'on aime avec tous leurs défauts.

Mais quoi ! tandis que ma pensée , Plus légère que le Zéphyr , Folâtre à-la-fois et sensée , Vole sur l'aile du plaisir , Dieux ! quelle nouvelle semée Subitement dans l'univers Vient glacer mon ame alarmée , Et quelle main de feux armée Lance la foudre sur mes vers ?

Sur un char funèbre portée , Des grâces en deuil escortée , La Renommée en ce moment M'apprend que la Parque inhumaine, Sur les tristes bords de la Seine , Vient de plonger au monument Des mortels le plus adorable*, L'ami de tout heureux talent Et de tout ce qui vit d'aimable , Le dieu même du sentiment , Et l'oracle de l'agrément.

O toi , mon guide et mon modèle , Durable objet de ma douleur , Toi qui, malgré la mort cruelle, Respires encor dans mon cœur , Illustre Ariste , ombre immortelle , Ah ! si , du séjour de nos dieux , Si , de ces brillan'es retraites Où tes mânes ingénieux Charment les ombres satisfaites Des Sévignés , des la Fayettes , Des Vendômes et des Chaulieus , Tu daignes , sensible à nos rimes , Abaisser tes regards sublimes Sur le deuil de ces tristes lieux ; * L'évc jue de Luçon.

l4î ÉPITRE

Et si , de l'éternel silence

Traversant le vaste séjour ,

Un dieu te porte dans ce jour

La voix de ma reconnaissance

Pardonne au légitime effroi,

Au sombre ennui qui fond sur moi,

Si dans les fastes de mémoire

Je ne trace point à ta gloire

Des vers immortels comme toi.

Moi , qui voudrais en traits de flamme

Graver aux yeux de l'avenir

Ma tendresse et ton souvenir ,

Comme ils resteront dans mon ame

Gravés jusqu'au dernier soupir ,

J'irais dans le temple des Grâces

Laisser d'ineffaçables traces

De cette sensible bonté ,

L'amour, le charme de notre âge,

Ou , pour en dire davantage ,

L'éloge de l'humanité :

Mais à travers les voiles sombres

Quand je te cherche dans les ombres ,

Dans le silence du tombeau ,

Puis-je soutenir le pinceau ?

Que les beaux-arts, que le Portique j

Que tout l'empire poétique,

Où souvent tu d«ctas des lois , Avec la Seine inconsolable , Pleurent une seconde fois La perte trop irréparable D'Aristippe, d'Anacréon , D'Atticus et de Fénélon ; Pour moi , de ma douleur profonde Trop pénétré pour la chanter , N'admirant plus rien en ce monde Où je ne puis plus t'écouter, Sur l'urne qui contient ta cendre , Et que je viens baigner de pleurs, Chaque printemps je viens répandre Le tribut des premières fleurs ; Et puisqu'enfin je perds le maître Qui du vrai beau m'eût fait connaître Les mystères les plus secrets , Je vais à tes sombres cyprès Suspendre ma lyre , et peut-être Pour ne la reprendre jamais.

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