‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 3 sur 137 · A MADAME L'ABBESSE DE · texte numérisé non relu

A MADAME L'ABBESSE DE

CHAINT PREMIER

V ous, près de qui les grâces solitaires Brillent sans fard, et régnent sans fierté; Vous , dont l'esprit , né pour la vérité , Sait allier à des vertus austères Le goût, les ris, l'aimable liberté; Puisqu'à vos yeux vous voulez que je trace D'un noble oiseau la touchante disgrâce , Soyez ma muse , échauffez mes accens ; Et prêtez-moi ces sons intéressants, Ces tendres sons que forma votre lyre

Lorsque Sultane*, au printemps de ses jours. Fut enlevée à vos tristes amours, Et descendit au ténébreux empire :

De mon héros les illustres malheurs Peuvent aussi se promettre vos pleurs.

Sur sa vertu par le sort traversée , Sur son voyage et ses longues erreurs, On aurait pu faire une autre Odyssée , Et par vingt chants endormir les lecteurs ; On aurait pu des fables surannées Ressusciter les diables et les dieux , Des faits d'un mois occuper des années , Et, sur des tons d'un sublime ennuyeux, Psalmodier la cause infortunée D'un perroquet non moins brillant qu'Énée, Non moins dévot, plus malheureux que lui : Mais trop de vers entraînent trop d'ennui. les muses sont des abeilles volages; Leur goût voltige, il fuit les longs ouvrages, Et, ne prenaut que la fleur d'un sujet Vole bientôt sur un nouvel objet.

Dans vos leçons j'ai puisé ces maximes : Puissent vos lois se lire dans mes rimes ! Si, trop sincère, en traçant ces portraits J'ai dévoilé les mystères secrets , * Épagneule.

CHANT PREMIER

L'art des parloirs, la science des grilles,

Les graves riens , les mystiques vétilles,

Votre enjoûment me passera ces traits.

Votre raison exempte de faiblesses,

Sait vous sauver ces fades petitesses ;

Sur votre esprit , soumis au seul devoir ,

L'illusion n'eut jamais de pouvoir;

Vous savez trop qu'un front que l'art déguise

Plaît moins au ciel qu'une aimable franchise.

Si la Vertu se montrait aux mortels,

Ce ne serait ni par l'art des grimaces,

Ni sous des traits farouches et cruels,

Mais sous votre air, ou sous celui des Grâces,

Qu'elle viendrait mériter nos autels.

Dans maint auteur de science profonde, J'ai lu qu'on perd à trop courir le monde; Très-rarement en devient-on meilleur :

Un sort errant ne conduit qu'à l'erreur. Il nous vaut mieux vivre au sein de nos Lares, Et conserver, paisibles casaniers, Notre vertu dans nos propres foyers, Que parcourir bords lointains et barbares : Sans quoi le cœur, victime des dangers, Revient chargé de vices étrangers.

L'afFrcux destin du héros que je chante

En éternise une preuve touchante :

Tous les échos des parloirs de Nevers, Si l'on en doute, attesteront mes vers.

A Nevcrs donc, chez les Visitandines, Vivait naguère un perroquet fameux, A qui son art et son cœur généreux , Ses vertus même, et ses grâces badines, Auraient dû faire un sort moins rigoureux, Si les bons cœurs étaient toujours heureux. Ver-Vert (c'était le nom du personnage) , Transplanté là de l'indien rivage , Fut , jeune encor, ne sachant rien de rien, Au susdit cloître enfermé pour son bien. Il était beau, brillant, leste et volage, Aimable et franc, comme on l'est au bel âge, Né tendre et vif, mais encore innocent; Bref, digne oiseau d'une si sainte cage, Par son caquet digne d'être au couvent.

Pas n'est besoin, je pense, de décrire Les soins des sœurs, des nonnes, c'est tout dire; Et chaque mère , après son directeur, N'aimait rien tant : même dans plus d'un cœur, Ainsi l'écrit un chroniqueur sincère , Souvent l'oiseau l'emporta sur le père.

Il partageait, dans ce paisible lieu,

CHANT PREMIER

Tous les sirops dont le cher père en Dieu, Grâce aux bienfaits des nonnettes sucrées, Réconfortait ses entrailles sacrées.

Objet permis à leur oisif amour, Ver -Veut était l'ame de ce séjour; Exceptez -en quelques vieilles dolentes, Des jeunes cœurs jalouses surveillantes, Il était cher à toute la maison. N'étant encor dans l'âge de raison , Libre , il pouvait et tout dire et tout faire ; Il était sûr de charmer et de plaire.

Des bonnes sœurs égayant les travaux , Il béquetait et guimpes et bandeaux; Il n'était point d'agréable partie , S'il n'y venait briller, caracoler, Papillonner, siffler, rossignoler ; Il badinait, mais avec modestie, Avec cet air timide et tout prudent Qu'une novice a même en badinant.

Par plusieurs voix interrogé sans cesse , Il répondait à tout avec justesse :

Tel autrefois César , en même temps, Dictait à quatre, en styles différents.

Admis partout, si Ton en croit l'histoire, L'amant chéri mangeait au réfectoire :

Là , tout s'offrait à ses friands désirs ; Outre qu'encor pour ses menus plaisirs, Pour occuper son ventre infatigable , Pendant le temps qu'il passait hors de table, Mille bonbons , mille exquises douceurs , Chargeaient toujours les poches de nos sœurs. Les petits soins, les attentions fines, Sont nés, dit-on, chez les Visitandines ; L'heureux Ver -Vert l'éprouvait chaque jour. Plus mitonné qu'un perroquet de cour , Tout s'occupait du beau pensionnaire; Ses jours coulaient dans un noble loisir.

Au grand dortoir il couchait d'ordinaire : Là, de cellule il avait à choisir; Heureuse encor , trop heureuse la mère Dont il daignait, au retour de la nuit, Par sa présence honorer le réduit !

Très-rarement les antiques discrètes Logeaient l'oiseau; des novices proprettes L'alcove simple était plus de son goût : Car remarquez qu'il était propre en tout. Quand chaque soir le jeune anachorète Avait fixé sa nocturne retraite , Jusqu'au lever de l'astre de Vénus Il reposait sur la boîte aux agnus.

CHANT PREMIER

A son réveil, de la fraîche non nette , Libre témoin , il voyait la toilette.

Je dis toilette, et je le dis tout bas ; Oui, quelque part j'ai lu qu'il ne faut pas Aux fronts voilés des miroirs moins fidèles Qu'aux fronts ornés de pompons et dentelles. Ainsi qu'il est pour le monde et les cours Un art, un goût de modes et d'atours, Il est aussi des modes pour le voile; Il est un art de donner d'heureux tours A l'étamine , à la plus simple toile.

Souvent l'essaim des folâtres amours, Essaim qui sait franchir grilles et tours, Donne aux bandeaux une grâce piquante, Un air galant à la guimpe flottante ; Enfin , avant de paraître au parloir, On doit au moins deux coups d'œil au miroir. Ceci soit dit entre nous, en silence : Sans autre écart revenons au héros.

Dans ce séjour de l'oisive indolence, Ver -Vert vivait sans ennui , sans travaux : Dans tous les cœurs il régnait sans partage. Pour lui sœur Thècle oubliait les moineaux; Quatre serins en étaient morts de rage ; Et deux matous, autrefois en faveur, Dépérissaient d'envie et de langueur.

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