A M. LE COMTE DE ROCIIEMORE
JLjlève et successeur d'Horace, De Desprëaux et d'Hamilton , Vous qui nous ramenez leur ton , Et leur coloris , et leur grâce , Sans effort, sans prétention , Sans intrigue et sans dédicace; O vous dont l'aigle et les zéphyrs Guident, au gré de vos désirs, La route toujours neuve et sûre , Peintre brillant de la nature , De la sagesse et des plaisirs ; Quand vous dérobez à notre âge Des tableaux que la vérité Et le génie et la gaîté Ont marqués, par la main du sage , Du sceau de l'immortalité > Dites-moi , divin solitaire , Dites, par quelle cruauté Rappelez-vous à la lumière
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Un phosphore, une ombre légère , Qu'ont tracé mes faibles crayons , Et dont la lueur passagère S'efface au feu de vos rayons ?
Sur les songes de ma jeunesse Laissez les voiles de l'oubli ; Que mon désert soit embelli Par votre main enchanteresse.
Voilà le seul lien de fleurs Par qui je veux tenir encore A cet art qu'on profane ailleurs , Et que la raison même adore Quand il brille de vos couleurs.
Prenez cette lyre éclatante Qui, par ses sons majestueux , Maîtrise mon urne, m'enchante, M'élève à la hauteur des cieux ; Ou que ce facile génie , Qui de la céleste harmonie Sait descendre aux délassements D'une douce philosophie , M'offre encor ses amusements , Ces écrits sans cajolerie , Sans satire, sans basse envie, Ces écrits nobles et riants , Sans pesante bouffonnerie ,
A M. LE COMTE DE ROCIIEMORE. aaj)
Où la gaîté , jointe an bon sens ,
Crayonne l'humaine folie
Sous les traits heureux et brillants
De la bonne plaisanterie ,
Dont tout le monde a la manie,
Et qu'atteignent si peu de gens.
Mais, par malheur pour qui vous aime,
Ne confiant rien qu'à regret ,
Toujours mécontent de vous-même ,
Vous voulez être trop parfait ,
Et, dans votre trop beau système ,
Un ouvrage n'est jamais fait.
Contre mes vœux et mes instances
Tous vos prétextes sont usés ;
Soyez moins parfait, et lisez;
J'aime jusqu'à vos négligences ,
Pourquoi vous ravir si souvent
A l'amitié qui vous rappelle ,
Et lui cacher si constamment
Des trésors qui sont faits pour elle ?
Sauvage enfant de Philomèle ,
Vous êtes cet oiseau charmant
Qui, sous la verdure nouvelle ,
Content du ciel pour confident
De la tendresse de son chant ,
Semble fuir la race mortelle,
Et s'envole dès qu'on l'entend.
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A M. DE MONREGARD ,
Envoyée avec un pâté de quatre canards, dans le temps de la grippe. 1776.
''une province où la franchise Et la loyauté du vieux temps Sont encor des bons habitants Ee cri de guerre et la devise , Quatre hermites, en robe grise , Gens tout neufs, bien de leur pays 3 Dont l'air grave, le sang rassis N'annonçaient guère l'entreprise , Bravant les périls infinis , Les glaces , la neige et la bise Dont les chemins sont investis , Ce matin même sont partis , Quoique le thermomètre en dise , Et qui mieux est pour eux , ou pis , A la triste époque précise Où la Grippe, dont nuls abris Ne peuvent sauver la surprise
ÉPITRE A II. DE HONEEGARD. a3l
Menant la fièvre, les soucis, Les faux docteurs 3 les faux récits , L'affreuse grippe, en pleine crise, Enveloppe, agite, maîtrise Jeunes et vieux, grands et petits , L'élégante sous ses lambris , Sous le chaume la pauvre Lise , Les hauts penseurs, les sous-esprits , Le talon rouge, le commis, Et la duchesse et la sœur grise.
Pour être capable ou tenté De leur périlleuse aventure , Il faut être eux, en vérité , Ou l'ours le mieux empaqueté Dans son capot et sa fourrure.
Enfin , tant bien que mal munis , Sous les nuages rembrunis D"un ciel glacé que tout redoute , Les quatre pèlerins unis , Clos et couverts, ne voyant goutte, Ont pris le chemin de Paris , Où s'ils arrivent sans déroute , Pomar, Voujault, Grave et Chablis, Des rayons de leur mère-goutle Voudront bien réchauffer sans doute Les pauvres frères engourdis.
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Il est pourtant quelques avis Qu'ils pourront bien faire la route A leur honneur, frais et fleuris, Grâce au tissu de leurs habits ; Un autre eût dit, grâce à la voûte Sous laquelle ils sont établis; Lt des savans lourds, peu polis, Diraient crûment, grâce à la croule.
Un bon campagnard du canton, Sachant leur destination, Et séduit par l'heureuse image Du terme de leur mission , De grand cœur partirait, dit-on , Pour revoir ce brillant rivage; Non que dans ses déserts chéris 11 éprouve l'impatience D'aller retrouver à Paris Le bruit, le faste, l'importance, Les grands plaisirs, les grands ennuis, Les courts succès prônés d'avance, Les nouveautés de tous pays, Les chefs-d'œuvre sans conséquence, Et ces tourbillons infinis D'intrigues , d'airs et d'élégance, Où l'amitié, sans consistance, N'est plus qu'une gaze, un vernis,
A M. DE MONREGARD. 27)3
Le voile de l'indifférence, Des faussetés et du mépris; Où ce bon honneur de jadis N'est plus qu'une faible nuance.
L'air du bonheur, un coloris Qui couvre à peine l'indigence De nos cœurs vides et flétris; Et l'esprit , ou son apparence, Ses tours de force, ses propos, Une lassante contredanse De sauts périlleux et de mots.
Sans doute on est bien imbécile Et rouillé bien profondément D'avoir si peu d'empressement Pour les fêtes, le goût, le style De ce peuple doré, charmant, Loin de qui, vraisemblablement, Tout est triste, gauche, stérile, Et d'un gothique accoutrement; Tous ces provinciaux ignares, Qui s'avisent d'être contents, Sont bien à plaindre, bien bizarres, Dans leur bonheur de bonnes gens.
Pour faire aussi l'aveu sincère De son mauvais goût, si contraire A tant d'incroyables talents 3o "
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Qui font bruire, en ces momens,
Dans tout le globe littéraire
Leurs bombes, leurs petits volcans;
S'il eût été loin de nos champs,
A travers les glaces de l'Ourse ,
llevoir la ville du printemps,
Il n'aurait point fait cette course
Par des désirs bien violents
D'aller recueillir, à la source,
L'ambre et l'or des parleurs du temps ;
Ces distributeurs éclatants
De la phrase et de la lumière,
De leur siècle docteurs régents,
Nouveaux copistes de vieux plans
Où, sous un ciel à leur manière,
Enfin la vérité première,
Jusqu'ici cachée au bon sens,
Dicte ses lois par leurs accents;