‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 37 sur 137 · Scène vaste, sombre, profonde · texte numérisé non relu

Scène vaste, sombre, profonde

Où, grâce à leurs rayons puissants

On voit sautiKfr, à la ronde,

Les lampion* resplendissants

D'une raison neuve et féconde

Que, jusqu'à leurs jours bienfaisants,

Ignorait encore le monde,

Ge pauvre enfant de six mille ans.

A M. DR MONREGARD. 23o

Ce grand spectacle de notre âge, Ces bruyants hochets du moment, Tous ces objets également De plaisanterie et d'hommage, De ridicule et d'engoûment Pour la multitude volage Qui prône et siflle en un instant Les brochures de tout étage, Et la fureur et le néant De vouloir être un personnage , Toutes ces clartés de passage Séduiraient médiocrement Un Gaulois sans beaucoup d'usage , Borné tout naturellement A la simplesse du vieil âge , Et qui n'aurait point l'avantage De saisir assez lestement Le sententieux persifïïage Du sophistique enivrement, Ni de sentir bien vivement Cet éternel enfantillage Du ton qui veut être plaisant, Tous ces grands rires d'un moment De tant de gens gais tristement , Et ce délicieux ramage , Ce jargon d'un ennui charmant:

Il n'aurait quitté sa' retraite

Que pour un asile enchanté

Dont il connaît , dont il regrette

L'agrément , la tranquillité ,

tes jours sans inégalité ,

L'esprit au ton de la nature ,

L'amitié franche , la droiture ,

Et cette si bonne gaîté ,

La compagne fidèle et sûre

Du bonheur et de la santé.

Plein de cette image si chère ,

S'il avait pu tout uniment

Quitter son manoir solitaire

Sans braver fort imprudemment

Un oracle de l'atmosphère ,

Au lieu d'être , dans cet instant ,

A tracer sur un froid pupitre

Cette longue petite épître

Qu'il vous griffonne en grelottant,

Déjà bien loin , et bien content ,

Presque aux deux tiers de sa journée

Il aurait vu 9 courant les champs ,

Huit ou neuf postillons jurants

Contre la course et la gelée ,

Tous à peu près aussi riants,

Tous avec mêmes agréments ,

A M. DE MONREGARD. afy

Air transi , voix rauque , altérée , Œil larmoyant , face empourprée , Rhume dont on ne connaît pas La naissance ni la durée , Pelisse de toile cirée Sous une gaze de frimas , Ceinture de neige entourée , Bonnet de peau d'ours presque ras , D'où l'on voit descendre assez bas En ligne droite et bien tirée Des cheveux lustrés de verglas , Tels qu'on voit dans les vieux Allas La chevelure de Borée.

Quoi qu'il en soit, pour dire enfin Avec une entière franchise Son aventure et son chagrin , Aujourd'hui même 9 sans remise , Il devait se mettre en chemin , Si le redoublement soudain De ce vent d'est , Joint à la bise , Ne l'eût détaché , ce matin , De sa dangereuse entreprise ; Tremblant au présage fatal De ce ciel menaçant et sombre , Il a cru , sous ce noir signal , De Réaumur entendre l'ombre

a38 ÉPITRE

Du sein d'un tube glacial

Présidant , d'un ton sépulcral ,

De nouveaux désastres sans nombre

A qui , courant tant bien que mal ,

De son réduit quitterait l'ombre :

D'ailleurs même , sans Réaumur ,

Un autre oracle non moins sûr

A dû guider sa prévoyance ;

Cette grippe a déjà sur lui

Trop bien exercé la puissance

Du régime et de son ennui ,

Pour s'en procurer aujourd'hui

Une seconde expérience.

Peut-être bien traitera-t-on

Cette prudence de chimère ,

Ce voyage d'imaginaire ,

Et le voyageur de poltron ;

Mais soit que l'on s'en moque ou non,

Il pense , d'après la coutume

Des bonnes gens sans aucun art ,

Qu'il vaut mieux courir le hasard

D'un ridicule que d'un rhume.

Je suis confus , épouvanté De cette longue rêverie ; Auriez-vous cru voir, à côté De quelques mots pour un pâté ,

A M. DE MONRFXARD. 2^9

Cette incroyable compagnie

Si disparate pour le nom

Et pour la physionomie ,

L'élégante et le postillon ,

Les esprits , la grippe , le ton

De l'antique philosophie ,

Et la morale et le pompon ,

Les entrepreneurs du génie f

Les livrets à prétention ,

Et la raisonneuse manie

Dont l'âpre et sèche fantaisie

Est la grippe de la raison

Et des esprits à l'agonie ?

Grâce au ciel, elle va tombant

Ainsi que l'autre épidémie.

L'erreur n'est qu'une maladie

Dont le cours est plus ou moins lent ,

Mais qu'enfin le temps expédie :

La seule antique vérité ,

Toujours jeune aux yeux des vrais sages >

Toujours forte au sein des ravages

Et des jours de calamité

Qui souvent des terrestres plages

Altèrent la salubrité ,

S'avance avec égalité

A travers les vents, les nuages,

2/Jp EPITRE

Et l'errante mortalité ; Son trône, porté sur les âgesa Voit disparaître , à sa clarté , L'intempérie et les orages Dont chaque siècle est agité ; Sa sublime simplicité , Surmontant le ton exalté Des pancartes et des adages D'un empirisme répété, Use tour-à-tour les ouvrages , Les tréteaux et les personnages , Et leur pauvre célébrité ; Elle efface , avec majesté , Les maux de leurs divers passages ; Et les roses de la santé Refleurissent sur nos rivages ; Nul faux système brillante, Nulle éphémère obscurité N'arrive à la sphère éternelle Des rayons de la vérité ; Nul souffle de la nouveauté N'atteint la fleur toujours nouvelle De sa fraîcheur , de sa beauté , Et de sa jeunesse immortelle.

Il faut avoir assurément Vïïg bien belle confiance

A M. DE MONREGARD. 341

Dans toute l'heureuse indulgence Dont la raison use aisément , Sans prendre la triste balance Où la moderne suffisance Pèse jusqu'à l'amusement; Il faut toute mon assurance Dans cette amitié qui m'entend Pour vous envoyer bonnement Ces riens tracés à l'aventure , Et qui sans dessein , je vous jure , Commencés je ne sais comment , Se sont chargés, chemin faisant, De crayons de toute figure.

Ils finiraient je ne sais quand, Et me rendraient la fantaisie De cette libre poésie Qui fut un de mes premiers goûts , Si je n'écoutais que l'envie , Le charme d'écrire pour vous :

Mais comme il se pourrait bien faire Que cette lettre , allant son train , M'amuserait seul à la fin Sans trop mériter de vous plaire , Non plus qu'aux Grâces, que d'ici Je crois voir , pour me lire aussi , Quitter une harpe légère 5i

Plus brillante que tout ceci ; Rendu bientôt à mon silence , Je fuirai toute ressemblance Avec l'ivresse et les longueurs De ces messieurs les amateurs Dont la musique est la manie , Infatigables auditeurs De leur personnelle harmonie:

Flûte , guitare , ou violon , Hautbois , ou cor , violoncelle , N'importe sur quoi leur beau zèle Exerce sa prétention , Leur réveil , chaque matinée , Autour d'eux fait tout retentir ; Charmant, jouant faux à l'année , Mais d'amitié, pour leur plaisir, Fort souvent une heure est sonnée , Ils ne songent point à finir.

Oh! que cette ardente furie De répétitions sans fin Serait promptement rafraîchie , S'ils sentaient le mal du voisin Que leur tendre goût supplicie , Et qui, chaque jour plus chagrin , Plus écrasé de symphonie , Jure d'aller le lendemain

A M. DE MONIIEGARD. -iÇ>

Consulter, pour prendre à partie

Son mélodieux assassin ,

Et s'instruire (preuve servie)

Par un délibéré certain ,

Si cette peste du matin

(La lyrique épizootie)

N'est pas un moyeu souverain

Pour casser un bail même à vie ,

Et si la coutume contient,

Sous le titre des servitudes ,

Jusqu'à quel point la loi soutient

L'amateur faisant ses études !

C'est peu que le talent bénin ,

La tant douce monotonie

De ces messieurs, dont tout est plein ,

Occupe, amuse, gratifie,

Charme leur plus proche voisin ,

Heureux de la première main ,

Sous le feu même du génie ;

Leur épidémique harmonie ,

De proche en proche s'abaissant

Sur le quartier, sur le passant,

Vous fait bâiller la compagnie ,

Et du symphoniste argentin

Doublant le rôle et la couronne ,

Unit, dans son brillant destin,

Au don d'ennuyer en personne L'art d'ennuyer dans le lointain.

Je ne sais trop si je m'explique:

Au reste, si ces traits galants Présentent mal de la musique les matineux frères servants , Il ne faut que changer l'adresse ; Vous aurez , presque aux mêmes traits , Des amateurs de pire espèce , Ces longs liseurs de verselets D'une pesante gentillesse , Ces porteurs d'odes , de couplets , De madrigaux et de bouquets D'une fadeur enchanteresse , Tous gens couronnés de leur main , D'autant plus mortels au prochain , Que, si leur beau feu vous approche , Sans dire gare , armés soudain , Ils tirent la mort de leur poche.

Non contents d'amuser Paris , Leur gloire va gagnant pays Par la renommée ou le coche ; Les confidences, les honneurs De leurs personnelles lectures Étendant bientôt leurs faveurs Par la presse, par les voitures ,

A M. DE MONREGARD. 2/j5

Sur nos lointains sèment les fleurs

Avec l'opium des brochures ;

Et leurs guirlandes et leurs fruits >

Portant leur parfum spécifique

Par-delà nos climats séduits ,

Vont faire bâiller l'Amérique.

Je crains leur rôle, et je m'enfuis.

A/M VVVV»WVVVVVVVVVVt/V»^VVVV»/VVVVVVVVVV\VVVVVVVVVVVV WMiWWiWM/'W

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