‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 39 sur 137 · REQUÊTE AU ROI · texte numérisé non relu

REQUÊTE AU ROI

Non, ce n'est point en vérité

Un emploi de celte excellence

Qui par nous est sollicité ; C'est un poste (on l'avoue en toute humilité)

A qui personne ici ne pense ; Un vieux donjon, un roc, un antre inhabité ,

Sans demandeurs, sans concurrence ,

Sans arsenal , sans conséquence ,

Sans canons, et sans vanité ;

C'est la supériorité

D'une maigre communauté

D'invalides presque en enfance ,

Qui montent la garde, je pense ,

Reaucoup moins pour la sûreté D'une place où la paix, le sommeil, le silence, Résident à couvert de toute hostilité , Que pour épouvanter par les sons lamentables D'un tambour enroué de toute éternité Les chats-huants voisins de ces lieux incroyables ,

Ou pour bannir des vieux ormeaux , Abri de leur gazette et de leur triste vie,

Les corneilles et les corbeaux Qui pourraient quelque jour manger la compagnie, Et se méprendre à l'air, à la mine flétrie

De ces cadavres de héros ; Enfin , pour en parler avec plus d'évidence ,

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Et non moins de prolixité ,

C'est la très-mince lieutenance D'un fort d'assez peu d'importance ,

Qui ne sera jamais bloqué, Mais dont le grenadier qui s'offre à sa défense Rendrait bon compte un jour si , contre l'apparence,

Il pouvait se voir attaqué

Sur cette chétive éminence.

Encor voulons-nous moins que cette jouissance

Par ce mémoire présenté ; Ce n'est pour le moment qu'un titre sans séance ,

Un bien qui n'aura d'existence,

D'actuelle réalité ,

Que dans notre reconnaissance , Jusqu'à l'instant qu'il plaise au maître souverain De rappeler à lui l'ame du châtelain

Dont nous briguons la survivance.

Mais comme ce vieux paladin ,

Quoique goutteux , octogénaire , S'aime beaucoup dans ce bas hémisphère ,

Et n'aima jamais son prochain ,

Que sait-on , hélas ! le vieux rêtre , Très-choyé , très-soigneux des restes de son être ,

Éternel dans ses bastions , Empaqueté , fourré , le nez sur ses tiso&s ,

Entre son major et son prêtre,

AU ROI. ît4<)

Ses histoires de garnisons , Et ses pipes et ses marrons »

Hélas ! enterrera peut-être Celui pour qui nous demandons.

Dieu lui fasse tout autre grâce , Si dans ce jour nous obtenons Un coadjutcur de sa place !

Et quand il aura tout conté Sur Hochstet et sur Ramillies , Comment on eût mieux fait , ce qu'on eût emporté De gloire , d'immortalité , Et de moustaches ennemies , S'il avait été consulté ; Quand il aura bien exalté Les antiques chevaleries , Des maréchaux défunts dépeint les effigies , La perruque et l'austérité > Bien rabâché , bien regretté , Ses campagnes et ses orgies 9 Des sièges où peut-être il n'a jamais été, Des belles dont sans doute il n'a jamais tâté , Enfin quand le bon homme aura bien répété

Les ennuyeuses litanies Du temps passé 9 seul temps par lui toujours vanté; Après qu'il aura joint à cette kyrielle Ce que dans sa baraque il compte faire un jour,

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Ses projets assez longs pour la vie éternelle , Les mémoires qu'il doit présenter à la cour, Et qu'à son ordinaire il aura dit sans cesse,

« Ma courtine , mon lenaillon ,

Mon pont-levis, ma forteresse,

Mon aumônier , ma garnison ,

Le roi mon maître , mon canon ; »

Tout cela dit et fait , et deux ans qu'on lui laisse ,

Par bienséance ou par tendresse , Dieu veuille rappeler dans l'éternel dortoir

Le peu d'esprit qu'il peut lui voir , Et, moitié marmotant sa courte patenôtre

Moitié sur sa goutte jurant,

Nous Tendormir chrétiennement,

Et le clore hermétiquement

Pour son bonheur et pour le nôtre !

Si la rage du bruit et d'un frivole honneur, Chimère des vivants, dans les demeures sombres Tient aussi des vieux preux les sérieuses ombres , Il peut être assuré que son cher successeur , Plus jaloux qu'un parent d'orner ses funérailles ,

Lui fera dresser de grand cœur

Toute la pompe des batailles ; Que pour mieux décorer son convoi , son tombeau f

On empruntera de la ville

Ce qui peut manquer au château ,

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Prêtres , soldats , poudre , bedeau ,

Et tout le funèbre ustensile ;

Que vers son dernier domicile

Toutes les croix de Saint- Louis

Qui végètent dans le pays

L'accompagneront à la file ; Que tous les vieux fusils ce jour-là sortiront

De leur rouille et de leur poussière ,

Et , s'ils le peuvent , tireront Pour annoncer au loin sa marche funéraire , Que son large écusson , sa croix , son cimeterre ,

Le catafalque honoreront ;

Et qu'enfin au sein de la terre

Ses reliques ne descendront

Qu'avec les honneurs de la guerre.

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