INTITULÉE
Au sujet d'une femme qu'il avait connue.
J e me rappelle avec transport Les lieux et l'instant où le sort M'offrit cette nymphe chérie Dont un regard porta la vie Dans un cœur qu'habitait la mort.
Félicité trop peu durable !
Il passa, ce songe enchanteur; Et je n'aperçus le bonheur Que pour être plus misérable.
La paix de ce morne séjour
* Ce fragment est tiré du rapport de Tixstitut sui Ici Manoschits de Ghesset, du 28 germinal an |.
LE CHARTREUX. u53
Ne peut apaiser ma blessure ; Pour jamais je sens que l'Amour Habitera ma sépulture.
En vain tout offre dans ce lieu De la mort l'affreuse livrée ; D'épines, de croix entourée, La mort n'écarte point ce dieu :
Par lui mon antre funéraire Brille des plus vives couleurs ; Et ses mains répandent des fleurs Sur les cilices et la haire.
Déjà le bruit lugubre et lent De l'airain aux accents funèbres Me dérobe à l'enchantement, Et m'appelle dans les ténèbres ; Déjà dans un silence affreux , Sous un long cloître ténébreux , Que terminent des lampes sombres , Je vois errer les pâles ombres Des solitaires de ces lieux.
A travers leur dehors sauvage Ces lentes victimes du temps,
Ces fontômes, ces pénitents , Dans un éternel esclavage Me semblent libres et contents Sous le poids des fers et de l'âge.
Contents! Hélas! ils n'ont point vu....
O Dieu ! si de mon immortelle Un regard leur était connu , Verraient-ils un bonheur loin d'elle ?
Mais vous que nos déserts épais , Nos tombeaux, notre nuit profonde , N'entourent point de leurs cyprès ; Vous, heureux habitants du monde, Qui vivez, qui voyez ses traits ,
Pouvez-vous la quitter jamais?
Pour elle votre ame ravie N'a-t-elle pas trop peu de temps De tout l'espace de vos ans ?
Je voudrais de toute ma yie Acheter un de vos instants !
Contraint de dévorer mes peines Parmi le silence et l'effroi
De ces retraites souterraines ,
Toujours seul, toujours avec moi,
Exclus de l'asile ordinaire
Que la nature ouvre au malheur ,
Je suis privé, dans ma misère,
De la consolante douceur ,
De pouvoir répandre mon cœur
Dans l'urne sensible et sincère
D'un fidèle dépositaire
De mon éternelle douleur.
Rien n'offre en ce monde sauvage
Ni soulagement ni pitié ;
Et , pour en achever l'image ,
On n'y connaît point l'amitié.
Si quelquefois moins égarée
La raison me luit un instant ,
Et me dit qu'un travail constant
Trompera l'immense durée
Du temps qui fuit si lentement
Pour une ame désespérée ;
Plus forte que tous mes projets ,
Bientôt une image adorée
Se fait voir dans tous les objets.
De mes crayons, de mon ciseau
Elle est le guide et le modèle ;
a56 LE CHARTREUX.
Sur le tour un essai nouveau Chaque jour lui promet mon zèle.
Si je cultive , dès l'aurore ,
Ces jasmins , ces myrtes , ces fleurs ,
C'est pour offrir l'encens de Flore
Et les plus brillantes couleurs
A l'immortelle que j'adore.
Quand cette vigne dont mes mains
Guident la sève vagabonde
Répond au soin qui la féconde
Et se couronne de raisins :
Croissez , leur dis-je avec tendresse ,
Fruits heureux , embellissez-vous ;
Que sur vous l'automne s'empresse
Et vous livre au sort le plus doux!
Défendus par ma vigilance
De mille insectes renaissants,
Garantis de la violence
Et du sagittaire et des vents ,
Dans votre fraîcheur la plus pure ,
Au sein des hivers dévorants ,
Vous irez porter mon encens
Et l'hommage de la nature
A la déesse du printemps.
Ces dons de l'amour et des arts , Présentés sous le nom du zèle , Seront offerts à ses regards.
Dieux ! ils seront touchés par elle !
Avant que de m'en détacher , Que des pleurs , des baisers de flamme , Fassent passer toute mon ame Dans ces dons qu'elle doit toucher î
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