‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 5 sur 137 · CHANT SECOND · texte numérisé non relu

CHANT SECOND

'n juge bien qu'étant à telle école Point ne manquait du don de la parole L'oiseau disert; hormis dans les repas, Tel qu'une nonne, il ne déparlait pas : Bien est-il vrai qu'il parlait comme un livre Toujours d'un ton confit en savoir vivre. Il n'était point de ces fiers perroquets Que l'air du siècle a rendus trop coquets, Et qui, sifïlés par des bouches mondaines, N'ignorent rien des vanités humaines.

Ver -Vert était un perroquet dévot, Une belle ame innocemment guidée; Jamais du mal il n'avait eu l'idée, Ne disait onc un immodeste mot :

Mais en revanche il savait des cantiques,, Des orémus, des colloques mystiques; Il disait bien son Bénédicité ,

Et NOTRE MÈRE, et VOTRE CHARITE;

Il savait même un peu du soliloque , Et des traits fins de Marie Alacoque : Il avait eu, dans ce docte manoir, Tous les secours qui mènent au savoir.

io VER-VERT,

Il était là maintes filles savantes

Qui mot pour mot portaient dans leurs cerveaux

Tous les noëls anciens et nouveaux.

Instruit , formé par leurs leçons fréquentes,

Bientôt l'élève égala ses régentes :

De leur ton même adroit imitateur,

Il exprimait la pieuse lenteur,

Les saints soupirs, les notes languissantes

Du chant des sœurs, colombes gémissantes :

Finalement, Ver -Vert savait par cœur

Tout ce que sait une mère de chœur.

Trop resserré dans les bornes d'un cloître, Un tel mérite au loin se fit connoîlre : Dans tout Nevers, du matin jusqu'au soir, Il n'était bruit que des scènes mignonnes Du perroquet des bienheureuses nonnes; De Moulins même on venait pour le voir. Le beau Ver-Vert ne bougeait du parloir : Sœur Mélanie, en guimpe toujours fine* Portait l'oiseau : d'abord aux spectateurs Elle en faisait admirer les couleurs, Les agréments, la douceur enfantine; Son air heureux ne manquait point les cœurs. Mais la beauté du tendre néophyte IS'était encor que le moindre mérite ■

CHANT SECOND. Il

On oubliait ces attraits enchanteurs,

Dès que sa voix frappait les auditeurs.

Orné, rempli de saintes gentillesses,

Que lui dictaient les plus jeunes professes,

L'illustre oiseau commençait son récit;

A chaque instant de nouvelles finesses,

Des charmes neufs, variaient son débit :

Éloge unique et difficile à croire

Pour tout parleur qui dit publiquement,

Nul ne dormait dans tout son auditoire ;

Quel orateur en pourrait dire autant?

On l'écoutait, on vantait sa mémoire :

Lui cependant, stylé parfaitement,

Bien convaincu du néant de la gloire,

Se rengorgeait toujours dévotement,

Et triomphait toujours modestement.

Quand il avait débité sa science ,

Serrant le bec et parlant en cadence,

Il s'inclinait d'un air sanctifié,

Et laissait là son monde édifié.

Il n'avait dit que des phrases gentilles,

Que des douceurs , excepté quelques mots

De médisance , et tels propos de filles

Que par hasard on apprenait aux grilles,

Ou que nos sœurs traitaient dans leur enclos.

Ainsi vivait dans ce nid délectable , En maître, en saint, en sage véritable, Père Veu-Vert, cher à plus d'une Hébé, Gras comme un moine et non moins vénérable, Beau comme un cœur, savant comme un abbé, Toujours aimé, comme toujours aimable, Civilisé, musqué, pincé, rangé, Heureux enfin s'il n'eût pas voyagé.

Mais vint ce temps d'affligeante mémoire, Ce temps critique où s'éclipse sa gloire. O crime ! ô honte ! ô cruel souvenir ! Fatal voyage! aux yeux de l'avenir Que ne peut-on en dérober l'histoire!

Ah ! qu'un grand nom est un bien dangereux ! Un sort caché fut toujours plus heureux. Sur cet exemple on peut ici m'en croire, Trop de talents, trop de succès flatteurs, Traînent souvent la ruine des mœurs.

Ton nom, Ver-Vekt, tes prouesses brillantes, Ne furent point bornés à ces climats; La renommée annonça tes appas Et vint porter ta gloire jusqu'à Nantes. Là, comme on sait, la Visitation A son bercail de révérendes mères , Qui, comme ailleurs, dans cette nation

CHANT SECOND. i3

A tout savoir ne sont pas les dernières; Par quoi bientôt, apprenant des premières Ce qu'on disait du perroquet vanté, Désir leur vint d'en voir la vérité.

Désir de fille est un feu qui dévore, Désir de nonne est cent fois pis encore.

Déjà les cœurs s'envolent à Nevers; Voilà d'abord vingt têtes à l'envers Pour un oiseau. L'on écrit tout-à-l'heure En Nivernais à la supérieure , Pour la prier que l'oiseau plein d'attraits Soit, pour un temps, amené par la Loire; Et que , conduit au rivage nantais , Lui-même il puisse y jouir de sa gloire , Et se prêter à de tendres souhaits.

La lettre part. Quand viendra la réponse? Dans douze jours : quel siècle jusque-là! Lettre sur lettre, et nouvelle semonce : On ne dort plus ; sœur Cécile en mourra.

Or, à Nevers arrive enfin l'épître.

Grave sujet ; on tient le grand chapitre. Telle requête effarouche d'abord.

Perdre Ver -Vert ! 0 ciel J plutôt la mort ! Dans ces tombeaux, sous ces tours isolées,

Que ferons-nous si ce cher oiseau sort?

Ainsi parlaient les plus jeunes voilées,

Dont le cœur vif, et las de son loisir,

S'ouvrait encore à l'innocent plaisir :

Et, dans le vrai, c'était la moindre chose

Que cette troupe, étroitement enclose,

A qui d'ailleurs tout autre oiseau manquait,

Eût pour le moins un pauvre perroquet.

L'avis pourtant des mères assistantes,

De ce sénat antiques présidentes',

Dont le vieux cœur aimait moins vivement,

Fut d'envoyer le pupille charmant

Pour quinze jours; car, en têtes prudentes,

Elles craignaient qu'un refus obstiné

Ne les brouillât avec nos sœurs de Nantes :

Ainsi jugea l'état embéguiné.

Après ce bill des miladys de l'ordre , Dans la commune arrive grand désordre : Quel sacrifice ! y peut-on consentir ?

Est-il donc vrai? dit la sœur Séraphine : Quoi ! nous vivons, et Ver-Vert va partir ! D'une autre part, la mère sacristine Trois fois pâlit, soupire quatre fois, Pleure, frémit, se pâme, perd la voix.

Tout est en deuil. Je ne sais quel présage D'un noir crayon leur trace ce voyage;

CHANT SECOND. i5

Pendant la nuit, des songes pleins d'horreur Du jour encor redoublent la terreur.

Trop vains regrets! l'instant funeste arrive: Jà tout est prêt sur la fatale rive; Il faut enfin se résoudre aux adieux, Et commencer une absence cruelle; Jà chaque sœur gémit en tourterelle, Et plaint d'avance un veuvage ennuyeux.

Que de baisers au sortir de ces lieux Reçut Ver- Vert ! Quelles tendres alarmes! On se l'arrache , on le baigne de larmes : Plus il est près de quitter ce séjour, Plus on lui trouve d'esprit et de charmes. Enfin pourtant il a passé le tour :

Du monastère, avec lui, fuit l'Amour.

Pars, va, mon fils, vole où l'honneur t'appelle; Reviens charmant, reviens toujours fidèle; Que les zéphyrs te portent sur les flots, Tandis qu'ici dans un triste repos Je languirai forcément exilée, Sombre, inconnue, et jamais consolée; Pars, cberVER-VERT, et, dans ton heureux cours, Sois pris partout pour l'aîné des Amours! Tel fut l'adieu d'une nonnain poupine, Qui , pour distraire et charmer sa langueur, Entre deux draps avait à la sourdine

îG VER-VERT, CHANT SECOND.

Très-souvent fait l'oraison dans Racine,

Et qui , sans doute, aurait , de très-grand cœur,

Loin du couvent suivi l'oiseau parleur.

Mais c'en est fait, on embarque le drôle, Jusqu'à présent vertueux, ingénu, Jusqu'à présent modeste en sa parole :

Puisse son cœur, constamment défendu, Au cloître un jour rapporter sa vertu!

Quoi qu'il en soit, déjà la rame vole, Du bruit des eaux les airs ont retenti; Un bon vent souflle, on part, on est parti.

Ver. Vert CJutiU Mi:

L'oiseau madré la connut a sa m me

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J ja même nef, légère et vagabonde, Qui voiturait le saint oiseau sur l'onde, Portait aussi deux nymphes, trois dragons, Une nourrice, un moine, deux Gascons:

Tour un enfant qui sort du monastère, C'était échoir en dignes compagnons!

Aussi Ver-Vert, ignorant leurs façons, Se trouva là comme en terre étrangère; Nouvelle langue, et nouvelles leçons.

L'oiseau surpris n'entendait point leur style. Ce n'étaient plus paroles d'évangile, Ce n'étaient plus ces pieux entretiens, Ces traits de bible et d'oraisons mentales, Qu'il entendait chez nos douces vestales, Mais de gros mots, et non des plus chrétiens : Car les dragons, race assez peu dévote, Ne parlaient là que langue de gargote; Charmant au mieux les ennuis du chemin, Ils ne fêtaient que le patron du vin : Puis les Gascons et les trois péronnelles Y concertaient sur des tons de ruelles : De leur côté les bateliers juraient,

Rimaient en dieu, blasphémaient et sacraient;

Leur voix, stylée aux tons mâles et fermes, Articulait sans rien perdre des termes.

Dans le fracas, confus, embarrassé, Ver- Vert gardait un silence forcé; Triste, timide, il n'osait se produire, Et ne savait que penser ni que dire.

Pendant la route on voulut par faveur Faire causer le perroquet rêveur.

Frère Lubin, d'un ton peu monastique, Interrogea le beau mélancolique :

L'oiseau bénin prend son air de douceur , Et, vous poussant un soupir méthodique, D'un ton pédant répond, Ave, ma soeur.

A cet ave, jugez si l'on dut rire; Tous en chorus bernent le pauvre sire.

Ainsi berné, le novice interdit Comprit en soi qu'il n'avait pas bien dit, Et qu'il serait malmené des commères, S'il ne parlait la langue des confrères : Son cœur, né fier, et qui, jusqu'à ce temps , Avait été nourri d'un doux encens, Ne put garder sa modeste constance Dans cet assaut de mépris flétrissans : A cet instant, en perdant patience, Ver-Vert perdit sa première innocence.

Dès-lors ingrat, en soi-même il maudit

Les chères sœurs ses premières maîtresses;

Qui n'avaient pas su mettre en son esprit

Du beau français les brillantes finesses,

Les sons nerveux et les délicatesses.

A les apprendre il met donc tous ses soins,

Parlant très-peu, mais n'en pensant pas moins.

D'abord l'oiseau, comme il n'était pas bête,

Pour faire place à de nouveaux discours,

Vit qu'il devait oublier pour toujours

Tous les gaudés qui farcissaient sa tête ;

Ils furent tous oubliés en deux jours,

Tant il trouva la langue à la dragonne

Plus du bel air que les termes de nonne !

En moins de rien, l'éloquent animal,

( Hélas ! jeunesse apprend trop bien le mal ! )

L'animal, dis-je, éloquent et docile,

En moins de rien fut rudement habile.

Bien vite il sut jurer et maugréer

Mieux qu'un vieux diable au fond d'un bénitier.

Il démentit les célèbres maximes

Où nous lisons qu'on ne vient aux grands crimes

Que par degrés : il fut un scélérat

Profès d'abord, et sans noviciat.

Trop bien sut-il graver en sa mémoire

Tout l'alphabet des bateliers de Loire,

ao VER-VERT ,

Dès qu'un d'iceux, dans quelque vertigo, Lâchait un mor...! Ver- Vert faisait l'écho : Lors applaudi parla bande susdite, Fier et content de son petit mérite, Il n'aima plus que le honteux honneur De savoir plaire au monde suborneur; Et, dégradant son généreux organe, Il ne fut plus qu'un orateur profane : Faut-il qu'ainsi l'exemple séducteur Du ciel au diable emporte un jeune cœur !

Pendant ces jours, durant ces tristes scènes, Que faisiez-vous dans vos cloîtres déserts, Chastes Iris du couvent de Nevers?

Sans doute, hélas! vous faisiez des neuvaines Pour le retour du plus grand des ingrats, Pour un volage indigne de vos peines, Et qui, soumis à de nouvelles chaînes, De vos amours ne faisait plus de cas.

Sans doute alors l'accès du monastère Était d'ennuis tristement obsédé; La grille était dans un deuil solitaire, Et le silence était presque gardé.

Cessez vos vœux, Ver-Vert n'en est plus digne; Ver-Vert n'est plus cet oiseau révérend, Ce perroquet d'une humeur si bénigne,

CHANT TROISIEME. pj

Ce cœur si pur, cet esprit si fervent ; Vous le dirai-je? il n'est plus qu'un brigand 9 Làehe apostat, blasphémateur insigne :

Les vents légers et les nymphes des eaux Ont moissonné le fruit de vos travaux.

Ne vantez point sa science infinie :

Sans la vertu, que vaut un grand génie? N'y pensez plus : l'infâme a , sans pudeur, Prostitué ses talents et son cœur.

Déjà pourtant on approche de Nantes, Où languissaient nos sœurs impatientes : Pour leurs désirs le jour trop tard naissait, Des cieux trop tôt le jour disparaissait. Dans ces ennuis, l'espérance flatteuse, A nous tromper toujours ingénieuse , Leur promettait un esprit cultivé, Un perroquet noblement élevé, Une voix tendre, honnête, édifiante, Des sentiments, un mérite achevé :

Mais ô douleur! ô vaine et fausse attente!

La nef arrive, et l'équipage en sort.

Une tourière était assise au port.

Dès le départ de la première lettre , Là chaque jour elle venait se mettre ; Ses yeux, errant sur le lointain des flots,

Semblaient hâter le vaisseau du héros.

En débarquant auprès de la béguine,

L'oiseau madré la connut à sa mine.

A son œil prude ouvert en tapinois ,

A sa grand'coifFe , à sa fine étamine ,

A ses gants blancs, à sa mourante voix,

Et, mieux encore, à sa petite croix :

Il en frémit, et même il est croyable

Qu'en militaire il la donnait au diable;

Trop mieux aimant suivre quelque dragon,

Dont il savait le bachique jargon,

Qu'aller apprendre encor les litanies,

La révérence, et les cérémonies.

Mais force fut au grivois dépité

D'être conduit au gîte détesté.

Malgré ses cris , la tourière l'emporte :

Il la mordait, dit-on , de bonne sorte,

Chemin faisant; les uns disent au cou,

D'autres au bras ; on ne sait pas bien où :

D'ailleurs, qu'importe ? A la fin, non sans peine,

Dans le couvent la béate l'emmène;

Elle l'annonce. Avec grande rumeur

Le bruit en court. Aux premières nouvelles

La cloche sonne. On était lors au chœur;

On quitte tout, on court, on a des ailes :

n C'est lui, ma sœur! il est au grand parloir!»

On vole en foule, on grille de le voir; Les vieilles même, au marcher symétrique, Des ans tardifs ont oublié le poids :

Tout rajeunit; et la mère Angélique Courut alors pour la première fois.

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v/> voit enfin, on ne peut se repaître Assez les yeux des beautés de l'oiseau : C'ttdit raison , car le fripon pour être Moins bon garçon n'en était pas moins beau; Cet œil guerrier et cet air petit-maître Lui prêtaient même un agrément nouveau.

Faut-il, grand Dieu! quesurlefrontd'untraîlrè Brillent ainsi les plus tendres attraits! Que ne peut-on distinguer et connaître Les cœurs pervers à de difformes traits ! Pour admirer les charmes qu'il rassemble, Toutes les sœurs parlent toutes ensemble : En entendant cet essaim bourdonner, On eût à peine entendu Dieu tonner.

Lui cependant, parmi tout ce vacarme, Sans daigner dire un mot de piété, Roulait les yeux d'un air de jeune Carme. Premier grief. Cet air trop effronté Fut un scandale à la communauté.

En second lieu, quand la mère prieure, D'un air auguste, en fille intérieure, Voulut parler à l'oiseau libertin , Pour premiers mots et pour toute réponse,

Jcmr do dieu' mor' nnlle pipes le àAbles

VER- VERT, CHANT QUATRIEME. a5

Nonchalamment, et d'un air de dédain,

Sans bien songer aux horreurs qu'il prononce,

Mon gars répond , avec un ton faquin :

t Par la corbleu ! que les nonnes sont folles!»

L'histoire dit qu'il avait, en chemin ,

D'un de la troupe entendu ces paroles.

A ce début, la sœur Saint-Augustin,

D'un air sucré, voulant le faire taire,

Et lui disant, Fi donc, mon très-cher frère !

Le très-cher frère , indocile et mutin ,

Vous la rima très-richement en tain.

Vive Jésus! il est sorcier, ma mère!

Reprend la sœur. Juste Dieu! quel coquin!

Quoi ! c'est donc là ce perroquet divin?

Ici Ver-Vert, en vrai gibier de Grève,

L'apostropha d'un la peste te crève !

Chacune vint pour brider le caquet

Du grenadier, chacune eut son paquet:

Turlupinant les jeunes précieuses,

Il imitait leur courroux babillard ;

Plus déchaîné sur les vieilles grondeuses,

Il bafouait leur sermon nasillard.

Ce fut bien pis, quand, d'un ton de corsaire, Las , excédé de leurs fades propos , Bouffi de rage, écumant de colère,

Il entonna tous les horribles mots Qu'il avait su rapporter des bateaux; Jurant, sacrant d'une voix dissolue, Faisant passer tout l'enfer en revue , Les B. les F. voltigeaient sur son bec. Les jeunes sœurs crurent qu'il parlait grec. « Jour de Dieu! mor...! mille pipes de diables!» Toute la grille , à ces mots effroyables , Tremble d'horreur ; les nonnettes sans voix Font, en fuyant, mille signes de croix: Toutes, pensant être à la fin du monde, Courent en poste aux caves du couvent; Et sur son nez la mère Cunégonde Se laissant choir perd sa dernière dent. Ouvrant à peine un sépulcral organe :

Père éternel ! dit la sœur Bibiane, Miséricorde! Ah! qui nous a donné Cet antechrist, ce démon incarné ?

Mon doux sauveur ! en quelle conscience Peut-il ainsi jurer comme un damné?

Est-ce donc là l'esprit et la science De ce Ver-Vert si chéri, si prôné?

Qu'il soit banni, qu'il soit remis en route. 0 Dieu d'Amour! reprend la sœur Ecoute, Quelles horreurs! chez nos sœurs de Nevers, Quoi! parle-t-on ce langage pervers?

Quoi! c'est ainsi qu'on forme la jeunesse! Quel hérétique ! ô divine sagesse !

Qu'il n'entre point : avec ce Lucifer, En garnison nous aurions tout l'enfer.

Conclusion : Ver-Vert est mis en cage; On se résout, sans tarder davantage, A renvoyer le parleur scandaleux.

Le pèlerin ne demandait pas mieux.

Il est proscrit, déclaré détestable, Abominable, atteint et convaincu D'avoir tenté d'entamer la vertu Des saintes sœurs. Toutes de l'exécrable Signent l'arrêt, en pleurant le coupable; Car quel malheur qu'il fût si dépravé, N'étant encor qu'à la fleur de son âge, Et qu'il portât, sous un si beau plumage, La fière humeur d'un escroc achevé, L'air d'un païen , le cœur d'un réprouvé !

Il part enfin, porté par la tourière, Mais sans la mordre en retournant au port; Une cabane emporte le compère , Et, sans regret, il fuit ce triste bord.

De ses malheurs telle fut l'Iliade.

Quel désespoir, lorsqu'enfin de retour

]1 vint donner pareille sérénade, Pareil scandale en son premier séjour!

Que résoudront nos sœurs inconsolables?

Les yeux en pleurs , les sens d'horreur troublés, En manteaux longs , en voiles redoublés, Au discrétoire entrent neuf vénérables : Figurez-vous neuf siècles assemblés.

Là, sans espoir d'aucun heureux suffrage, Privé des sœurs qui plaideraient pour lui , En plein parquet enchaîné dans sa cage, Ver-Vert paraît sans gloire et sans appui. On est aux voix : déjà deux des sibylles En billets noirs ont crayonné sa mort ; Deux autres sœurs, un peu moins imbécilles, Veulent qu'en proie à son malheureux sort On le renvoie au rivage profane Qui le vit naître avec le noir bracmane : Mais, de concert les cinq dernières voix Du châtiment déterminent le choix.

On le condamne à deux mois d'abstinence, Trois de retraite, et quatre de silence; Jardins, toilette, alcôves et biscuits, Pendant ce temps lui seront interdits.

Ce n'est point tout : pour comble de misère, On lui choisit pour garde, pour geôlière , Pour entretien, l'Alecton du couvent, Une converse 3 infante douairière,

Singe voilé, squelette octogénaire, Spectacle fait pour l'œil d'un pénitent. Malgré les soins de l'Argus inflexible* Dans leurs loisirs souvent d'aimables sœurs, Venant le plaindre avec un air sensible, De son exil suspendaient les rigueurs.

Sœur Rosalie, au retour de matines , Plus d'une fois lui porta des pralines : Mais, dans les fers, loin d'un libre destin, Tous les bonbons ne sont que chicotin.

Couvert de honte, instruit par l'infortune, Ou las de voir sa compagne importune , L'oiseau contrit se reconnut enfin :

Il oublia les dragons et le moine, Et, pleinement remis à l'unisson Avec nos sœurs pour l'air et pour le ton, Il redevint plus dévot qu'un chanoine.

Quand on fut sûr de sa conversion , Le vieux divan , désarmant sa vengeance, De l'exilé borna la pénitence.

De son rappel, sans doute, l'heureux jour Va, pour ces lieux, être un jour d'alégresse : Tous ses instans , donnés à la tendresse ? Seront filés par la main de l'Amour.

So VER -VERT,

Que dis-je? hélas! ô plaisirs infidèles I O vains attraits de délices mortelles ! Tous les dortoirs étaient jonchés de fleurs; Café parfait, chansons, courses légères , Tumulte aimable et liberté plénière , Tout exprimait de charmantes ardeurs, Rien n'annonçait de prochaines douleurs : Mais, de nos sœurs, ô largesse indiscrète! Du sein des maux d'une longue diète Passant trop tôt dans des flots de douceurs, Bourré de sucre et brûlé de liqueurs , Ver-Vert, tombant sur un tas de dragées. En noirs cyprès vit ses roses changées. En vain les sœurs tâchaient de retenir Son ame errante et son dernier soupir; Ce doux excès hâtant sa destinée, Du tendre Amour victime fortunée, Il expira dans le sein du plaisir.

On admirait ses paroles dernières.

Vénus enfin, lui fermant les paupières, Dans l'Elisée et les sacrés bosquets Le mène au rang des héros perroquets, Près de celui dont l'amant de Corine A pleuré l'ombre et chanté la doctrine.

Qui peut narrer combien l'illustre mort

CHANT QUATRIÈME. 3i

Fut regretté ? La sœur dépositaire En composa la lettre circulaire D'où j'ai tiré l'histoire de son sort.

Pour le garder à la race future, Son portrait fut tiré d'après nature :

Plus d'une main, conduite par l'Amour; Sut lui donner une seconde vie Par les couleurs et par la broderie; Et la douleur travaillant à son tour, Peignit, broda des larmes alentour.

On lui rendit tous les honneurs funèbres Que l'Hélicon rend aux oiseaux célèbres. Au pied d'un myrte on plaça le tombeau Qui couvre encor le Mausole nouveau.

Là, par la main des tendres Artémises, En lettres d'or ces rimes furent mises Sur un porphyre environné de fleurs ; En les lisant on sent naître ses pleurs :

Novices qui venez causer dans ces bocages

A l'insu de nos graves sœurs , Un instant, s'il se peut, suspendez vos ramages , Apprenez nos malheurs.

Vous vous taisez! Si c'est trop vous contraindre , Parlez, mais parlez pour nous plaindre; Un mot vous instruira de nos tendres douleurs: Ci gît Vbr-Vert; ci gisent tous les cœurs.

On dit pourtant (pour terminer ma glose

5a VER -VERT, CHANT QUATRIÈME.

En peu de mois ) que l'ombre de l'oiseau Ne loge plus dans le susdit tombeau ; Que son esprit dans les nonnes repose, Et qu'en tout temps, par la métempsycose , De sœur en sœur l'immortel perroquet Transportera son ame et son caquet.

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