‹ Œuvres choisies de Gresset (volume 3)Chapitre 7 sur 137 · LES ADIEUX AUX JÉSUITES · texte numérisé non relu

LES ADIEUX AUX JÉSUITES

J'en perds avec douleur l'entretien vertueux; Et si dans leurs foyers désormais je n'habite ,

Mon cœur me survit auprès d'eux.

Car ne les crois pas tels que la main de l'envie

Les peint à des yeux prévenus; Si tu ne les connais que sur ce qu'en publie

La ténébreuse calomnie ,

Ils te sont encore inconnus.

Lis, et vois de leurs mœurs des traits plus ingénus. Qu'il m'est doux de pouvoir leur rendre un témoignage Dont l'intérêt, la crainte et l'espoir sont exclus !

A leur sort le mien ne tient plus, L'impartialité va tracer leur image.

Oui, j'ai vu des mortels, j'en dois ici l'aveu,

Trop combattus, connus trop peu; J'ai vu des esprits vrais, des cœurs incorruptibles, Voués à la patrie, à leurs rois, à leur Dieu ,

A leurs propres maux insensibles, Prodigues de leurs jours, tendres, parfaits amis,

Et souvent bienfaiteurs paisibles

De leurs plus fougueux ennemis , Trop estimés enfin pour être moins haïs. Que d'autres, s'exhalant, dans leur haine insensée,

En reproches injurieux, Cherchent, en les quittant, à les rendre odieux : Pour moi, fidèle au vrai, fidèle à ma pensée, C'est ainsi qu'en partant je leuk fais mes adieux.

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^ousun ciel toujours rigoureux, Au sein des flots impétueux, Non loin de l'arcnorique plage , Il est une île, affreux rivage, Habitacle marécageux , Moitié peuplé, moitié sauvage a Dont les habitants malheureux, Séparés du reste du monde 3 Semblent ne connaître que l'onde , Et n'être connus que des cieux.

Des nouvelles de la nature Viennent rarement sur ces bords; On n'y sait que par aventure , Et par de très-tardifs rapports , Ce qui se passe sur la terre, Qui fait la paix, qui fait la guerre, Qui sont les vivants et les morts.

De cette étrange résidence Le curé, sans trop d'embarras T Enseveli dans l'indolence D'une héréditaire ignorance.

Vit de baptême et de trépas, Et d'offices qu'il n'entend pas.

Parmi les notables de l'île, Il est regardé comme habile Quand il peut dire quelquefois Le mois de l'an , le jour du mois.

On va penser que j'exagère , Et que j'outre ce caractère.

« Quelle apparence? dira-t-on :

Quelle île assez abandonnée Ignore le temps de l'année ?

Non, ce trait ne peut être bon Que dans une île imaginée Par le fabuleux Robinson. »

De grâce, censeur incrédule, Ne jugez point sur ce soupçon; Un fait narré sans fiction Va vous enlever ce scrupule :

Il porte la conviction; Je n'y mettrai que la façon.

Le curé de l'île susdite,

Vieux papa, bon Israélite,

( N'importe quand advint le eas, )

N'avait point, avant les (tiennes,

Fait apporter de nos climats

De guide-ànes ni d'almanachs

Pour le guider dans ses antiennes

Et régler ses petits états.

Il reconnut sa négligence;

Mais trop tard vint la prévoyance.

La saison ne permettait pas De faire voile vers la France ; Abandonnée aux noirs frimas, La mer n'était plus praticable ; Et l'on n'espérait les bons vents Qui rendent l'onde navigable Et le continent abordable Qu'à la naissance du printemps.

Pendant ces trois mois de tempête; Que faire sans calendrier?

Comment placer les jours de fête ?

Comment les différencier? Dans une pareille méprise , Quelque autre curé plus savant N'aurait pu régir son église; Et peut-être dévotement

Bravant les fougues de la bise , Se serait livré, sans remise, Aux périls du moite élément :

Mais pour une telle imprudence, Doué d'un trop bon jugement, Notre bon prêtre assurément Chérissait trop son existence; C'était d'ailleurs un vieux routier Qui, s'étant fait une habitude Des fonctions de son métier, Officiait sans trop d'étude, Et qui, dans sa décrépitude, Dégoisait psaumes et leçons, Sans y faire tant de façons.

Prenant donc son parti sans peine, Il annonce le premier mois, Et recommande par trois fois A son assistance chrétienne De ne point finir la semaine Sans chômer la fête des Rois.

Ces premiers points étaient faciles; Il ne trouva de l'embarras Qu'en pensant qu'il ne saurait pas Où ranger les fêtes mobiles.

Qu'y faire enfin? Peu scrupuleux, Il décida, ne pouvant mieux,

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Que ces fêtes, comme ignorées, Ne seraient chez lui célébrées Que quand, au retour du zéphyr, Lui-même il aurait pu venir Prendre langue dans nos contrées.

Il crut cet avis selon Dieu :

Ce fut celui de son vicaire, De Javotte sa ménagère, Et de son magister Matthieu, La plus forte tête du lieu.

Ceci posé , janvier se passe ; Plus agile encor dans son cours, Février fuit, mars le remplace, Et l'aquilon régnait toujours :

Du printemps avec patience Attendant le prochain retour, Et sur l'annuelle abstinence Prétendant cause d'ignorance, Ou, bonnement et sans détour, Par faute de réminiscence, Notre vieux curé chaque jour, Se mettait sur la conscience Un chapon de sa basse-cour.

Cependant, poursuit la chronique, Le carême, depuis un mois ,

4o LE CAREME

Sur tout l'univers catholique

Étendait ses austères lois :

L'île seule, grâce au bon homme,

A l'abri des statuts de Rome ,

Voyait ses libres habitants

Vivre en gras pendant tout ce temps.

De vrai, ce n'était fine chère;

Mais cependant chaque insulaire.

Mi-paysan et mi-bourgeois,

Pouvait parer son ordinaire

D'un fin lard flanqué de vieux pois.

A l'exemple du presbytère,

Tous, dans cette erreur salutaire,

Soupaient pour nous d'un cœur joyeux,

Tandis que nous jeûnions pour eux.

Enfin pourtant le froid borée Quitta l'onde plus tempérée.

Voyant qu'il était plus que temps D'instruire nos impénitents, Le diable, content de lui-même, Ne retarda plus le printemps :

C'était lui qui, par stratagème, Leur rendant contraire tout vent, Avait voulu, chemin faisant , Leur escamoter un carême ,

Pour se divertir en passant.

Le calme rétabli sur l'onde, Mon curé, selon son serment, Pour voir comment allait le monde, S'embarque sans retardement, S'étant bien lesté la bedaine De quatre tranches de jambon ( Fait digne de réflexion ; Car de la sainte quarantaine Déjà la cinquième semaine Venait de commencer son cours. ) Il vient : il trouve avec surprise Que dans l'empire de l'église Pâques revenait dans dix jours.

« Dieu soit loué ! prenons courage, Dit-il enfonçant son castor.

Grâce au Seigneur, notre voyage Se trouve fait à temps encor Pour pouvoir, dans mon hermitage, Fêter Pâques selon l'usage. »

Content, il rentre sur son bord.

Après avoir fait ses emplettes

Et d'almanachs et de lunettes :

Il part, il arrive à bon port

Dans ses solitaires retraites.

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