ACTE II, SCENE VIT. SiS
CLEON
Et voilà justement ce qu'il ne faut pas faire :
Ce ton d'autorité choquerait votre mère.
Il faut dans vos propos paraître consentir,
Et tâcher, d'autre part, de ne point réussir.
Écoutez : conservons toutes les vraisemblances;
On ne doit se lâcher sur les impertinences
Que selon le besoin , selon l'esprit des gens ;
II faut, pour les mener, les prendre dans leur sens :
l'important est d'abord que l'oncle vous déteste;
Si vous y parvenez, je vous réponds du reste.
Or, notre oncle est un sot, qui croit avoir reçu
Toute sa part d'esprit en bon sens prétendu;
De tout usage antique amateur idolâtre,
De toutes nouveautés frondeur opiniâtre ;
Homme d'un autre siècle, et ne suivant en tout
Pour ton qu'un vieux honneur, pour loi que le vieux goût ;
Cerveau des plus bornés, qui, tenant pour maxime
Qu'un seigneur de paroisse est un être sublime,
Vous entretient sans cesse avec stupidité
De son banc, de ses soins , et de sa dignité.
On n'imagine pas combien il se respecte :
Ivre de son château, dont il est l'architecte,
De tout ce qu'il a fait sottement entêté ,
Possédé du démon de la propriété,
Il réglera pour vous son penchant ou sa haine
3i(> LE MÉCHANT.
Sur l'air dont vous prendrez tout son petit domaine.
D'abord, en arrivant, il faut vous préparer
A le suivre partout, tout voir, tout admirer,
Son parc, son potager, ses bois, son avenue;
Il ne vous fera pas grâce d'une laitue.
Vous, au lieu d'approuver, trouvant tout fort commun,
Vous ne lui paraîtrez qu'un fat très-importun ,
Un petit raisonneur, ignorant, indocile;
Peut-être ira-t-il même à vous croire imbécile.
Oh ! vous êtes charmant Mais n'aurais-je point tort?
J'ai de la répugnance à le choquer si fort.
CLÉON
Eh bien.... mariez-vous.... Ce que je viens de dire N'était que pour forcer Géronte à se dédire, Comme vous désiriez ; moi, je n'exige rien ; Tout ce que vous ferez sera toujours très-bien ; Ne consultez que vous.
VALÈRE
Ecoutez-moi, de grâce; Je cherche à m'éclairer.
CLÉON
Mais tout vous embarrasse , Et vous ne savez point prendre votre parti. Je n'approuverais pas ce début étourdi Si vous aviez affaire à quelqu'un d'estimable ,