ACTE II, SCÈNE III CLÉON
Paris me fait pitié, lorsque je me rappelle Tant d’illustres faquins, d’insectes freluquets... FLORISE
Votre estime, je crois, n’a pas fait plus de frais Pour les femmes?
CLÉON
Pour vous je n’ai point de mystères ; Et vous verrez ma liste avec les caractères : J’aime l’ordre, et je garde une collection De lettres dont je puis faire une édition.
Vous ne vous doutiez pas qu’on pût avoir Lesbie ? Vous verrez de sa prose. Il me vient une envie Qui peut nous réjouir dans ces lieux écartés,
Et désoler là-bas bien des sociétés :
Je suis tenté, parbleu! d’écrire mes mémoires; J’ai des traits merveilleux, mille bonnes histoires Qu’on veut cacher...
FLORISE
Cela sera délicieux.
J’y ferai des portraits qui sauteront aux yeux.
Il m’en vient déjà vingt qui retiennent des places : Vous y verrez Mélite avec toutes ses grâces ;
Et ce que j’en dirai tempérera l’amour De nos petits messieurs qui rôdent alentour.
Sur l’aigre Céliante et la fade Uranie Je compte bien aussi passer ma fantaisie.
Pour le petit Damis et monsieur Dorilas,
LE MÉCHANT
Et certain plat seigneur, l'automate Alcidas,
Qui, glorieux et bas, se croit un personnage ; Tant d’autres importants, esprits du même étage. Oh! fiez-vous à moi, je veux les célébrer Si bien, que de six mois ils n’osent se montrer.
Ce n'est pas sur leurs mœurs que je veux qu’on en cause;
Un vice, un déshonneur, font assez peu de chose; Tout cela, dans le monde, est oublié bientôt :
Un ridicule reste, et c’est ce qu'il leur faut.
Qu’en dites-vous? cela peut faire un bruit du diable, Une brochure unique, un volume admirable,
Bien scandaleux, bien bon : le style n’y fait rien ; Pourvu qu’il soit méchant, il sera toujours bien. FLORISE
L’idée est excellente, et la vengeance est sûre.
Je vous prîrai d’y joindre avec quelque aventure Une madame Orphise, à qui j’en dois d’ailleurs. Et qui mérite bien quelques bonnes noirceurs; Quoiqu’elle soit affreuse, elle se croit jolie,
Et de l’ humilier j’ai la plus grande envie ;
Je voudrais que déjà votre ouvrage fût fait.
CLÉON
On jDeut toujours à compte envoyer son portrait, Et dans trois jours d’ici désespérer la belle. FLORISE
Et comment?
CLÉON
On peut faire une chanson sur elle :
Cela vaut mieux qu'un livre, et court tout l’univers.