‹ Œuvres choisies de GressetChapitre 7 sur 94 · ACTE I, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE II

LISETTE

Oh ! je le sais bien, moi.

Ma maîtresse autrefois me traitait à merveille,

Et ne peut me souffrir depuis qu’il la conseille.

Il croit que de ses tours je ne soupçonne rien ;

Je ne suis point ingrate, et je lui rendrai bien... Je vous l’ai déjà dit, vous n’en voulez rien croire; C’est l’esprit le plus faux, et l’âme la plus noire ; Et je ne vois que trop que ce qu’on m'en a dit... GÉRONTE

Toujours la calomnie en veut aux gens d’esprit. Quoi donc! parce qu’il sait saisir le ridicule,

Et qu’il dit tout le mal qu’un flatteur dissimule, On le prétend méchant ! C’est qu’il est naturel : Au fond, c’est un bon cœur, un homme essentiel. LISETTE

Mais je ne parle pas seulement de son style.

S’il n’avait de mauvais que le fiel qu’il distille,

Ce serait peu de chose, et tous les médisants Ne nuisent pas beaucoup chez les honnêtes gens. Je parle de ce goût de troubler, de détruire,

Du talent de brouiller et du plaisir de nuire, Semer l’aigreur, la haine et la division,

Faire du mal enfin, voilà votre Cléon ;

Voilà le beau portrait qu’on m’a fait de son âme Dans le dernier voyage où j’ai suivi madame. Dans votre terre ici fixé depuis longtemps,

Vous ignorez Paris et ce qu’on dit des gens.

Moi, le voyant là-bas s’établir chez Florise,

Et lui trouvant un ton suspect à ma franchise,

LE MÉCHANT

Je m’informai de l’homme; et ce qu’on m’en a dit Est le tableau parfait du plus méchant esprit. C’estun enchaînement de tours, d’horreurs secrètes De gens qu’il a brouillés, de noirceurs qu’il a faites, Enfin un caractère effroyable, odieux.

GÉRONTE

Fables que tout cela, propos des envieux.

Je le connais, je l’aime et je lui rends justice. Chez moi, j’aime qu’on rie et qu’on me divertisse ;

Il y réussit mieux que tout ce que je voi : D’ailleurs, il est toujours du même avis que moi ; Preuve que nos esprits étaient faits l’un pour l’autre ; Et qu’une sympathie, un goût comme le nôtre, Sont pour durer toujours. Et puis j’aime ma sœur; Et quiconque lui plaît convient à mon humeur ; Elle n’amène ici que bonne compagnie;

Et, grâce à ses amis, jamais je ne m’ennuie. Quoi! si Cléon était un homme décrié,

L’aurais-je ici reçu ? l’aurait-elle prié?

Mais, quand il serait tel qu’on te l’a voulu peindre, Faux, dangereux, méchant; moi, qu’en aurais-je à craindre ?

Isolé dans nos bois, loin des sociétés,

Que me^font les discours et les méchancetés ?

LISETTE

Je ne jurerais pas qu’en attendant pratique,

Il ne divisât tout dans votre domestique.

Madame me paraît déjà d’un autre avis Sur l’établissement que vous avez promis ;

Et d’une... Mais enfin je me serai méprise :

Page 1