‹ Œuvres choisies de GressetChapitre 90 sur 94 · FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE · texte numérisé non relu

FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE

LE LUTRIN VIVANT

A M. L’ABBÉ DE SEGONZAC

De mes écrits aimable confident,

Cher Segonzac, ma muse solitaire,

De ses ennuis brisant la chaîne austère.

Vient près de toi retrouver l’enjoûment.

Je m’en souviens, lorsqu’un sort plus charmant Nous unissait sur les rives de Loire,

Aux champs heureux dont Tours est l'ornement. Lieux toujours chers au dieu de l’agrément,

Je te promis qu’au temple de Mémoire

Je placerais le pupitre vivant

Dont je t’appris la naissance et la gloire.

Je l’ai promis; je remplis mon serment.

A dire vrai, cette moderne histoire Est un peu folle, il faut en convenir.

Est-ce un défaut? non, si c’est un plaisir.

Dans les langueurs de la mélancolie Quoi ! la sagesse est-elle de saison ?

Un trait comique, une vive saillie,

LE LUTRIN VIVANT

Marqués au coin de l’aimable folie,

Consolent mieux qu’une froide oraison Que prêche en vain l’ennuyeuse raison.

Quoi qu’il en soit, ma Minerve sévère Adoucira ces grotesques portraits,

Et, les voilant d’une gaze légère,

Ne montrera que la moitié des traits.

Venons au fait : honni qui mal y pense ! Attention : j’ai toussé; je commence.

Non loin des bords du Cher et de l’Auron, Dans un climat dont je tairai le nom,

Est un vieux bourg, dont l’église sans vitres A pour clergé le plus gueux des chapitres.

Là ne sont point de ces mortels fleuris Qui, dans les bras d’une heureuse indolence, Exempts d’étude et libres d’abstinence,

N’ont qu’à nourrir leur brillant coloris :

On ne voit là que pâles effigies

Qui du champagne onc ne furent rougies ;

Que maigres clercs, chanoines avortons,

Sans rabats fins et sans triples mentons; Contraints d’aller, traînant leurs faces blêmes, A chaque office, et de chanter eux-mêmes.

Ils ont pourtant, pour aider leur labeur,

Un chapelain et quatre enfants de choeur :

Ces jouvenceaux ont leur gîte ordinaire Chez dame Barbe ; elle leur sert de mère Et de soutien : le public est leur père.

Il faut savoir, pour plus grande clarté,

Que dame Barbe est une octogénaire,

Un vétéran de la communauté,

LE LETKÎN VIVANT

Fille jadis, aujourd’hui douairière,

Qui, dès seize ans, d’un siècle corrompu Craignant l’écueil, pour mettre sa vertu Mieux à couvert des mondains et des moines, Crut devoir vivre auprès d'un des chanoines : D’abord servante, ensuite adroitement Elle parvint jusqu’au gouvernement.

Déjà trois fois elle a vu dans l’église De père en fils chaque charge transmise.

Barbe, en un mot, au chapitre susdit De race en race a gardé son crédit.

Or, chez ladite arriva notre histoire En juin dernier : l’aventure est notoire.

Par cas fortuit, l’enfant de chœur Lucas Avait usé l’étui des pays bas :

Vous m’entendez ; sa culotte trop .mûre Le trahissait par mainte découpure ;

Déjà la brèche, augmentant tous les jours. Démantelait la place et les faubourgs.

Barbe le voit, s’attendrit : mais que faire?

Elle était pauvre, et l’étoffe était chère ;

D’une autre part le chapitre était gueux;

Et puis d’ailleurs le petit malheureux,

Ouvrage né d’un auteur anonyme,

Ne connaissant parents ni légitime.,

N’avait en tout dans ce stérile lieu Pour se chauffer que la grâce de Dieu ;

Il languissait dans une triste attente,

Gardant la chambre, et rarement debout.

Enfin pourtant l’habile gouvernante Sut lui forger une armure décente

LE LUTRIN VIVANT

A peu de frais et dans un nouveau goût : Nécessité tire parti de tout;

Nécessité d’industrie est la mère.

Chez Barbe était un vieux antiphonaire, Vieux graduel, ample et poudreux bouquin, Dont aux bons jours on parait le lutrin ; D’épais lambeaux d’un parchemin gothique Formaient le corps de ce grimoire antique ;

De ces feuillets, de la crasse endurcis,

L’âge avait fait une étoffe en glacis.

La vieille crut qu’on pouvait sans dommages Du livre affreux détacher quelques pages :

Elle en prend quatre, et les coud proprement Pour relier un volume vivant.

Mais le hasard voulut que l’ouvrière,

Très peu savante en pareille matière,

Dans les feuillets qu'elle prit sans façon Prit justement la messe du patron.

L'ouvrage fait, elle en couvre à la diable L’humanité du petit misérable ;

Par quoi Lucas, chamarré de plain-chant,

Ne craignait plus les insultes du vent.

Or, cependant, arrive la Saint-Brice,

Fête du lieu, fête du grand office :

Le maître-chantre, intendant du lutrin,

Vient au grand livre ; il cherche, mais en vain, A feuilleter il perd et temps et peines :

Il jure, il sacre, et s’imagine enfin

Qu’un chœur de rats a mangé les antiennes ;

Mais par bonheur, dans ce triste embarras,

Ses yeux distraits rencontrent mon Lucas,

LE LUTRIN VIVANT

Qui, de grimauds renforçant une troupe,

Sans le savoir, portait l’office en croupe ;

Le chantre lit, et retrouve au niveau Tous ses versets sur ce livre nouveau :

Sur l’heure il fait son rapport au chapitre.

On délibère; on décide soudain Que le marmot, braqué sur le pupitre,

Y servira de livre et de lutrin.

Sur cet arrêt on le style au service ;

En quatre tours il apprend l’exercice.

Déjà d’un air intrépide et dévot Lucas s’accroche à l’aigle du pivot :

A livre ouvert le chapier en lunettes Vient entonner ; un groupe de mazettes Très gravement poursuit ce chant falot :

Concert grotesque et digne de Callot.

Tout allait bien jusques à l’évangile.

Ferme et plus fier qu’un sénateur romain,

Lucas, tenant sa façade immobile,

Avec succès aurait gagné la fin :

Mais, par malheur, une guêpe incivile,

Par la couture entr’ouvrant le vélin,

Déconcerta le sensible lutrin.

D’abord il souffre, il se fait violence,

Et, tenant bon, il enrage en silence ;

Mais, l’aiguillon allant toujours son train,

Pour éviter l’insecte impitoyable,

Ledutrin fuit en criant comme un diable,

Et loin de là va, partant comme un trait,

Pour se guérir retourner le feuillet.

Le fait est sûr : sans peine on peut m’en croire :

LE LUTRIN VIVANT

De deux Gascons je tiens toute l’histoire.

C’est pour toi seul, ami tendre et charmant, Que j’ai permis à ma muse exilée,

Loin de tes yeux tristement isolée,

De s’égayer sur cet amusement,

Fruit d’un caprice, ouvrage d’un moment :

Que loin de toi jamais il ne transpire.

Si par hasard il vient à d’autres yeux,

Les esprits francs qui daigneront le lire,

Sans s’appliquer, follement scrupuleux,

A me trouver un crime dans mes jeux, Honoreront peut-être d'un sourire Ce libre essor d’un aimable délire,

Délassement d’un travail sérieux.

Pour les bigots et les froids précieux,

Peuple sans goût, gens qu’un faux zèle inspire, De nos chansons critiques ténébreux,

Censeurs de tout, exempts de rien produire, Sans trop d’effroi je m’attends à leur ire.

Déjà j’en vois un trio langoureux S'ensevelir dans un réduit poudreux,

Fronder mes vers, foudroyer et proscrire Ce badinage, en faire un monstre affreux;

Je les entends gravement s’entre-dire,

D’un air capable et d’un ton doucereux :

« Y pense-t-il? quel écrit scandaleux!

« Quel temps perdu ! pourquoi, s’il veut écrire, « Ne prend-il point des sujets plus pompeux,

« Des traits moraux, des éloges fameux?... » Mais, dédaignant leur absurde satire,

Aimable abbé, nous ne ferons que rire

LE LUTRIN VIVANT

De voir ainsi ces graves ennuyeux Perdre à gronder, à me chercher des crimes, Bien plus de temps et de peines entre eux Que je n’en perds à façonner ces rimes.

Pour toi, fidèle au goût, au sentiment. Franc des travers de leur aigre doctrine.

Tu n’iras point peser stoïquement Au grave poids d’une raison chagrine Les jeux légers d’une muse badine.

Non : la raison, celle que tu chéris,

A ses côtés laisse marcher les Ris,

Et laisse au froc ces vertus trop fardées Qu’un plaisir fin n’a jamais déridées.

Ainsi pensait l’amusant Du Cerceau :

Sage enjoué, vertueux sans rudesse,

Des sages faux évitant la tristesse,

Il badina sans s'écarter du beau,

Et sans jamais effrayer la sagesse ;

Ainsi les traits de son heureux pinceau Plairont toujours, et de races en races Vivront gravés dans les fastes des Grâces ; Et les censeurs, obstinés à ternir Bon art chéri, par l'ennui pédantesque D’un français fade, ou d'un latin tudesque. Endormiront les siècles à venir.

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