ENVOI A MADAME
Sur le sage emploi de la vie Une aimable philosophie A trop éclairé votre cœur Pour qu'il puisse me faire un crime De n’accorder point à la rime Des jours que je dois au bonheur.
Je ne m'en défends point, Thémirer La paresse est ma déité :
Aux sons négligés de ma lyre Vous sentirez qu’elle m’inspire Et que, d’un chant trop concerté Fuyant l’ennuyeuse beauté,
Loin de faire un travail d’écrire,
Je m’en fais une volupté ;
Moins délicatement flatté De l’honneur de me faire lire,
Que de l’agrément de m’instruire Dans une oisive liberté.
On ne doit écrire qu’en maître ;
Il en coûte trop au bonheur.
A MA. MUSE
Le titre trop chéri d’auteur Ne vaut pas la peine de l’être ;
Aussi n’est-ce point sous ce nom,
Si peu fait pour mon caractère,
Que je rentre au sacré vallon,
Moi qui ne suis qu’en volontaire Les drapeaux brillants d’Apollon.
La muse qui dicta les rimes Que je vais offrir à vos yeux N’est point de ces muses sublimes Qui pour amants veulent des dieux ; Elle n’a point les grâces fières Dont brillent ces nymphes altières Qui divinisent les guerriers :
La négligence suit ses traces,
Ses tendres erreurs font ses grâces, Et les roses sont ses lauriers.
Ici, sur le ton des préfaces Et des pesantes dédicaces,
Thémire, je ne prétends pas Vous implorer pour mes ouvrages.
Par vous le goût et les appas Me gagneraient mille suffrages :
Mais en faut-il tant à mes vers ?
Mes amis me sont l’univers.
A MA MUSE
Volage Muse* aimable enchanteresse,
Qui, m’égarant dans de douces erreurs.
Viens tour à tour parsemer ma jeunesse De jeux, d’ennuis, d’épines et de fleurs.
Si dans ce jour de loisible mollesse Tu peux quitter les paisibles douceurs,
Vole en ces lieux ; la voix de la Sagesse M’appelle ici, loin du bruyant Permesse, Loin du vulgaire et des folles rumeurs ; Parais sans crainte aux yeux d’une déesse Qui règle seule et ma lyre et mes mœurs : Car ce n’est point cette pédante altière Dont la vertu n’est qu’une morgue fière.
Un faux honneur guindé sur de vieux mots. L’horreur du sage et l’idole des sots.
C’est cette nymphe au tendre caractère,
Née au Portique, et formée à Cythère,
Qui, dédaignant l’orgueil des vains discours. Brille sans fard, et rassemble près d’elle La Vérité, la Franchise fidèle,
Et la Vertu dans le char des Amours.
C’est à ses yeux, au poids de sa balance, Muse, qu’ici, dans le sein du silence.
De l’art des vers estimant la valeur,
Je veux sur lui te dévoiler mon cœur.
Mais en ce jour quelle pompe s’apprête?
A MA MUSE
Le front paré des myrtes de Vénus,
Où voles-tu ? quelle brillante fête Peut t’inspirer ces transports inconnus?'
Sur mes destins tu t’applaudis sans doute.
Mais instruis-moi : pourquoi triomphes^tu ? Comptes-tu donc qu’à moi-même rendu,
Au Pinde seul je vais tourner ma route,
Ou qu’affranchi des liens rigoureux Qui captivaient ton enjoû ment folâtre,
Je vais enfin, de toi seule idolâtre,
Donner l’essor aux fougues de tes jeux?
Si ce projet fait l’espoir qui t’enchante,
C’est t’endormir dans une vaine attente :
Sous d’autres lois mon sort se voit rangé ;
Avec mon sort mon cœur n’a point changé.
Je veux pourtant que la métamorphose Ait transformé ma raison et mes sens ;
Et pour un temps avec toi je suppose Que, consacrant ma voix à tes accents,
J’aille t’offrir un éternel encens.
Adorateur d’un fantôme frivole,
A tes autels que pourrais-je obtenir ?
Que ferais- tu, capricieuse idole ?
Par le passé décidons l’avenir.
Comme tes sœurs tu paîrais mes hommages Du doux espoir des dons les pins chéris.
Tes sœurs! que dis-je? hélas! quels avantages En ont reçu leurs plus chers favoris?
Vaines beautés, sirènes homicides.
Dans tous les temps, par leurs accords perfides, N’ont-elles point égaré les vaisseaux
A MA MUSE
De leurs amants endormis sur les eaux ? Ouvre à mes yeux les fastes de mémoire,
Ces monuments de disgrâce et de gloire.
Je lis les noms des poètes fameux;
Où sont les noms des poètes heureux?
Enfants des dieux, pourquoi leur destinée Est-elle en proie aux tyrans infernaux?
Pour eux la Parque est-elle condamnée A ne filer que sur de noirs fuseaux ?
Quoi ! je les vois, victimes du génie,
Au faible prix d’un éclat passager Vivre isolés, sans jouir de la vie,
Fuir l'univers, et mourir sans patrie,
Non moins errants que ce peuple léger Semé partout et partout étranger !
De ces malheurs les cygnes de la Seine N'ont-ils point eu des gages trop certains ? Et pour trouver ces lugubres destins Faut-il errer dans les tombeaux d'Athène, Ou réveiller la cendre des Latins?
Faut-il d’Orphée, ou d’Ovide, ou du Tasse, Interroger les mânes radieux,
Et reprocher leur bizarre disgrâce Au fier caprice et des rois et des dieux ? Non, n’ouvrons point d’étrangères archives : Notre ïlélicon, trop longtemps désolé,
Ne voit-il pas ses grâces fugitives?
Oui, chaque jour la Muse de nos rives, Pleurant encor son Horace exilé,
Demande aux dieux que ce phénix lyrique. Dont la jeunesse illustra ces climats,
A MA MUSE
Revienne enfin de la rive belgique Se reproduire et renaître en ses bras.
Voilà pourtant, Muse, voilà l’histoire Des dons fameux qu’ont procurés tes sœurs, Vingt ans d’ennuis pour quelques jours de gloire. Et j’envîrais tes trompeuses faveurs!
J’en conviendrai, de ces dieux du Permesse N’atteignant point les talents enchanteurs,
Et défendu par ma propre faiblesse,
Je n’aurais pas à craindre leurs malheurs.
Eh ! que sait-on? un simple badinage Mal entendu d’une prude ou d’un sot,
Peut vous jeter sur un autre rivage.
Pour perdre un sage il ne faut qu’un bigot.
Cependant, Muse, à quelle folle ivresse Veux- tu livrer mon tranquille enjoùment? Toujours fidèle à l’aimable paresse,
Et ne voulant qu’un travail d’agrément,
Jusqu’à ce jour tu chérissais la rime Moins par fureur que par amusement ;
Quel feu subit te transporte, t’anime,
Et d’un plaisir va te faire un tourment?
Hélas ! je vois par quel charme séduite Tu veux franchir la carrière des airs :
De mille objets la nouveauté t’invite»;
Et leur image, autrefois interdite A ton pinceau dans les jours de tes fers,
Vient aujourd’hui te demander des vers :
Rendue enfin à la scène du monde,
Tu crois sortir d’une éclipse profonde,
Et voir éclore un nouvel univers ;
A MA MUSE
Autour de toi mille sources nouvelles A chaque instant jaillissent jusqu’aux deux, Pour t’enlever sur leurs brillantes ailes Tous les plaisirs voltigent à tes yeux ;
Pour t’égarer, le dieu du docte empire T’ouvre des bois nouveaux à tes regards,
Et fait pour toi briller de toutes parts Le brodequin, le cothurne, la lyre,
Le luth d’Euterpe, et le clairon de Mars.
Un autre dieu, plus charmant et plus tendre, Jusqu’à ce jour absent de tes chansons,
Sous mille attraits caché pour te surprendre, Prétend mêler des soupirs à tes sons.
De tant d’objets la pompe réunie A chaque instant redouble ta manie;
Et tu voudrais, dans tes nouveaux transports, Sur vingt sujets essayer tes accords.
Tel dans nos champs, au lever de l’aurore, Prenant son vol pour la première fois.
Charmé, surpris, entre Pomone et Flore Lejeune oiseau ne peut fixer son choix;
De la fougère à l’épine fleurie Il va porter ses désirs inconstants ;
Il vole au bois, il est dans la prairie ;
Il est partout dans les mêmes instants.
C’en est donc fait, Muse, dans la carrière Tu prétends voir ton char bientôt lancé :
Du moins, avant qu’on t’ouvre la barrière, Pour prévenir un écart insensé,
Va consulter la sage Deshoulière,
Et vois les traits dont sa muse en courroux
A MA MUSE
De l’art des vers nous a peint les dégoûts. Quand tu serais à l’abri des disgrâces Que le génie entraîne sur ses traces, Craindrais-tu moins le bizarre fracas Qui d’Apollon accompagne les pas,
Du nom d’auteur l’ennuyeux étalage,
D’auteur montré le fade personnage,
Que sais-je enfin? tous les soins, tout l’ennui, Qu’un vain talent nous apporte avec lui ?
Dès qu’un mortel, auteur involontaire,
Est arraché de l’ombre du mystère,
Où, s’amusant et charmant sa langueur,
Dans quelque vers il dépeignait son cœur ;
Du goût public honorable victime,
Bientôt, au prix de sa tranquillité,
J1 va payer une inutile estime,
Et regretter sa douce obscurité :
Privé du droit d’écrire en solitaire,
Et d’épancher son cœur, son caractère,
Toute son âme aux yeux de l’amitié,
L’amitié même, indiscrète et légère,
Le trahira sans croire lui déplaire ;
Et son secret, follement publié,
S’il est en vers, sera sacrifié.
Ainsi les fruits d’un léger badinage,
Nés sans prétendre au grave nom d’ouvrage. Nés pour mourir dans un cercle d’amis,
Au fier censeur seront pourtant soumis !
Si par hasard il trouve, comme Horace, Quelque Mécène ou quelque tendre Grâce, Tels que l’on voit, aux rives où j’écris,
A MA MUSE
Daphnis, Thémire, et la jeune Eucharis,
Qui cherchent moins dans la philosophie L’esprit d’auteur que l’esprit de la vie,
Qu’un sage aisé, qui, naturel, égal,
Sache éviter le style théâtral,
Les airs guindés du peuple parasite Des froids pédants, des fades rimailleurs,
Et dont les vers soient le dernier mérite,
Que de dégoûts l’investiront ailleurs !
Dans tous les lieux où l’errante fortune L’entraînera sous ses pénibles fers,
Il essuîra la contrainte importune De l’entretien de mille sots divers,
Qui, prévenus de cette erreur commune Que quand on rime on ne sait que des vers,
A son abord prendront cet idiome,
Ce précieux, trop en vogue aujourd’hui;
Et de l’auteur ne distinguant pas l’homme,
En l’ennuyant s’ennuîront avec lui.
Tels sont les mots où cet essor t’engage : Mais l’amour-propre, opposant son bandeau, De l’avenir te dérobe l’image,
Ou sait du moins ne le peindre qu’en beau Trompeur chéri, t’abusant pour te plaire,
Il te redit, dans tes nouveaux accès,
Qu’on a daigné sourire à tes essais,
Et qu’un public distingué du vulgaire T’appelle encore à de plus hauts succès.
Mais connais-tu ce public variable,
Vain dans ses dons, constant dans ses dégoûts? En deux printemps de ce juge peu stable
A MA MUSE
On peut se voir et l’idole et la fable :
Le nom de ceux qu’il voit d’un œil plus doux,
A peine écrit sur la mobile arène
Pur les Zéphyrs de l’heureuse Hippocrène,
Est effacé par Eole en courroux :
Et quand les fleurs dont le public vous pare Conserveraient un éternel printemps,
Chez la Faveur, sa déesse bizarre,
Est-il des dons et des plaisirs constants ?
Au sein des mers, dans une île enchantée, Près du séjour de l’inconstant Protée,
Il est un temple élevé par l’Erreur,
Où la brillante et volago Faveur,
Semant au loin l’espoir et les mensonges,
D’un air distrait fait le sort des mortels;
Son faible trône est sur l’aile des Songes,
Les Vents légers soutiennent ses autels :
Là, rarement la Raison, la Justice,
Ont amené les mortels vertueux ;
L’Opinion, la Mode et le Caprice Ouvrent le temple et nomment les heureux»
En leur offrant la coupe délectable,
Sous le nectar cachant un noir poison,
La déité daigne paraître aimable,
Et d’un sourire enivre leur raison.
Au même instant, l’agile Renommée Grave leur nom sur son char lumineux : Jouets constants d’une vaine fumée,
Le monde entier se réveille pour eux ;
Mais, sur la foi de l’onde pacifique,
A peine ils sont mollement endormis,
A MA MUSE
Déifiés par l’erreur léthargique
Qui leur fait voir dans des songes amis
Tout l’univers à la gloire soumis,
Dans ce sommeil d’une ivresse riante,
En un moment la Faveur inconstante,
Tournant ailleurs son essor incertain,
Dans des déserts, loin de l’ île charmante,
Les aquilons les emportent soudain ;
Et leur réveil n’offre plus à leur vue Que les rochers d’une plage inconnue,
Qu’un monde obscur, sans printemps, sans beaux jours,
Et que des cieux éclipsés pour toujours.
Muse, crois-moi, qu’un autre sacrifie A la Faveur, à l’Estime, au Renom,
Qu’un autre perde au temple d’Apollon Ce peu d’instants qu’on appelle la vie,
D’un vain honneur esclave fastueux,
Toujours auteur, et jamais homme heureux ;
Moi, que le ciel fit naître moins sensible A tout éclat qu’à tout bonheur paisible,
Je fuis du nom le dangereux lien ;
Et quelques vers échappés à ma veine,
Nés sans dessein et façonnés sans peine,
Pour l’avenir ne m’engagent à rien.
Plusieurs des fleurs que voit naître Pomone Au sein fécond des vergers renaissants Ne doivent point un tribut à l’automne ;
Tout leur destin est de plaire au printemps.
Ici pourtant, de ma philosophie Ne va point, Muse, outrer le sentiment ;
A MA MUSE
Ne pense pas que de la poésie J’aille abjurer l’empire trop charmant.
J’en fuis les soins, j’en crains la frénésie, Mais j’en adore à jamais l’agrément.
Ainsi conduit, ou par mes rêveries,
Ou par Bacchus, ou par d’autres appas, Quand quelquefois je porterai mes pas Où le Permesse épand ses eaux chéries,
Dans ces moments mes vœux ne seront pas D’être enlevé dans un char de lumière Sur ces sommets où la Muse guerrière Qui chante aux dieux les fastes des combats, La foudre en main, enseigna ses mystères Aux Camoens, aux Miltons, aux Voltaires : Jaloux de voir un plus paisible lieu,
Loin du tonnerre, et guidé par un dieu,
Dans les détours d’un amoureux bocage J’irai chercher ce solitaire ombrage,
Ce beau vallon où La Fare et Chaulieu, Dans les transports d’une volupté pure,
Sans préjugés, sans fastueux désirs,
Près de Vénus, sur un lit de verdure, Venaient puiser au sein de la nature Ces vers aisés, enfants de leurs plaisirs ;
Et, sans effroi du ténébreux monarque, Menant l’Amour jusqu’au sombre Achéron, Au son du luth descendaient vers la barque Par les sentiers du tendre Anacréon.
Là, si je puis reconnaître Leurs traces,
Et retrouver ce naïf agrément,
Ce ton du cœur, ce négligé charmant
A MA MUSE
Qui les rendit les poètes des Grâces ;
Du myrte seul chérissant les douceurs,
Des vains lauriers que Phébus vous dispense,
Et qu'il vous ôte au gré de l’inconstance,
Je céderai les pénibles honneurs.
Trop insensé, qui, séduit par la gloire,
Martyr constant d’un talent suborneur.
Se fait d'écrire un ennuyeux bonheur,
Et, s’immolant au soin de la mémoire,
Perd le présent pour l’avenir trompeur !
Tout cet éclat d’une gloire suprême,
Ou tout l’encens de la postérité Vaut-il l’instant où je vis pour moi-même Dans mes plaisirs et dans ma liberté,
Trouvant sans cesse auprès de ce que j'aime Des biens plus vrais que l’immortalité?
Non, n’allons point dans de lugubres veilles De nos beaux jours éteindre les rayons,
Pour enfanter de douteuses merveilles.
Tandis, hélas! que l’on tient les crayons,
Le printemps fuit ; d’une main toujours prompte La Parque file, et dans la nuit du temps Ensevelit une foule d'instants Dont le Plaisir vient nous demander compte. Qu’un dieu si cher remplisse tous nos jours ;
Et badinons seulement sur la lyre,
Quand la Beauté, dans un tendre délire. Ordonnera des chansons aux Amours.
Mais, quelque rang que le sort me réserve, Soit que je suive ou Thalie ou Minerve,
Ecoute, Muse, et connais à quel prix
A MA MUSE
Je souffrirai que quelquefois ta verve Vienne allier la rime à mes écrits.
Pour te guider vers la double colline,
De ses sentiers préviens-tu les hasards? L’illusion, fascinant tes regards,
Peut t’égarer sur la route voisine,
Et t’entraîner dans de honteux écarts :
Connais ces lieux. Dans de plus heureux âges, Vers le Parnasse on marchait sans dangers ; Nul monstre affreux n'infestait les passages; C'était l’Olympe et le temple des sages ;
Là, sur la lyre ou les pipeaux légers,
De Philomèle égalant les ramages,
Ils alliaient par de doux assemblages L’esprit des dieux et les mœurs des bergers ; Connaissant peu la basse jalousie,
De la licence ennemis généreux,
Ils ne mêlaient aucun fiel dangereux,
Aucun poison, à la pure ambroisie;
Et les zéphyrs de ces brillants coteaux, Accoutumés au doux son des guitares,
Par des accords infâmes ou barbares N’avaient jamais réveillé les échos :
Quand, évoqués par le Crime et l'Envie,
Du fond du Styx deux spectres abhorrés, L’Obscénité, la noire Calomnie,
Osant entrer dans ces lieux révérés,
Vinrent tenter des accents ignorés.
Au même instant les lauriers se flétrirent,
Et les Amours et les Nymphes s’enfuirent. Bientôt Phébus, oütré de ces revers,
A MA MUSE
Au bas du mont de la docte Aonie Précipitant ces filles des* enfers,
Les replongea dans leur ignominie,
Et pour toujours instruisit Funivers Que la Vertu, reine de l’harmonie,
A la Décence, aux Grâces réunie,
Seule a le droit d’enfanter de beaux vers.
Pour rétablir leur attente trompée,
Non loin de là leur adroite fureur,
Sur les débris d’une roche escarpée,
Edifia, dans l’ombre et dans l’horreur,
Du vrai Parnasse un fantôme imposteur.
Là, pour grossir leurs profanes cabales, Des chastes sœurs ces impures rivales, L’encens en mains, reçurent les rimeurs Proscrits, exclus du temple des auteurs. Ainsi, jaloux des abeilles fécondes,
Et du nectar que leurs soins ont formé,
Le vil frelon sur des plantes immondes Verse sans Force un suc envenimé.
C’est là qu’encor cent obscurs satiriques, Cent artisans de fadaises lubriques,
Par la débauche ou la haine conduits Dans le secret des plus sombres réduits, Vont, sans témoins, forger ces folles rimes. Ces vers grossiers, ces monstres anonymes, Tout ce fatras de libelles pervers Dont le Batave infecte Funivers.
O du génie usage trop funeste !
Pourquoi faut-il que ce don précieux.
Que l’art charmant, le langage céleste,
A MA MUSE
Fait pour chanter sur des tons gracieux Les conquérants, les belles et les dieux,
Chez une foule au Parnasse étrangère Soit si souvent le jargon de Mégère.,
L'organe impur des plus lâches noirceurs, L’âme du crime, et la honte des mœurs ! Pourquoi faut-il que les pleurs de l’Aurore,
Qui ne devraient enfanter que des fleurs,
Au même instant fassent souvent éclore Les sucs mortels et les poisons vengeurs !
Muse, je sais que tu fuiras sans peine Les chants honteux de la Licence obscène : Faite à chanter sans rougir de tes sons,
Tu n’iras point chez cette infâme reine Prostituer tes naïves chansons.
Mais de tout temps, un peu trop prompte à rire, Ton goût peut-être, en quelques noirs accès, T’attacherait au char de la Satire.
Ah ! loin de toi ces cyniques excès î Quelles douceurs en suivent les succès,
Si, quand l’ouvrage a le sceau de l’estime, L’auteur flétri, fugitif, détesté,
Devient l’horreur de la société?
Je veux qu’épris d’un nom plus légitime.
Que, non content de se voir estimé,
Par son génie un amant de la rime Emporte encor le plaisir d’être aimé ;
Qu’aux régions à lui-même inconnues Où voleront ses gracieux écrits,,
A ce tableau de ses mœurs ingénues,
Tous ses lecteurs deviennent ses amis ;
A MA MUSE
Que, dissipant le préjugé vulgaire,
Il montre enfin que sans crime on peut plaire. Et réunir, par un heureux lien,
L’auteur charmant et le vrai citoyen.
En vain, guidé par un fougueux délire,
Le Juvénal du siècle de Louis Fit un talent du crime de médire,
Mes yeux jamais n’en furent éblouis;
Ce n’est point là que ma raison l’admire :
Et Despréaux, ce chantre harmonieux,
Sur les autels du poétique empire Ne serait point au nombre de mes dieux,
Si, de l’opprobre organe impitoyable,
Toujours couvert d’une gloire coupable,
Il n’eût chanté que les malheureux noms Des Colletets, des Cotins, des Pradons :
Mânes plaintifs, qui sur le noir rivage Vont regrettant que ce censeur sauvage,
Les enchaînant dans d’immortels accords,
Les ait privés du commun avantage D’être cachés dans la foule des morts.
Un autre écueil, Muse, te reste encore :
En évitant cet antre ténébreux Où, nourrissant le feu qui la dévore,
L’âpre Satire épand son fiel affreux,
Crains d’aborder à cette plage aride Où la Louange, au ton faible et timide,
Aux yeux baissés, au doucereux souris,
Vient chaque jour, sous le titre insipide D’odes aux grands, de bouquets aux Iris,
A l’univers préparer des ennuis.
A MA MUSE
Le dieu du goût, au vrai toujours fidèle, N’exclut pas moins de sa cour immortelle Le complaisant, le vil adulateur,
Que l’envieux et le noir imposteur.
Pars, c'en est fait; que ce fil secourable, Te conduisant au lyrique séjour,
Sauve tes pas du dédale effroyable Où mille auteurs s'égarent sans retour.
Dans ces vallons si la troupe invisible Des froids censeurs, des Zoïles secrets, Lance sur toi ses inutiles traits,
D’un cours égal poursuis ton vol paisible ; Par les fredons d’un rimeur désolé Que ton repos ne puisse être troublé ;
Et, sans jamais t'avilir à répondre,
Laisse au mépris le soin de les confondre : Rendre à leurs cris des sons injurieux,
C’est se flétrir et ramper avec eux.
A cette loi pour demeurer fidèle Devant tes yeux conserve ce modèle.
Il est un sage, un favori des cieux,
Dont à l’envi tous les arts, tous les dieux Ont couronné la brillante jeunesse,
Et qui, vainqueur du fuseau rigoureux, Possède encor, dans sa mâle vieillesse,
L’art d’être aimable et le don d'être heureux. Longtemps la Haine et la farouche Envie,
En s'obstinant à poursuivre ses pas.
Crurent troubler le calme de sa vie,
Et l’attirer dans de honteux combats,
Mais, conservant sa douce indifférence
A MA MUSE
Et retranché dans un noble silence,
De ses rivaux il trompa les projets ;
Pouvant les vaincre, il leur laissa la paix. D’affreux corbeaux lorsqu’un épais nuage, Trouble en passant le repos d’un bocage Laissant les airs à leurs sons glapissants,
Le rossignol interrompt ses accents,
Et, pour reprendre une chanson légère,
Seul il attend que le gosier touchant D’une dryade ou de quelque bergère Réveille enfin sa tendresse et son chant.
Prends le burin et grave ces maximes ; Muse, à ce prix: je suis encor tes lois;
A ce prix seul, nous pouvons à nos rimes Promettre encor des honneurs légitimes,
Et les regards des sages et des rois.
Toujours j’entends les échos de nos rives Porter au loin ces redites plaintives,
Que l’Hélicon n’est plus qu’un vain tombeau. Que, pour Phébus, il n’est plus de Mécène, Et qu’éloigné du trône de la Seine,
En soupirant il éteint son flambeau.
Oui, je le sais, de profondes ténèbres Ont du Parnasse investi l’horizon ;
Mais, s’il languit sous ces voiles funèbres, Allons au vrai : quelle en est la raison ? Peut-on compter qu’un soleil plus propice Ramènera sur l’empire des veTS Ces jours brillants nés sous le doux auspice Des Richelieux, des Séguiers, des Çolberts, Quand, ne suivant que lès muses impies,
A MA MUSE
Prenant la rage et le ton des harpies,
Mille rimeurs, honteusement rivaux,
Par leurs sujets dégradent leurs travaux? Ces noirs transports sont-ils la poésie?
Hé quoi ! doit-on couronner les forfaits ? Parer le crime, armer la frénésie?
Et pour le Styx les lauriers sont-ils faits?
N’accusons pas les astres de la France : Pour ranimer leurs rayons éclatants Qu’au mont sacré de nouveaux habitants, Rivaux amis, rendent d'intelligence La vie aux mœurs, la noblesse aux talents; Ainsi bientôt nos rivages moins sombres, D'un jour nouveau parés et réjouis,
Reverront fuir le sommeil et les ombres Où sont plongés les arts évanouis.
Pour toi, pendant que de nouveaux Orphées, Vouant leurs jours aux plus savantes fées,
Et s’élevant à des accords parfaits, Mériteront de chanter près d’un trône Toujours paré des palmes de Bellone,
Et couronné des roses de la paix ;
Muse, pour toi, dans l’union paisible De la sagesse et de la volupté,
Nymphe badine, ou bergère, sensible,
Viens quelquefois, avec la Liberté,
Me crayonner de riantes images,
Moins pour l’honneur d'enlever les suffrages Que pour charmer ma sage oisiveté.
ÈPITRE SUR L’ÉGALITÉ
Tout est égal après les dieux.
Le même jour, la même argile, Nous donna les mêmes aïeux ;
Et, malgré ces tributs honteux D'une dépendance servile,
Que l'opinion imbécile Paie à des titres fastueux,
Exempte d’un culte hypocrite,
La raison ne connaît de rangs Que ceux que donne le mérite,
Et de titres que les talents.
Sur la liste qu’elle a des hommes Peu de noms se trouvent écrits.
Trop souvent les riches lambris N’enferment que de vains fantômes, Le vil objet de ses mépris ;
Tandis que, sous un toit vulgaire, Loin de l’insolence et des grands, Aux pieds d’un mortel solitaire Elle va porter son encens.
Toi, qu’elle suit et qu'elle éclaire ; Toi, qui ne t’es jamais prêté Aux bassesses de l’imposture ;
Toi, dont l’inflexible droiture