A M. SAINT-AUBIN
A l'occasion d'un portrait de M"^' Dubois, qu'il a peinte en Chimene au moment de ces vers Pleurez, pleurez mes yeux, etc.
PEINDRE une belle en ces momens Où rien ne l'agite et l'enflamme.
Où ses regards, quoique charmans, Annoncent le sommeil de l'âme, Où tous les traits dans le repos, Gardant leur douce symétrie, Grâce aux couleurs, à leur magie, Vont s'arranger sous les pinceaux ; C'est une agréable imposture.
Qui nous attache et nous séduit :
Dans le calme de la nature, Telle une fleur se reproduit, Peinte au cristal d'une onde pure ; Mais je ceins du laurier vainqueur Le peintre qui, bravant l'usage, M'ofl're le tumulte du cœur Exprimé sur un beau visage; Qui des passions, du malheur,
Devient le fidèle interprète, Et donne à la toile muette L'éloquence de la douleur.
Voilà ce que tu viens de faire.
Tu pouvois nous peindre Dubois Comme la reine de Cythère, Qui, bornée à l'orgueil de plaire.
Dicte paisiblement ses lois Aux Amours dont elle est la mère ; Plus jaloux de nous attendrir.
Tu nous la montres gémissante :
Éplorée, elle est plus touchante Que lançant les feux du plaisir.
Le froid censeur que tu désarmes, Lui-même est enfin transporté; Eh! qui ne seroit pas dompté Par un bel œil noyé de larmes?
Sa langueur fait sa volupté.
Quel intérêt tu sus répandre Sur le moment dont tu fis choix !
C'est Chimène; je crois l'entendre En même temps que je la vois, Et ton pinceau, mieux que la voix, Devient l'organe d'un cœur tendre.
Mais quoi ! ta vive émotion N'a point rendu ta main moins sûre !
Ah ! chaque trait de ton crayon Etoit sans doute une blessure
Qu'Amour faisoit à ta raison.
Pour moi, si, plein du même zèle, Éclairé du même flambeau, Il m'eût fallu, rival d'Apelle, Peindre la Chimène nouvelle, A son père dans le tombeau Conservant un amour fidèle, J'aurois, en la voyant si belle, Laissé là crayons et pinceau.
Et quitté cent fois le tableau Pour tomber aux pieds du modèle.
ÉPITRES Il3