‹ Œuvres choisies de J. DoratChapitre 62 sur 75 · IMITATION D OVIDE · texte numérisé non relu

IMITATION D OVIDE

AU fond d'une vallée une onde fugitive Airosoit le gazon qui tapissoit sa rive. Là jamais les bergers ne menoient leurs troupeaux ; Rien ne troubloit jamais le cristal de ses flots, Et des chênes voisins l'ombre fraîche et sacrée Aux rayons du soleil en défendoit l'entrée. Au retour de la chasse, en ce riant séjour, Narcisse fatigué fuit la chaleur du jour; Mais, lorsqu'il veut calmer la soif qui le dévore, Il sent naître une soif plus dévorante encore. A l'aspect imprévu de sa propre beauté, Immobile et rêveur, il demeure enchanté : Il se contemple, il brûle, étonné de lui-même, Et prête un corps, hélas! à cette ombre qu'il aime. Avidement penché vers ces bords trop flatteurs. Il admire ses yeux embellis par ses pleurs, Ces longs cheveux flottans dont il est idolâtre. Ce col plus éclatant et plus blanc que l'albâtre, Cette noble pudeur et ce tendre incarnat Qui des lys de son teint anime encor l'éclat. Se livrant par degrés au charme qui l'attire,

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Il languit, il désire; et c'est lui qu'il désire. Il est tout à la fois l'amant, l'objet aimé, Et meurt d'un feu cruel par lui-même allumé. Combien de fois, trompé par ces ondes perfides, Leur donna-t-il en vain mille baisers avides? Malheureux! il s'épuise en efforts superflus; Il voudroit se saisir, et ne se trouve plus. Il ne sait ce qu'il voit, mais ce qu'il voit l'enflamme, Et l'erreur de ses yeux a passé dans son âme. Insensé! que fais-tu.»* quel objet te séduit? Disparois, il n'est plus; fuis de ces lieux, il fuit. Le sommeil ni la faim n'interrompt son ivresse : Il ne sauroit quitter cette onde enchanteresse. L'œil chargé de langueur, où brille encor l'espoir. Il savoure à longs traits le plaisir de se voir. Et, sur l'herbe étendu, se soulevant à peine. Il adresse ces mots à la forêt prochaine : « Solitude profonde, asile ténébreux, Oia tant d'amans discrets ont soupiré leurs feux, Oui, j'en prends à témoin votre antique feuillage. Depuis qu'à leurs secrets vous prêtez votre ombrage, Et que vous les cachez dans vos sombres détours, Avez-vous jamais vu d'aussi tristes amours? Ce que j'aime se peint dans ces eaux trop fidèles; Et ses charmes trompeurs sont fugitifs comme elles. Qu'est-ce donc qui m'arrête, au moment d'être heureux ? Ce ne sont point des monts, des rochers sourcilleux. Ni d'un rempart d'airain l'intervalle barbare;

C'est l'eau d'une fontaine, hélas ! qui nous sépare. Lui-même à mes désirs bien loin de s'opposer, Lorsqu'à ses flots émus je confie un baiser, De ma bouche enflammée il approche sa bouche : Le cruel! il m'échappe alors que je le touche. Que peu de chose nuit au bonheur des amans ! O toi, qui que tu sois, viens calmer mes tourmens. Pourquoi donc me fuis-tu? par quel destin contraire Ne puis-je te fléchir, t'attendrir et te plaire ? Ma jeunesse pour toi n'est-elle d'aucun prix? Des Nymphes ont aimé l'objet de tes mépris. Que dis-je? j'entrevois un rayon d'espérance : Sur cette onde attaché, quand vers toi je m'élance, Lorsque je tends les bras, je rencontre les tiens, Et tes prompts mouvemens sont l'image des miens. Tu ris lorsque je ris : sensible à mes alarmes, Tu parois à mes pleurs mêler aussi tes larmes ; Tu rends geste pour geste, et même, en ce moment, Si ce n'est pas encore un doux enchantement, Tu semblés me parler, et, fidèle interprète. Ce que ma bouche dit, ta bouche le répète. Trop douce illusion! signes trompeurs, hélas! Que je crois expliquer et que je n'entends pas ! Mais je n'en puis douter, j'adore mon image : Quel amant dut jamais prétendre davantage! Je possède, je suis l'objet de mon désir, Et je n'en jouis point à force d'en jouir! Puissé-je être à jamais séparé de moi-même !

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Puisse s'anéantir le bel objet que j'aime ! Quel vœu pour un amant ! Je cède à ma douleur; De mes jours malheureux l'Amour sèche la fleur. Déjà la mort s'approche, et je suis insensible. Elle est pour moi la fin d'un mensonge pénible. »

Il revient à la source, en prononçant ces mots,

Et trouble, par ses pleurs, la surface des eaux.

Son image à l'instant s'obscurcit et s'etîace.

« Quoi ! tu me fuis, barbare ! ah ! demeure par grâce !

Dit-il; ah! laisse-moi jouir de mon erreur,

M'enivrer de moi-même et nourrir ma fureur.

Oses-tu m'envier cette cruelle joie?

Ne pouvant rien de plus, au moins que je te voie. »

Il frappe en ce moment, et déchire son sein ;

Les roses et les lys s'y confondent soudain.

Vers l'onde colorée où se peint ce ravage

Il se penche, et frémit en voyant son ouvrage.

Comme aux premiers rayons d'un jour pur et serein

S'exhalent dans les airs les parfums du matin,

Comme à l'aspect du feu l'on voit fondre la cire,

Tel Narcisse languit; il succombe, il expire;

Ce n'est plus ce pasteur, par Écho préféré.

Forces, couleurs, attraits, tout s'est évaporé.

La Nymphe cependant, par lui si malheureuse, Imite encor les sons de sa voix douloureuse. « Hélas! » s'écrioit-il; elle répète : « Hélas! »

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Frappe les airs des coups dont il meurtrit ses bras, Et, du fond de la grotte où gémit sa tendresse, Joint des adieux plaintifs aux adieux qu'il s'adresse. Elle n'entend plus rien. Narcisse inanimé Sur le gazon épais tombe et meurt consumé. Ses sœurs en gémissant préparent les guirlandes, Les feuilles de cyprès, les funèbres offrandes; Et déjà le bûcher, couvert de leurs cheveux. Semble leur demander leur frère malheureux. On cherche en vain son corps, on n'en voit plus la trace Narcisse disparoît : une fleur le remplace !

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