‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 1 sur 260 · M DCCC LXX · texte numérisé non relu

M DCCC LXX

Jean-Racine naquit à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639, de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel de cette ville , et de Jeanne Sconin , fille du procureur du roi aux eaux et forêts de Yillers-Cotterets. Orphelin de père et de mère avant d'avoir atteint sa cinquième année, il fut d'abord élevé , ainsi qu'une sœur à peu près du même âge que lui, sous la tutelle de son aïeul paternel. Il fut mis ensuite au collège de la ville de Beauvais pour y faire ses humanités. On était alors en pleine guerre civile ; on se battait à Paris et dans les provinces. Les écoliers euxmêmes s'en mêlèrent , et prirent parti chacun selon son inclination. Racine fut obligé de se battre comme les autres, et reçut au front un coup de pierre dont il porta toujours la cicatrice. Aussi son principal le montrait-il à tout le monde comme un brave. Il paraît que cette bravoure lui passa avec Tàge, si Ton en juge par la lettre qu'il écrivit à Roileau, du camp devant Mons , le 3 avril 1091.

Ainsi que l'État , l'Église avait à cette époque ses guerres intestines. Par suite de ces troubles, plusieurs solitaires de Port -Royal s'étaient retirés dans la chartreuse de Bourg-Fontaine, près de la Ferté-Milon Ils engagèrent

() ME DK RACINE

Marie Desmoiilins , aïeule paternelle de Racine, et devenue sa tutrice en 1650, à le faire entrer à la maison des Granges , voisine de Port-Royal-des Champs , et regardée alors comme la meilleure école pour la jeunesse. C'est là que s'étaient retirés , pour se dévouer au service de Dieu et à l'instruction des jeunes gens, l'avocat Lemaistre , le docteur Hamon , Nicole , Sacy , Lancelot. Racine trouva dans ces hommes d'un savoir éminent et d'une piété exemplaire de précieux instituteurs, qui surent à la fois cultiver en lui le goût des lettres et lui inspirer cet esprit de religion qui l'éloigna depuis de la scène française. Grâce au savant et modeste Lancelot , qui se chargea de lui enseigner le grec , il fut bientôt en état de comprendre dans leur langue les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique. Pour les lire avec fruit , il en faisait des extraits et des traductions , il y ajoutait des remarques sur les pensées et sur le style. Philosophes, orateurs, historiens, poètes, romanciers , tous les grands écrivains furent chargés tour à tour de fournir aux besoins de cet esprit avide ; le beau, sous toutes les formes , l'attirait par un charme invincible. « Son génie néanmoins l'entraînait de préférence vers la poésie , et son plus grand plaisir était de s'aller enfermer dans l'abbaye avec Sophocle et Euripide , qu'il savait presque par cœur ; il avait une mémoire prodigieuse. Il trouva par hasard le roman grec de Théagène el Charidée . Il le dévorait , lorsque le sacristain Claude Lancelot , qui le surprit dans cette lecture , lui arracha le livre et le jeta au feu. Il trouva le moyen d'en avoir un autre exemplaire, qui eut le même sort , ce qui l'engagea à en acheter un troisième; et, pour n'en plus craindre la proscription, il l'apprit par cœur, et le porta au sacristain en lui disant : « Vous pouvez encore brûler celui-ci comme

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les autres ' . » Une telle ardeur pour la poésie ne se pouvait longtemps contenir. Le jeune élève de Port-Royal se mit à chanter les beautés champêtres de sa solitude, les bâtiments du monastère, le paysage , les prairies, le bois, l'étang, etc. Il nous reste de ces premiers essais de sa muse sept odes, qui n'ont d'ailleurs rien de remarquable. La traduction des hymnes du bréviaire romain est probablement d'une date postérieure, ou du moins il l'aura retouchée ; car elle porte l'empreinte d'un talent déjà mûr, qu'on ne trouve point dans les odes dont nous venons de parler. Du reste, il réussissait mieux, à cette époque, dans la versification latine que dans la française.

Après trois ans passés dans cet asile de l'étude et de la piété. Racine alla à Paris, au mois d'octobre 1658, pour faire sa philosophie au collège d'ilarcourt. Malgré son désir de savoir et son aptitude pour apprendre , le syllogisme lui souriait peu , et il se plaint quelque part à un de ses amis ,

De 110 respirer ([u'ai-^'iimeiits,

et d'avoir

Lu tè(e pleine, à tous luuineiils.

De majeures et de mineures, etc.

Le mariage du roi en 1660 vint heureusement lui offrir l'occasion de renouer avec la poésie , dont la logique l'avait violemment séparé. Il composa son ode intitulée la Nymphe de la Seine, et la fit porter à Chapelain , qui régnait encore au Parnasse. Chapelain augura bien de ce début; il donna au poète naissant beaucoup d'éloges, lui offrit ses services, et parla de lui si avantageusement à Colbert , que ce ministre lui envoya cent louis de la part

I Mémoires de L. Racine.

« VIE DE BACINE

du roi , et peu après le fît mettre sur l'état pour une pension de six cents livres, en qualité d'homme de lettres.

La Nymphe de la Seine fut suivie de près par un sonnet sur la naissance d'un enfant de M'"" Vitart , tante de Racine. Une ode , un sonnet , tout cela sans doute était fort innocent; mais tout cela se faisait sans l'aveu de ses austères instituteurs de Port-Royal , qui ne craignaient rien tant pour lui que son excessive passion des vers. On lui adresîa des réprimandes ; il les écouta , et n'en tint compte. A la fin il fut obligé d'aller passer quelque temps à Chevreuse , oii M. Vitart , intendant du château , le chargea de surveiller les réparations. Ce séjour lui parut une captivité ; et ses lettres de Chevreuse sont datées de Uainjlone, Il n'y resta que peu de temps, assez pour s'ennuyer beaucoup , mais pas assez pour se corriger de son goût pour la poésie.

Au sortir de BabyJone, il se résolut à a'icr en Languedoc , dans l'espoir d'obtenir un bénéfice. Il avait dans cette province un oncle maternel nommé le père Sconin , chanoine régulier de la congrégation de Sainte-Geneviève , dont il avait été général , homme fort estimé et de beaucoup d'esprit, mais inquiet et remuant , qu'on avait envoyé à Uzès pour s'en défaire. Le père Sconin était tout disposé à résigner son bénéfice à son neveu, et celui-ci tout prêt à l'accepter; mais il fallait être régulier, et Racine ne se sentait guère de vocation pour l'état ecclésiastique. « Je passe mon temps, écrit -il à M. Vitart (17 janvier 1G62), avec mon oncle, saint Thomas et Virgile, Je fais force extraits de théologie , et quelquesuns de poésie. Mon oncle a de bons desseins pour moi, il m'a fait habiller de noir depuis les pieds jusqu'à la tête; il espère me procurer quelque chose , etc. » C'est-

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à-dire que , poui' l'amour du bénéfice. Racine se soumettait à tout ce que voulait son oncle ; mais il n'avait du théologien que l'habit noir, qui cachait mal le poète, comme le prouvent les lettres qu'il écrivait en toute liberté à l'abbé Levasseur. Aussi ne tarda-t-il pas à s'en dépouiller pour marcher plus librement dans la carrière où le poussait son génie. Depuis qu'il avait mis dans sa mémoire tout le roman grec de Thcagène et Chariclée , il n'aNait pas cessé d'aimer Iléliodore ; il admirait son style et l'artifice merveilleux avec lequel sa fable est conduite. Il commença une tragédie sur le môme sujet, et lorsque, las des incertitudes de son oncle et rebuté par les obstacles , il eut renoncé au bénéfice et fut revenu à Paris, il alla montrer sa pièce à Molière , alors directeur du théâtre du Palais-Royal , et qui avait la réputation de bien accueillir les jeunes auteurs.

Molière , tout en trouvant cette production faible , y entrevit sans doute le germe d'un grand talent; il encouragea le jeune homme , le secourut de sa bourse, et lui conseilla d'abandonner les aventures romanesques de Théagène et Chariclée, pour le sujet plus tragique de la Theba'ide

La Théhaidc lut jouée en 1064. Racine, pressé, dit-on, par le peu de temps que lui avait donné Molière pour la composer, y avait fait entrer deux récits de VÀntùjone de Rotrou, qui passaient alors pour inimitables. Ces deux morceaux disparurent à l'impression, et la ThébaUle telle que nous l'avons n'en a pas conservé de traces.

Quelque temps auparavant il avait donné son ode intitulée la Renommée aux 31 uses ; elle lui valut , de la part du roi, une gratification de six cents livres, pour lui donner le moyen de continuer son application aux belles-

lettres , comme il est dit dans l'ordre signé par Colbert le 26 août 1664. Mais, ce qui était plus précieux encore , elle lui procura l'amitié de Boileau. L'abbé Levasseur lui avait communiqué la pièce de son ami ; Boileau y fît des remarques, qu'il mit par écrit, et que l'auteur critiqué trouva très-judicieuses. Ils se virent par l'entremise de leur ami commun Levasseur, et formèrent dès lors les premiers nœuds de cette union si étroite qui ne devait finir qu'avec la vie.

La Thébaide fut suivie d'Alexandre , en 1665. Racine alla présenter sa pièce à Corneille, qui en était à Olhon, et déclinait rapidement. Celui-ci lui dit qu'il avait un grand talent pour la poésie, mais qu'il n'en avait point pour la tragédie , et il lui conseilla de s'appliquer à un autre genre. Il ne faut pas s'en étonner : sauf la pureté des vers, rien ici n'annonçait encore Racine; d'ailleurs celui qui avait peint sous des traits si fiers les Vieux ilhislres , comme il appelait ses personnages , ne jugeait pas que les Doucereux fussent capables de se maintenir à côté d'eux sur la scène. Mais le goût du public avait changé depuis Horace et Cinna; loin de trouver Alexandre trop doucereux, plus d'un spectateur était tenté de lui faire le reproche contraire, et de s'écrier comme dans Boileau :

Je ne sais pas pourquoi ron vante l'Alexandre ; Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.

Alexandre fut donc applaudi , grâce à ses défauts mêmes , et ce qui dut donner à Racine une bonne opinion de son génie, Saint-Évremond, qui l'avait critiqué, et dont les jugements faisaient alors autorité , ne craignit pas d'écrire, après avoir lu la nouvelle pièce, que la vieillesse de Corneille ne l'alarmait plus, et qu'il n'avait plus

peur de voir finir avec lui la tragédie. Corneille , chez qui l'amour d'auteur devenait d'autant plus vif que ses dernières pièces en étaient moins dignes, fut sans doute peu iiatté qu'on lui nommât un successeur avant sa mort , et l'on ne voit pas, depuis sa malencontreuse prophétie, qu'il soit jamais revenu de ses préventions. 11 y eut toujours entre les deux rivaux plus que de la froideur. L'un était mordant, l'autre susceptible; c'était plus qu'il n'en fallait pour les brouiller ensemble. L'Alexandre eut de plus le malheur de faire perdre à son auteur l'affçction de Molière, quoiqu'il ait toujours conservé son estime. Racine, pour obtenir à la fois un double triomphe, ou peut-être , en effet , par défiance du talent de la troupe de Molière , avait fait représenter sa pièce en même temps sur les deux théâtres, celui de l'hùtel de Bourgogne et celui du Palais-Royal. Molière s'ufl'ensa de ce procédé , et cessa de voir Racine , qui se repentit sans doute d'avoir acheté à ce prix le succès de sa tragédie.

Ici se placent deux ouvrages que le public n'attendait guère d'un jeune auteur tragique, ni suitout d'un élève de Port-Royal : ce sont les deux Lettres à l'auteur des hérésies imaginaires. Voici quelle en lut l'occasion. Desmarets de Saint-Sorlin , rebuté du mauvais succès de son Clovis, avait renoncé au métier de poète pour se faire prophète. Il se vantait d'avoir trouvé la clef de l'Apocalypse, et annonçait une armée de cent quarante -quatre mille victimes , qui rétablirait, sous la conduite du roi , la vraie religion. Nicole, dans des lettres qu'il intitula Visionnaires, foudroya ce prétendu illuminé, qui ne s'était d'abord fait connaître dans le monde que par des romans et des comédies. « Ces qualités, ajoutait Nicole, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens ,

sont horribles, considérées suivant les principes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans et un poëte de théâtre est un empoisonneur public , non des corps , mais des âmes ; il se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet , ou qu'il a pu causer. » Racine, qui venait de recevoir de sa tante une de ces lettres , qu'il appelait des excommunications , par laquelle il se voyait exclu de Port- Royal à cause de sa liaison avec des comédiens, ne douta pas que ce ne fût lui qu'on voulût désigner sous le nom à^ empoisonneur public. Rlessé dans sa gloire la plus chère, il prit la plume contre Nicole et Port-Royal tout entier, il fit une lettre pleine de traits piquants que n'eût pas désavoués l'auteur des Provinciales. Les solitaires gardèrent le silence : puis tout à coup il parut deux réponses, dont 11 première était fort solide. Racine, qui s'aperçut bien, au style, qu'elles ne venaient pas de ses anciens maîtres, les méprisa. Mais voilà que dans une édition des Visionnaires , faite en Hollande , on imprima ces deux réponses précédées d'un avertissement laudatif. Racine, piqué cette fois, moins des réponses elles-mêmes que du soin de MM.. de Port-Royal de les faire imprimer dans leurs ouvrages , fit contre eux la seconde lettre avec une préface, et alla montrer le tout à Boileau. « Cela , lui dit Boileau , fera honneur à votre esprit , mais n'en fera point à votre cœur. — Eh bien ! reprit Racine , pénétré de ce reproche , le public ne verra jamais cette seconde lettre. « Il retira en même temps tous les exemplaires de la première ; mais ce fut en vain : elle parut bientôt après dans les journaux. Quant à la seconde , elle se trouva par hasard dans les papiers de l'abbé Dupin, et ceux qui en furent les maîtres après sa mort la

VIE DE RACINE d3

firent imprimer. Racine se repentit toujours de ce démêlé, et un jour que quelqu'un le raillait sur ce sujet : « Oui , Monsieur, répondit-il avec une noble humilité , vous avez raison , c'est l'endroit le plus honteux de ma vie , et je donnerais tout mon sang pour l'efFacer. » Personne n'osa plus lui en reparler.

En 1 007, Racine , engagé jusque-là dans une mauvaise route , en prit tout à coup une différente , inconnue peutêtre à Corneille 'lui-même. Celui-ci avait étonné, enlevé le spectateur ; son jeune rival chercha à l'émouvoir et à l'attendrir. La pitié lui parut un ressort tragique plus actif, plus étendu, d'un effet plus pénétrant et moins passager que l'admiration. 11 étudia le cœur humain , ses passions, ses faiblesses, ses replis lés plus secrets. C'est là q"a'il découvrit un genre de tragédie tout nouveau, dont il offrit le premier et probablement l'inimitable modèle dans son Àndromaque , celle de toutes ses tragédies qui , « sans être la plus parfaite, produit le plus d'effet au théâtre par l'expression énergique et vraie des sentiments et des caractères, et par l'heureuse alternative de crainte et d'espérance, de terreur et de pitié, dont le poète sait agiter nos âmes'. » Le succès d' Àndromaque ne se peut comparer qu'à celui qu'avait eu le Cid dans les premières représentations. Mais comme le Cid aussi, elle eut trop d'admirateurs pour n'avoir pas d'envieux. Un certain Subligny, qui se vantait d'avoii- trouvé dans la nouvelle pièce plus de trois cents fautes de sens, entreprit d'en faire la critique en forme de comédie, sous le titre de : la FoUe Querelle, ou la Critique d' Andromaque. L'auteur en profita pour corriger quelques négligences de style ; mais il laissa subsister certains tours nouveaux

' Roger, de rAcadémie française.

que Subligny regardait comme des fautes , et qui depuis ont été ti*ouvés heureux et sont devenus familiers à notre langue. Quant au reproche qu'on fît à Pyrrhus d'être trop violent et trop emporté, ou encore d'être un malhonnête homme parce qu'il manque de parole à Hermione , il n'y répondit qu'en faisant dans sa tragédie suivante le portrait d'un parfait honnête homme, ce qui fit dire à Boileau dans sa septième J^lpître :

Au Cid [«'isécuté Cinnadoit sa naissance,

Et ta itliimc peut-être aux renseurs de Pyiilius

Doit les |»lus nobles traits dont tu pei^^uis Burrhus.

Mais, avant de peindre Burrhus, Racine voulut crayonner des personnages moins sévères , et prouver qu'il n'avait pas moins que Corneille le double talent de la tragédie et de la comédie. On se rappelle qu'il rêvait depuis longtemps un bénéfice ; il en avait enfin obtenu un , lorsqu'un réguUer vint le lui disputer. Il fallut plaider, voir des avocats, solliciter des juges. A la fin, las d'un procès « que ni lui ni ses juges n'entendirent », il abandonna le bénéfice, et se consola de cette perle par une comédie contre les juges et les avocats intitulée les Plaideurs. On a prétendu à tort que cette pièce est de plusieurs mains. L'auteur reçut seulement de ses amis le motif de quelques scènes, et emprunta à des hommes de palais quelques formules, quelques expressions étrangères à ses études habituelles. Soit que le parterre ne fût pas d'abord sensible au sel attique de cette comédie, soit plutôt que cette copie trop fidèle eût attiré des ennemis à l'auteur, les Plaideurs furent mal accueillis à Paris , et les comédiens n'osèrent la jouer que deux fois. Molière, qui assistait à la seconde représentation, quoique brouillé

avec Racine , ne jugea pas comme le public ; il dit tout haut , en sortant , que cette comédie était excellente , et que ceux qui s'en moquaient méritaient qu'on se moquât d'eux. Un mois après, la pièce fut représentée à Versailles, devant la cour; Louis XIV applaudit , et bientôt tout Paris fit de même (IG68). L'année suivante, l'auteur reçut une gratification de douze cents livres sur un ordre particulier de Colbert.

En 16G9 parut Brilannicus. 11 fut reçu froidement, et l'auteur avoue dans sa préface qu'il craignit quelque temps que cette tragédie n'eût une destinée malheureuse. Britannicus pouvait n'être pas compris de tous: c'est, comme on sait, la pièce des connaisseurs. Andromaque d'ailleurs avait rendu le public plus difficile; mais il faut bien dire aussi que l'envie s'en mêlait. 11 y avait à l'hôtel de Bourgogne un banc où les auteurs avaient coutume de se réunir pour juger les pièces nouvelles , et qu'on appelait le banc formidable. Le jour de la première représentation de Brilannicus , ils se dispersèrent afin de ne donner aucun soupçon de leur projet, qui était de faire tomber cette tragédie. Seul contre tous, Boileau eut le courage de ne point se mêler à cette cabale ; et à la fin de la pièce, transporté d'admiration , il courut embrasser Racine en s' écriant : « Voilà ce que vous avez fait de mieux. »

Une princesse fameuse par son esprit et par son amour pour la poésie , Henriette-Anne d'Angleterre , avait fait commander à la fois à Cornedle et à Racine une tragédie sur le sujet de Bérénice. Trois mots de Suétone : Invilus invitam dimisit , voilà tout le fonds de la pièce, fonds bien léger, que Boileau, s'il n'eût été absent, n'aurait pas laissé exploiter par son ami ; mais surtout le sujet

16 VIE DE HACIiNE

allait peu au génie de Corneille, et puis il en était déjà à Âgésilas. Quoi qu'il en soit , les deux rivaux se mirent à l'œuvre à l'insu l'un de l'autre, et les deux Bérénice parurent en même temps , en 1G70. Celle de Racine triompha sans peine. C'est un miracle de l'art, et il n'y a jamais eu , dans aucune pièce, un plus grand mérite de difficulté vaincue. Yoilà sans doute, dit Voltaire, la plus faible des tragédies de Racine qui sont restées au théâtre : ce n'est pas une tragédie ; mais que de beautés de détail ! et quel charme inexprimable règne presque toujours dans la diction ! Pardonnons à Corneille de n'avoir jamais counu ni cette pureté, ni cette élégance; mais comment se peut-il faire que personne, depuis Racine, n'ait approché de ce style enchanteur ? w Bérénice eut trente représentations de suite honorées des larmes de la ville et de la cour, et le grand Condé répondait à ceux qui la critiquaient devant lui :

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, Et crois toujours la voir pour la première fois.

Mais elle fut peu respectée au Théâtre -Italien. L'auteur assistait à cette parodie bouffonne , et parut rire comme les autres de la rime indécente qu'Arlequin mettait à la suite de la reine Bérénice; au fond, il fut très-alïligé , et il avouait lui-même qu'il n'avait ri qu'extérieurement. « C'était dans de pareils moments qu'il était dégoiîté du métier de poëte , et qu'il faisait résolution d'y renoncer ; il reconnaissait la faiblesse de l'homme et la vanité de notre amour-propre , que si peu de chose humilie ' ! »

Les spectateurs étai-ent habitués à ne voir presque toujour sur la scène que des Grecs et des Romains ; leur

1 Mémoires de L. Racine.

curiosité dut être vivement piquée lorsque Racine leur mit sous les yeux, dans la tragédie de Bojazet (1672), des mœui's et des costumes tout nouveaux. Pour les connaisseurs , ils virent dans Bajazet quelque chose de plus que de la nouveauté ; ils admirèrent le rôle de Roxane et celui d'Acomat , deux créations qui feront vivre à jamais cette tragédie, malgré ses défauts.

Segrais raconte que Corneille , placé près de lui à la première représentation , lui dit tout bas : « Les habits sont à la turque , mais les caractères sont à la française; je ne le dis qu'à vous , pour qu'on n'aille pas croire que j'en parle par jalousie. » Cela est vrai de Bajazet et d'Alalide ; mais Corneille était trop juste pour adresser ce reproche aux autres personnages. L'année suivante, 1 G? 3, « Racine entreprit de lutter de plus près contre Corneille, en mettant comme lui sur la scène un de ces grands caractères de l'antiquité d'autant plus difficiles à bien peindre que l'histoire en a donné une plus haute idée. Il avait fait voir dans Acomat ce qu'il pouvait mettre de force dans un personnage d'imagination ; il fit voir dans Alilhridale avec quelle énergie et quelle fidélité il savait saisir tous les traits de ressemblance d'un modèle historique. On trouve chez lui Milhndale tout entier, son implacable haine pour les Romains , sa fermeté et ses ressources dans le malheur, son audace infatigable, sa dissimulation profonde et cruelle , ses soupçons , ses jalousies , ses défiances , etc. ' » Voltaire a dit que l'intrigue de Mithridale n'est autre chose que l'intrigue de VAvare; mais qu'importe, si des moyens de comédie y sont traités noblement , tragiquement , et de manière

1 La Harpe.

à exciter l'intérêt et la terreur? Cette tragédie essuya du reste peu de contradictions, et M""* de Coulanges écrivit à M™* de Sévigné elle-même : « Miihridale est une pièce charmante ; on y pleure , on y est dans une continuelle admiration. On la voit trente fois, on la trouve plus belle à la trentième qu'à la première. » Il est bon de savoir que la première représentation avait eu lieu depuis un mois seulement.

L'année où Racine donna Mithridate, il fut reçu à l'Académie. « Son remercîment fut fort court et fort simple , et il le prononça d'une voix si basse, que Colbert, qui était venu pour l'entendre , n'entendit rien , et que ses voisins mêmes en entendirent à peine quelques mots. Il n'a jamais paru dans les recueils de l'Académie, et ne s'est point trouvé dans ses papiers après sa mort. L'auteur apparemment n'en fut pas content, quoique, suivant quelques personnes éclairées , il fût né autant orateur que poète ^ »

Pendant que Corneille terminait par la tragédie plus que médiocre de Surèna sa carrière dramatique, qui avait été si brillante , Racine donnait à la scène un nouveau chef-d'œuvre sous le titre d'Iphigénie (1764). Voltaire regarde cette pièce comme le modèle des tragédies. « Veut-on de la grandeur ? on la trouve dans Achille , mais telle qu'il la faut au théâtre , nécessaire , passionnée , sans enflure , sans déclamation. Veut -on de la vraie politique? tout le rôle d'Ulysse en est plein , et c'est une pohtique parfaite, uniquement fondée sur l'amour du bien public j elle est adroite , elle est noble , elle ne discute point , elle augmente la terreur. Clyternnestre est le modèle du grand pathétique ; Iphigénie, celui de la sim-

1 Mémoires de L. Racine.

plicité noble et intéressante ; Agamemnon est tel qu'il doit être : et quel style ! c'est là le vrai sublime. — 0 tragédie des tragédies, s'écrie-t-il ailleurs, beauté de tous les temps et de tous les pays ! malheur au barbare qui ne sent pas ton prodigieux mérite ! » 11 se trouva pourtant un assez grand nombre de ces barbares. Non contents de ne pas sentir les beautés de VIphigénie et de la critiquer amèrement, ils lui opposèrent une autre Iphigénie, donnée d'abord sous le nom de Coras , et revendiquée par Lerlerc, que l'Académie avait le malheur de compter parmi ses membres. Coras, Leclerc et leur Iphigénie ne sont plus connus que par l'épigramme de Racine :

Ëntro Leclerc et son ami Coras, etc.

tandis que la véritable Iphigénie, célébrée par Roileau, a vu sa gloire grandir chaque jour, pour enfln

Devenir L'éternel entretien des siècles à venir.

Les attaques dirigées contre Iphigénie n'étaient qu'un faible prélude des persécutions que devait essuyer Phèdre trois ans après (1077), On ne lit plus que par curiosité la Phèdre de Pradon. Elle balança pourtant pendant un an celle de Racine. C'était l'effet d'une cabale odieuse, à la tête de laquelle figuraient le duc de Nevers et la duchesse de Bouillon , neveu et nièce du cardinal Mazarin. Toutes les premières loges des deux théâtres avaient été louées pour Pradon , et laissées vides pour Racine; cette manœuvre coûta environ vingt-huit mille francs de notre monnaie actuelle. Ce qu'il y a de plus incroyable , c'est qu'elle réussit assez, pendant quelque temps, pour tromper le pubhc. Enfin la reprise de Phèdre mit les deux pièces à leur place ; et Boileau , pour relever le courage de

son ami , lui adressa sa septième Épître, sur l'utilité qu'on retire de la jalousie des envieux.

Après Phèdre, Racine avait encore formé quelques projets de tragédies ; « il avait dessein de ramener la tragédie des anciens , et de faire voir qu'elle pouvait être parmi nous, comme chez les Grecs, exempte d'amour. Il voulait purifier entièrement notre théâtre. Mais, ayant fait réflexion qui'l avait un meilleur parti à prendre, il prit le parti d'y renoncer pour toujours, quoiqu'il fût encore dans toute sa force, n'ayant environ que trente-huit ans , et quoique Boileau le félicitât de ce qu'il était le seul capable de consoler Paris de la vieillesse de Corneille. Beaucoup plus sensilîle, comme il l'avouait lui-même, aux mauvaises critiques qu'essuyaient ses ouvrages qu'aux luuanges qu'il en recevait , ces amertumes salutaires que Dieu répandait sur son travail le dégoûtèrent peu à peu du métier de poète. Par sa retraite , Pradon resta maître du champ de bataille ; ce qui fit dire à Boileau :

Et la scène française est en proie à Pradon ',

On n'a pas manqué , au xvni* siècle , de dénaturer les motifs de la conversion de Racine. On a dit : « C'est l'orgueil, c'est le dépit , c'est la colère qui ont arrêté l'auteur de Phèdre dans sa brillante carrière ; il a voulu punir l'injustice de son siècle ; il s'est retiré du théâtre comme Achille du camp des Grecs, pour se venger de l'affront fait à son chef-d'œuvre, etc. Mais comment admettre une telle supposition , quand on sait que Racine est resté vingt ans ferme et inflexible dans son aversion pour tout ce qui pouvait rappeler ses productions dramatiques , qu'il

1 Mémoires de L. Racine.

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témoigne toujours pour ses chefs-d'œuvre la plus profoode indifférence , et qu'il fît sucer à ses enfants , avec le lait , le mépris des romans et des pièces de théâtre? Concluons donc que ce fut l'esprit religieux, une profonde et solide piété , et non pas l'orgueil , le dépit et la colère, qui l'arrachèrent à des occupations qu'il n'a cessé de regarder, pendant tout le reste de sa vie , comme criminelles devant Dieu... Il sentit qu'il lui était impossible de concilier l'esprit de l'Évangile avec l'esprit de la comédie, et quand il voulut être chrétien, il cessa d'être poète de théâtre ' . »

En se retirant du théâtre. Racine avait eu l'intention de se séparer aussi complètement du monde. Ce fut avec peine qu'on le détourna de ce projet et qu'on le décida à se marier ; et , lorsque dans la suite de sa vie il était agité d'inquiétudes domestiques, il s'écriait quelquefois : « Pourquoi m'y suis-je exposé? pourquoi m'a-t-on détourné de me faire chartreux? je serais bien plus tranquille. » Il eut du moins la consolation de trouver dans Catherine de Romanet, qu'il épousa le 1" juin 1677, une compagne capable de lui rendre moins amer le reste de ses jours, par ton attachement à tous ses devoirs d'épouse et de mère , et surtout par son admirable piété ; elle sut le captiver entièrement , et lui tenir lieu de toutes les sociétés auxquelles il venait de renoncer. Indifférente à la poésie , qu'elle ne connaissait pas , puisqu'elle ignorait même ce que c'était qu'un vers, elle ne vit jamais représenter, elle ne lut jamais les tragédies de son mari, et en apprit seulement les titres par la conversation. La femme de Racine ne savait pas ce que

1 GeoflVov.

22 VIE DK RACINE

c'est que Phèdre! précieuse ignorance qu'on se prend volontiers à regretter de nos jours î

Un des premiers soins de Racine après son mariage fut de se réconcilier avec messieurs de Port-Royal. Quoiqu'il fût l'agresseur, il fît sans hériter les premières démarches, toujours plus difficiles à celui qui a tort. Boileau fut le médiateur. 11 s'avisa de porter à Arnauld un exemplaire de Phèdre, et quand il l'eut obligé de convenir devant un nombreux auditoire composé de jeunes théologien?, que la tragédie est innocente, il lui demanda la permission de lui amener le lendemain l'auteur de Phèdre. Le jour suivant , quoique Arnauld fût encore en nombreuse compagnie , le coupable , entrant avec l'humilité et la confusion peintes sur le visage, se jeta à ses pieds; Arnauld se jeta aux siens, et tous deux s'embrassèrent. « Tout cela sans doute, dit la Harpe, est bien loin de nous; maisc' était Arnauld, c'était Racine, c'étaient des chrétiens du siècle de Louis XIV, et non des sophistes du nôtre. »

Quoique Boileau et Racine n'eussent encore aucun titre qui les appelât à la cour, ils y étaient fort bien reçus l'un et l'autre ; et lorsqu'on forma le projet d'une histoire suivie du règne de Louis XIV, ce fut à eux que M""® de Maintenon proposa d'en confîer l'exécution. Le roi y consentit et les nomma ses historiographes en 1 677. Dès ce moment les deux poètes , résolus de ne plus l'être, ne songèrent qu'à remphr dignement leur rôle d'historiens. Au retour de la campagne qui fut si courte et si glorieuse , le roi leur dit : a Je suis fâché que vous ne soyez pas venus avec moi ; vous auriez vu la guerre, et votre voyage n'eût pas été long. — Votre Majesté, lui répondit Racine, ne nous a pas donné le temps de faire nos habits. « L'année suivante, ils accompagnèrent l'armée pour être témoins des sièges

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et des combats. On conte , de leur simplicité et de leur ignorance des choses militaires , plusieurs anecdotes piquantes, mais probablement peu authentiques, et qu'il est d'ailleurs inutile de rapporter ici. Quoi qu'il en soit, Racine s'occupait de son œuvre historique, et il ne regardait pas ce travail, quoi qu'en ait dit Valincour, comme opposé à son génie. Nous ne pouvons sans doute juger de cette composition , que l'incendie a dévorée. Mais « avec son jugement exquis , son imagination brillante, son goût délicat , cette élégance , cette harmonie qu'on remarque dans sa prose, la profondeur et l'énergique précision qu'on admire dans les imitations de Tacite , dont il enrichit sa tragédie de Brilannicus , Racine promettait un historien tel que nous n'en aurons peut-être jamais? il paraît même que c'était l'attente du public , et que l'on se consolait, dans cet espoir, de la perte du poëte'. » (Iràce à son titre d'historiographe , Racine avait souvent accès auprès du roi ; lorsqu'il avait écrit quelque morceau intéressant, il allait le lui Ure, et l'on sait que Louis XIV prenait à ces lectures un plaisir extrême. Cependant on ne peut dire que jamais il ait abusé de ces occasions pour faire bassement sa cour ; il cherchait à mériter l'estime de son souverain, et il se féhcitait de se voir aussi avant dans ses bonnes grâces : voilà tout son crime en fait de flatterie. Du reste, son plus grand bonheur était de partager son temps entre ses livres et ses amis , et de se retrouver au sein de sa famille. Un jour qu'il revenait de Versailles pour goûter ce plaisir, un écuyer vint lui dire qu'on l'attendait à dîoer à l'hôtel de Condé. « Je n'aurai pas l'honneur d'y aller, lui répondit-il ; il y a plus de huit jours que je nai

' Geoffroy.

VU ma femme et mes enfants , qui se font une fête de manger aujourd'hui avec moi une très-belle carpe ; je ne puis me dispenser de dîner avec eux. ■»> Sa vie intérieure était édifiante. Il n'allait jamais aux spectacles, et ne parlait, devant ses enfants, ni de comédie, ni de tragédie profane. Il faisait tous les jours sa prière en commun avec sa femme , ses enfants et ses domestiques , et leur expliquait l'Évangile. Quelquefois il jouait avec les siens à la procession , pendant que ses filles faisaient le clergé, et un de ses fils le curé. Cela rappelle Agésilas allant à cheval sur un bâton pour amuser ses enfants.

Depuis Phèdre, Racine s'était fait un devoir de religion de ne plus penser à la poésie , et n'avait accordé qu'à la sollicitation de M. de Seignelay son Idylle sur la paix. 11 s'y vit cependant rappelé par un devoir de religion auquel il ne s'attendait pas. M"* de Main tenon , voulant divertir les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant , le pria de lui faire, dans ses moments de loisir, quelque espèce de poëme moral ou historique dont l'amour fût entièrement banni. Après quelque hésitation, Racine accepta cette tâche délicate, et choisit le sujet à'Esther (1682). Il ne tarda pas à porter à M""^ de Maintenon non -seulement le plan de sa pièce , mais le premier acte tout fait. « Elle en fut charmée, et sa modestie ne put l'empêcher de trouver dans le caractère d'Esther et dans quelques circonstances de ce sujet des choses flatteuses pour elle. La Vasthy avait ses applications, Aman des traits de ressemblance ; et indépendamment de ces idées , l'histoire d'Esther convenait parfaitement à Saint-Cyr. Les chœurs que Racine, à l'imitation des Grecs , avait toujours eu en vue de remettre sur la scène, se trouvaient placés naturellement dans Esther: et il était ravi d'avoir eu cette occasion de les faire con-

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naître et d'en donner le goût ' . w La pièce eut un grand succès ; mais elle n'empêcha pas Racine de reconnaître qu'elle n'était pas dans toute la grandeur du poëme dramatique. L'unité de lieu n'y était pas observée, et elle n'était qu'en trois actes. 11 entreprit de traiter un autre sujet de l'Écriture sainte et de faire une tragédie plus parfaite. Il aura de la peine à faire mieux quEsther, disait M"^ de Sévigné; il n'y a plus d'histoire comme celle-là. C'était un hasard et un assortiment de toutes choses ; car Judith, Booz et Ruth ne sauraient rien faire de beau : Racine a pourtant bien de l'esprit, il faut espérer. » Racine, en effet, eut assez d'esprit pour faire Alhalie (1691). Ce fut dans un chapitre du quatrième livre des Rois qu'il trouva le plus grand sujet qu'un pciëte eût encore traité; et il sut en faire une tragédie qui, sans amour, sans épisodes , sans confidents, intéresserait toujours ; dans laquelle le trouble irait croissant de scène en scène jusqu'au dernier moment, et qui serait dans toute l'exactitude de? règles. Alhalie cependant fut d'abord à peine lue. On avait entendu dire qu'elle était faite pour Saint-Cyr, et qu'un des principaux personnages était un enfant; on ne jugea pas qu'elle valût la peine d'être examinée sérieusement. Ceux mêmes qui daignèrent la lire demeurèrent froids; et Arnauld, tout en h trouvant belle, la mit au-dessous d'Esther. Racine crut s'être trompé, et il en fit le sincère aveu à Boileau. « C'estvotre chef-d'œuvre, reprit celui-ci , je m'y connais, le public y reviendra. » La prédiction de Boileau s'est glorieusement accomplie ; mais Racine n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Il ne retira d'Athalie qu'un dégoû' plus profond et plus amer

I Souvenirs de M"* de CavluS.

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pour cette poésie qu'il avait tant aimée. Une malheureuse circonstance vint encore lui causer de nouveaux chagrins. Un jour qu'il s'entretenait avec M*"" de Maintenon de la misère du peuple, elle le pria de mettre par écrit ses observations. Il le fit et lui porta bientôt un mémoire solidement raisonné. Louis XIV le surprit entre les mains de M"°* de Maintenon , et parut choqué qu'un homme de lettres se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. « Parce qu'il sait faire parfaitement les vers, dit-il avec mécontentement , croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? » M™^ de Maintenon fît instruire l'auteur du mémoire de tout ce qui s'était passé, et lui fît dire en même temps de ne pas la venir voir jusqu'à nouvel ordre. Quelque temps après, désirant être dispensé d'une taxe , il fît présenter un placet au roi par des amis puissants. Cela ne se peut, répondit d'abord le roi, qui ajouta un moment après : « S'il se trouve dans la suite quelque occasion de le dédommager, j'en serai fort aise. » Racine ne fit attention qu'aux premières paroles ; il s'imagina qu'il était perdu d ius l'esprit du roi , et comme il n'en voyait pas le motif , il crut qu'on avait rendu suspecte sa liaison, bien naturelle pourtant, avec Port-Uoycil. Il en écrivit à M"* de Maintenon. « Je vous avoue, lui disait- il, que lorsque je faisais tant chanter dans Esther : Rois, chassez la calomnie, je ne m'attendais pas que je serais moi-même un jour attaqué par la calomnie. » Ses amis lui représentèrent qu'il se justifiait lorsqu'il n'était pas même soupçonné. 11 n'écouta rien. L'idée surtout de ne plus voir M""' de Maintenon entretenait ses terreurs chimériques. De son côté, M"® de Maintenon désirait vivement le revoir ; mais il ne lui était pas permis de le revoir chez elle. L'ayant aperçu par hasard dans le jardin de Versailles, elle

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s'écarta dans une allée pour qu'il pût l'y joindre. Une fois ensemble : a Que craignez- vous? lui dit-elle ; c'est moi qui suis cause de votre malheur, il est de mon intérêt et de mon honneur de réparer ce que j'ai fait : votre fortune devient la mienne. Laissez passer ce nuage, je ramènerai le beau temps. — Non, non, lui répondit-il, vous ne le ramènerez jamais pour moi. — Et pourquoi , reprit-elle, avez- vous une pareille pensée ?doutez-vous de mon cœur ou démon crédit ? » Il lui répondit : « Je sais , Madame , quel est votre crédit , et je sais quelles bontés vous avez pour moi ; mais j'ai une tante qui m'aime d'une façon bien différente ; cette sainte fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, des humiliations, des sujets de pénitence; et elle aura plus de crédit que vous. » En ce moment , on entendit le bruit d'une calèche. « C'est le roi qui se promène, s'écria M""" de Mainienon, cachez -vous. » 11 se sauva dans un bosquet. 11 prit trop à cœur ces afflictions ; la fièvre s'ensuivit; il se croyait guéri , quand il lui perça de la région du foie une espèce d'abcès. Cependant , les médecins lui ayant dit que ce n'était rien , il n'y songeait pas trop, et continuait d'aller à Versailles, non pour le plaisir qu'il y trouvait , mais pour cultiver les protections qu'il avait à la cour et qu'il désirait assurer à sa famille , lorsqu'un matin, étant à travailler dans son cabinet, il se sentit accablé d'un grand mal de tête. Il s'était aperçu aussi que depuis quelques jours son abcès était refermé ; il craignit des suites fâcheuses : il se mit au lit , et n'en sortit plus. Il supporta ses douleurs av( c une résignation toute chrétienne. On devait lui faire l'opération; l'un de ses fils lui dit qu'il espérait que cek lui rendrait la vie. « Et vous aussi, mon fils , lui répondit-il , voulez-vous faire comme les médecins, et m'amuser? Dieu est le maître de me

rendre la vie ; mais les frais de la mort sont faits. » Il en avait toujours eu d'extrêmes frayeurs , que la religion dissipa entièrement dans sa dernière maladie ; il s'occupa toujours de son dernier moment, qu'il vit arriver avec une tranquillité qui surprit et édiBa tous ceux qui savaient combien il l'avait appréhendé.

L'opération fut faite trop tard , et trois jours après il mourut, le 21 avril 1699, âgé de cinquante -neuf ans, après avoir reçu les sacrements avec de grands sentiments de piété, et avoir recommandé à ses enfants beaucoup d'union entre eux et de respect pour leur mère '. Yoici le testament que l'on trouva dans ses papiers :

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Je désire qu'après ma mort mon corps soit porté à Port- Royal-des -Champs , et qu'il soit inhumé dans le cimetière, au pied de la fosse de M. Ramon. Je supplie trèshumblement la mère cibbesse et les religieuses de vouloir bien m'accorder cet honneur, quoique je m'en reconnaisse très-indigne, et par les scandales de ma vie passée, et par le peu d'usage que j'ai fait de l'excellente éducation que j'ai reçue autrefois dans cette maison, et des grands exemples de piété et de pénitence que j'y ai vus, et dont je n'ai été qu'un stérile admirateur. Mais plus j'ai offensé Dieu, plus j'ai besoin des prières d'une si sainte communauté pour attirer sa miséricorde sur moi. Je prie aussi la mère abbesse et les religieuses de vouloir accepter une somme de huit cents livres. Fait à Paris , dans mon cabinet, le 10 octobre 1698.

« Racine. »

1 Mémoires de L. Racine.

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