‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 2 sur 260 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE BRITANNICUS · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION DE BRITANNICUS

Do Ions les ouvruKOs qvw j'ai doiiiiés au public, il n'y en a poinl qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni |ilus de censeurs que celui-ci. Quehjue soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie ^ il sendjle qu'autant je me suis efforcé de la rendre bonne ^ autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que je le Taisais trop cruel. Pour moi, je croyais (|ue le nom seul de Néron f'ais;iit entendre quelque chose de plus que cruel. Mais |>eut-êtn' qu'ils rafiinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était hoimête 'homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite |>our savoir (pie, s'il a ét»^ quehpie temps un bon enqiereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s'agit [toinf dans ma tragédie des affaires du dehors ; Néron est ici dans son particulier et dans sa famille : et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages ipii pourraient aisément leur prouver (pie je n'ai point de réparation à lui faire.

D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais lait trop boa. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron : je l'ai toujouis regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant : il n'a pas encore mis le feu

32 PKEMIÈRE PRÉFACE DE IJKITANNK'.US

à Rome : il n'a pas encore lue sa' mère, sa femme, ses gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que jjersonne ne le méconnaisse.

Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont plaints (p»e j'en eusse lait un très-méchant homme et le conlident de Nvron. Il sullit d'un passage pour leur répondre. Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet aiïranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus ubditin adhuc vitiis mire conyruebdf.

Les autres se sont scandalisés (pie j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie le leur ai déclaré dans la préface iVAndroiiuKiue le sentiment d'Aristole sur le héros de la Iragt'die; et que, bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ail quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cœur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise, et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très-cajiable d'exciter la tonq)assion. Je n'en veux pas davantage.

Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième armée lorsqu'il mourut: on le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, oii l'on suppute les temps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette nommée Junia Silana , j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'auraient-ils à me répondre, si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé , comme l'Emilie de Cinna , comme la Sabine d'Horace? Mais j'ai à leur dire que, s'ils avaient bien lu l'histoire, ils y auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste, sœur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque, festwissima omnium puellarum. Elle aimait tendrement son frère , et leurs ennemis , dit Tacite , les accusèrent tous

deux d'inceste^ quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion. Si je la présente plus retenue qu'elle n'était^ je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les mœurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu.

L'on trouve étrange qu'elle paraisse sur le théâtre après la mort de Britanuicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. Mais, disent-ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir; uu autre l'aurait pu raconter pour elle. Ils ne savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne peuvent se passer en action : et que tous les anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire , sinon qu'ils viennent d'un endroit et qu'ils s'en retournent en un autre.

Tout cela est inutile , disent mes censeurs. La pièce est finie au récit de la mort de Britannicus, et l'on ne devrait point écouter le reste. On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète , où plusieurs personnes concourent , cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout : c'est ainsi que dans I'Amigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon ai>rès la mort de cette princesse, que j'en ai employé aux imprécations d'Agri|»|)ine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britanuicus.

Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difiiciles? la chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel , pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière , telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois , dun grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, dune infinité de déclamations où l'on ferait dire aux

:n PREMIÈRE fréfa<;e de britanmcus

acteurs tout le contraire de ce qu'ils de\Taient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre qui se voudrait l'aire haïr de sa maîtresse de gaieté de cœur, un Lacédémonicn grand l)arleurt, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour 2, une femme qui donnerait des leçons de lierté à des conquérants 3. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands homme» de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée d'un ancien , voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer, et nous devons sans cesse nous demander : Que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers? Que dirait Sophocle , s'il voyait représenter cette scène ? Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages : je l'aurais prétendu inutilement. Quid de te alii loquantur ipsi videant , dit Cicéron, sed loquentur tamen.

Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface , que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait de prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poëte mal intentionné, malevoli veteris poetœ, et qui venait briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies.

Occepta est agi :

Exclamât , etc.

On pouvait me faire une difficulté qu'on ne m'a point faite : mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie dans les vestales, où, selon Aulu-Gelle, on ne recevait personne au-dessous de six ans, m au-dessus de dix. Vais le peuple prend ici Junie sous sa protection; et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge

1 Lysander, dans lAgésilas de Corneille, et Agésilas lui-même. * César, dans la Mort de Pompée; et Pompée, dans Sertoriua. 3 Viriathe, dans Strlorxut ; et Ck)rneille , dans la Mort de Pompée.

prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'dge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège.

Enfin je suis très-persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurais d'autre parti à prendre que celui d'en proliter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers ; ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien , au contraire , de plus injuste qu'un ignorant : il croit toujours que l'admiration est le partage des gens qui ne savent rien : il condamne toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas : il s'attaque même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il a de l'esprit; et pour peu que nous résistions à ses sentiments, il nous traite de présomptueux, qui ne veulent croire personne, et ne songe pas qu'il tire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise que nous n'en tirons d'une assez bonne pièce de théâtre.

tlomine iinpeiito niinquam quidquani iiijiistius.

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