SCÈNE VI AGMIEMNON, ACHILLE
ACHILLE
Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi ', Seigneur; je l'ai jugé trop peu digne de foi.
1 Racine le fils a remarqué avec raison que la déclamation de tout ce morceau est recueil des plus habiles. (A. M.)
2 Vers heureux et touchant, absolument dans la manière et dans le goût particulier à Racine; il justifie Agamemnon et met à la place d'un roi barbare à qui l'ambition fait oublier la nature, un père malheureux et digne de pitié {G.}
s C'est là une scène immortelle, l'une des plus imposantes et des plus vigoureuses que l'on connaisse sur aucun théâtre, et l'un des chefs-d'œuvre du genre héroïque ; et cet héroïsme est animé de l'esprit de la tragédie, |)arce que la terreur est ici avec 1 admiration ; elle y est au point qu^, sans le nom diphigénie, qui est ici pour Achille ce qu'est pour lui Minerve dans Hliade, le glaive d'Achille serait tiré contre le diadème du roi des rois. C'est un coup de génie d'avoir su transporter sur notre théâtre cette grande scène de l'Iliade, et d'avoir su la placer si heureusement. Racine est le seul des modernes qui nous ait rendu le sublime d'Homère dans le dramatique, et nous retrouvons encore le sublime de l'épopée dans les tableaux du cinquième acte. (L.)
194 IPIIIGEINIE
On dit, et sans horreur je ne puis le redire ,
Qu'aujourd'hui par votre ordre Iphigénie expire;
Que vous-même, étouffant tout sentiment humain,
Vous l'allez à Calchas livrer de votre main :
On dit que sous mon nom à l'autel appelée
Je ne l'y conduisais que pour être immolée;
Et que, d'un faux hymen nous abusant tous deux.
Vous vouliez me charger d'un emploi si honteux.
Qu'en dites-vous, seigneur? Que faut-il que j'en pense'?
Ne ferez- vous point taire un bruit qui vous offense?
AGAMEMNON
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins. Ma fille ignore encor mes ordres souverains; Et, quand il sera temps qu'elle en soit informée, Vous apprendrez son sort, j'en instruirai l'armée*.
ACHILLE
Ah î je sais trop le sort que vous lui réservez.
AGAMEMNON
Pourquoi le demander, puisque vous le savez ?
AGUILLE.
Pourquoi je le demande? ô Ciel ! le puis-je croire Qu'on ose des fureurs avouer la plus noire 1 Vous pensez qu'approuvant vos desseins odieux Je vous laisse immoler votre fille à mes yeux? Que ma foi, mon amour, mon honneur y consente?
AGAMEMNON
Mais vous, qui me parlez d'une voix menaçante, Oubliez-vous ici qui vous interrogez?
ACHILLE
Oubliez-vous qui j'aime et qui vous outragez?
1 Ce premier effort que se fait Achille pour ne pas éclater d'abord devant le père d'iphigénie est supérieurement conçu, et ne fait que rendre la terreur plus grande. (L.)
2 Ce n'était pas une médiocre difficulté de soutenir la dignité d'Agamemnon Rêvant Achille, qui, d'après la Fable et notre imagination , est pour nous d'une grandeur presque surnaturelle. Racine en est venu à bout. (L.)