‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 118 sur 260 · SCÈNE II ACHILLE, IPHIGÉNIE · texte numérisé non relu

SCÈNE II ACHILLE, IPHIGÉNIE

ACHILLE

Venez, Madame, suivez-moi :

Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez; et bientôt, sans attendre mes coups, Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. Patrocle, et quelques chefs qui marchent à ma suite, De mes Thessalieus vous amènent l'élite : Tout le reste, assemblé près de mon étendard. Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile.

Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille'. Quoi ! Madame, est-ce ainsi que vous me secondez? Ce n'est que par des pleurs que vous me répondez ! Vous fiez-vous encore à de si faibles armes? Hâtons-nous : votre père a déjà vu vos larmes.

IPHIGÉNIE

Je le sais bien, seigneur : aussi tout mon espoir N'est plus qu'au coup mortel que je vais recevoir ^.

t Cette scène, pleine d'intérêt et de chaleur, est entièrement de Racine , qui, heureusement pour nous, a conçu son Achille comme Homère, et son rôle finira dans cette scène par un orage de fureur épouvantable, comme celui de Clytemnestredans la grande scène de l'acte précédent. (L.)

î Au coup, pour dam le coup; il faut accorder aux poètes ces libertés favorables à la précision et à la rapidité du style. (G.) Il faut bien les accorder aussi aux orateurs, car Bossueta dit : « N'espérez plus ou néant, non, non, n'y espérez plus. > /

204 IPHIGÉME

ACHILLE

Vous, mourir ! Ah ! cessez de tenir ce langage. Songez-vous quel serment vous et moi nous engage? Songez-vous, pour trancher d'inutiles discours, Que le bonheur d'Achille est fondé sur vos jours?

IPHIGÉME.

Le Ciel n'a point aux jours de «ette infortunée ' Attaché le bonheur de votre destinée.

Notre amour nous trompait; et les arrêts du sort Veulent que ce bonheur soit im fruit de ma mort. Songez, seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire : Ce champ si glorieux où vous aspirez tous, Si mon sang ne l'arrose est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée : En vain, sourd à Galchas, il l'avait rejetée : Par la bouche des Grecs contre moi conjurés Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez; à vos honneurs j'apporte trop d'obstacles : Vous-même dégagez la foi de vos oracles; Signalez ce héros à la Grèce promis ; Tournez votre douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâUt; déjà Troie en alarmes Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. Allez , et dans ces murs vides de citoyens Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens ; Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille : Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir,

1 Les scènes d'Achille avec Iphigénie ottrent d'un côté les transports de l'enthousiasme et d'une aveugle fureur, de l'autre la vertu héroïque d'une jeune lille de quinze ans; tout son discours est un modèle d'élégance et de sensibilité; notre langue et notre poésie n'ont rien de plus enchanteur dans le pathétique doux et tendre. (G.)

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