ACTE V, SCÈNE 11 âO
Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire, Ouvrira le récit d'uue si belle histoire. Adieu, prince; vivez, digne race des dieux.
ACHILLE
Non, je ne reçois point vos funestes adieux.
En vain par ces discours votre cruelle adresse
Veut servir votre père , et tromper ma tendresse ;
En vain vous prétendez, obstinée à mourir.
Intéresser ma gloire à vous laisser périr :
Ces moissons de lauriers, ces honneurs, ces conquêtes.
Ma main en vous servant les trouve toutes prêtes.
Et qui de ma faveur se voudrait honorer,
Si mon hymen prochain ne peut vous assurer ' ?
Ma gloire, mon amour, vous ordonnent de vivre :
Venez, Madame ; il faut les en croire , et me suivre.
IPUIGÉNIfi.
Qui? moi? que, contre un père osant me révolter,
Je mérite la mort que j'irais éviter?
Où seraient le respect et ce devoir suprême...
Vous suivrez un époux avoué par lui-même. C'est un titre qu'en vain il prétend me voler*. Ne fait-il des serments que pour les violer? Vous-même, que retient un devoir si sévère. Quand il vous donne à moi, n'est-il point votre père? Suivez-vous seulement ses ordres absolus Quand il cesse de l'être et ue vous connaît plus? Enfin, c'est trop tarder, ma princesse; et ma crainte...
IPHIGÉNIE
Quoi, seigneur! vous iriez jusques à la contrainte?
> Le mot a»»urer ne signifie mettre en sûreté (|ue dans un sens, assurer une place, un pny» , une province. Du tenipsde Racine, son acception était beaucoup plus étendue. (A. M.)
2 Ce mot a ici uiie énergie et une insolence qui ne se seraient rencontrés dans aucun autre mot de la langue. C'est Achille qui parle ; le mot le plus bas produit leffet le plus terrible. [A. .M.,
206 IPHIGÉNIE
D'un coupable transport écoutant la chaleur, Vous pourriez ajouter ce comble à mon malheur? Ma gloire vous serait moins chère que ma vie? Ah ! seigneur, épargnez la triste Iphigénie. Asservie à des lois que j'ai dû respecter. C'est déjà trop pour moi que de vous écouter : Ne portez pas plus loin votre injuste victoire; Ou, par mes propres mains immolée à ma gloire. Je saurais m'affranchir, dans ces extrémités, Du secours dangereux que vous me présentez,
ACHILLE
Eh bien, n'en parlons plus. Obéissez, cruelle, Et cherchez une mort qui vous semble si belle : Portez à votre père un cœur où j'entrevoi Moins de respect pour lui que de haine pour moi. Une juste fureur s'empare de mon âme : Vous allez à l'autel; et moi, j'y cours, Madame. Si de sang et de morts le Ciel est affamé, Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé. A mon aveugle amour tout sera légitime : Le prêtre deviendra la première victime , Le bûcher, par mes maius détruit et renversé, Dans le sang des bourreaux nagera dispersé ; Et si, dans les horreurs de ce désordre extrême. Votre père frappé tombe et périt lui-même, Alors, de vos respects voyant les tristes fruits , Reconnaissez les coups que vous aurez conduits.
IPHIGÉJSIfi.
Ah ! seigneur ! Ah ! cruel !... Mais il fuit, il m'échappe. 0 toi qui veux ma mort, me voilà seule, frappe. Termine, juste Ciel, ma vie et mon effroi. Et lance ici des traits qui n'accablent que moi !