‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 120 sur 260 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

CLYTEMNESTRE, IPHIGÉNIE, iEGINE, EURYBATE, GARDES.

CLYTEMNESTRE

Oui, je la défendrai contre toute l'armée •. Lâches, vous trahissez votre reine opprimée !

EURÏBATE.

Non , Madame : il suffit que vous me commandiez ;

Vous nous verrez combattre et mourir à vos pieds.

iMais de nos faibles mains que pouvez-vous attendre?

Contre tant d'ennemis qui vous pourra défendre ?

Ce n'est plus un \ ain peuple en désordre assemblé ;

C'est d'un zèle fatal tout le camp aveuglé.

Plus de pitié. Calchas seul règne, seul conmiande :

La Piété sévère exige son offrande -.

Le roi de son pouvoir se voit déposséder.

Et lui-même au torrent nous contraint de céder.

Achille, à qui tout cède, Achille à cet orage

Voudrait lui-même en vain opposer son courage :

Que fera-t-il, Madame? et qui peut dissiper

Tous les flots d'ennemis prêts à l'envelopper?

CLYTEMNESTRE

Qu'ils viennent donc sur moi prouver leur zèle impie,

Et m'arrachent ce peu qui me reste de vie !

La mort seule, la mort pourra rompre les nœuds

Dont mes bras nous vont joindre et lier toutes deux :

Mon corps sera plutôt séparé de mon âme,

Que je souffre jamais... Ah ! ma fille ' !

1 Le trouble croît à chaque minute, et cependant l'espérance n'est point encore tout à fait perdue. Le spectateur, toujours agité et toujours incertain, attend le dénoûment avec impatience. (L. Racine.)

2 La Religion est ici personnifiée sous le nom de Piété. (G.)

8 La désolation est sur la scène jusqu'au dénoûment , qu'il n'est pas possible de prévoir, et qui, par l'oracle de Cahhaset la mort d'Eriphile, est à la fois vrai-

208 IPHIGÉNIE

IPHIGÉNIE

Ah ! Madarae ' 1 Sous quel astre cruel avez- vous mis au jour Le malheureux objet d'une si tendre amour ! Mais que pouvez-vous faire en l'état où nous sommes? Vous avez à combatireet les dieux et les hommes. Contre un peuple en Inreur vous exposerez- vous ? N'allez point dans un camp, rebelle à votre époux, Seule à me retenir vainement obstinée , Par des soldats peut-être indignement tramée, Présenter pour tout fruit d'un déplorable effort Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort. Allez; laissez aux Grecs achever leur ouvrage. Et quittez pour jamais ce malheureux rivage; Du bûcher qui m'attend, trop voisin de ces lieux , La flamme de trop près viendrait frapper vos yeux. Surtout, si vous m'aimez par cet amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père-.

CLYTEMNESTRE

Lui, par qui votre cœur àCalchas présenté...

IPHIGÉNIE

Pour me rendre à vos pleurs que n'a-t-il point tenté?

CLYTEMNESTRE

Par quelle trahison le cruel m'a déçue 1

IPHIGÉNIE

Il me cédait aux dieux dont il m'avait reçue.

semblable et satisfaisant. Cette marche, on ne saurait trop le redire, est un modèle de perfection. (L.)

1 II semble qu'Iphigénie devrait répondre : Ah ! ma mère! pourquoi le poète lui fait-il dire, madame...? Pour que sa mère et elle s'attendrissent moins, et que, dans ce cruel moment, Clytemnestre oublie qu'elle est mère. (L. Racine.)

2 Dans Euripide, Clytemnestre, d'abord si furieuse, finit par .se montrer résignée ; elle tient des discours et fait des questions qui sont d'une douleur tranquille ; chez Racine, au contraire , elle est dans un désespoir dont les accès deviennent plus violents jusqu'à la catastrophe. Repoussée par les soldats, elle vomit des imprécatiotis , et tombe dans une espèce de délire. C'est là de la force tragique, et c'est ce qui fait que le spectateur ne respire pas un moment. (L.)

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