‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 126 sur 260 · ACTE V, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE VI

« Fit succéder l'hymen à son enlèvement :

« Une fille en sortit, que sa mère a celée ;

M Du nom d'Iphigéuie elle fut appelée,

« Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours :

« D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.

« Sous un nom emprunté sa noire destinée

« Et ses propres fureurs l'ont ici amenée.

« Elle me voit, m'entend, elle est devant vos yeux.

« Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux. »

Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile

L'écoute avec frayeur, et regarde Ériphile.

Elle était à l'autel; et peut-rtre en son cœur

Du fatal sacrifice accusait la lenteur.

Elle-même tantôt, d'une course subite.

Était venue aux Grecs annoncer votre fuite.

On admire en secret sa naissance et son sort.

Mais puisque Troie enfin est le prix de sa mort,

L'armée à haute voix se déclare contre elle.

Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.

Déjà pour la saisir Calchas lève le bras.

a Arrête, a-t-elle dit, et ne m'approche pas '.

« Le sang de ce héros dont lu me fais descendre

« Sans tes profanes mains siura bien se répandre. »

Furieuse elle vole, et sur l'autel prochain

Prend le sacré couteau . le plonge dans son sein.

A peine son sang coule et fait rougir la terre,

Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre.

Les vents agitent l'air dheureux frémissements-.

' Le caractère fier, énergiqun d'Ériphile se soutient jiisf|u'à la fin. Ce trait est imité (lu récit et de la mort de Polyxène dans! //ec«6e d'Euripide.

* Racine prodigue dans ce récit les trésors de la poésie épique ; il faut remarquer surtout :

Les vents agitent l'air d'hearetu frémissein''nts... La rive au loin gémit, blanchissante d'écume;

vers très -harmonieux, très-pittoresques et d'une facture antique. (G.)

214 IPHITtÉME

Et la mer leur répon'l par ses mugissements ; La rive au loin gémit, blanchissante d'écume; La flamme du bûcher d'elle-même s'allume; Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous Jette une sainte horreur qui nous rassure tous •. Le soldat étonné dit que dans une nue Jusque sur le bûcher Diane est descendue, Et croit que, s'élevant au travers de ses feux. Elle portait au Ciel notre encens et nos vœux. Tout s'empresse, tout part. La seule Iphigénie Dans ce commun bonheur pleure son ennemie *. Des mains d'Agamemnon venez la recevoir : Venez. Achille et lui brûlent de vous revoir. Madame, et désormais, tous deux d'in'elligence. Sont prêts à confirmer leur illustre alliance.

CLYTEMNESTRE

Par quel prix, quel encens, ô Ciel, puis-je jamais Récompenser Achille, et payer tes bienfaits ^ !

1 Cette sainte horreur qui rassure est l'expression singulièrement heureuse d'un sentiment religieux, et semble n'avoir pu être trouvée ciue par un poète aussi chrétien que Racine. (L.)

2 Dernier trait du plus aimable et du plus intéressant caractère déjeune princesse qu'on ait jamais mis au théâtre, sans en excepter Zaïre , tracée sur son modèle, mais qui lui est bien inférieure. Ce récit d'Ulysse est d'autant plus beau, qu'il fait un acte plein d'art et d'intérêt, et forme le plus heureux dénoùment. (G.)

3 Voltaire a écrit que, s il fallait donner le prix de la tragédie, il serait difticile de le refuser à Iphigénie en Aulide. Il y trouve tous les genres de beautés, l'intérêt du sujet, la force des situations , la variété et la vérité des caractères ; le pat' é tique violent dans Clytemnestre, le pathétique doux dans Iphigénie; les combats de la nature et du rang su])rème dans Agamemnon, et enfin le plan le plus irréprochable et la contextuie dramatique la plus parfaite; lincertitude, la crainte . l'espérance, la pitié , la terreur, étant soutenues, graduées et variées, sans un seul moment de relâche, depuis le premier vers jusqu'à la dernière scène. Il ne dit rien du style : c'est celui de Racine dans toute sa perfection. Il ne mêle aucun reproche à ses louanges. S'il eut trouvé l'épisode d'Ériphile répréhensible, sans doute il en aurait fait mention. Son silence sur cet objet important doit faire penser qu'il n'était pas de l'avis des censeurs de ce rôle, et qu'il n'a pas même cru leur opinion assez appuyée pour y faire attention. Racine s'estimait très- heureux d'avoir trouvé cette fable d'Ériphile, d'une autre Iphigénie, dans

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