‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 15 sur 260 · ACTE I, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV

NARCISSE

N'importe : elle se sent comme vous outragée;

A vous donner Junie elle s'est engagée :

Unissez vos chagrins; liez vos intérêts.

Ce palais retentit en vain de vos regrets :

Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante

Semer ici la plainte et non pas l'épouvante.

Que vos ressentimeuts se perdront en discours.

Il n'en faut point douter, vous vous plaindrez toujours.

BRITANNICUS

Ah ! Narcisse ! tu sais si de la servitude

Je prétends faire encore une longue habitude;

Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné.

Je renonce à l'empire, où j'étais destiné'.

Mais je suis seul encor : les aaiis de mon père

Sont autant d'inconnus que glace ma misère;

Et ma jeunesse même écarte loin de moi-

Tous ceux qui dans le cœur me réservent leur foi.

Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience

M'a donné de mon sort la triste connaissance.

Que vois-je autour de moi, que des amis vendus.

Qui sont de tous mes pas les témoins assidus,

Qui , choisis par Néron pour ce commerce infâme ,

Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?

Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours :

11 prévoit mes desseins, il entend mes discours ;

Comme toi, dans mon cœur il sait ce qui se passe.

Que t'en semble , Narcisse ?

1 Racine relève ici avec beaucoup d'art le caractère de Britanniciis : il lui donne des sentiments élevés, un noble courage, qui conviennent a son rang et à sa naissance, sans lui donner un plan et des projets qui ne conviendraient ni à son âge ni à sa situation. iG.i

* Dés que Néron fut adopté par Claude , on eut soin d'écarter de Britannicus tout serviteur qui eut pu lui être fidèle : « Desolatus etiam paulalim servilibus minislenis. (Tac. ^nn. XII. xxvi.i Etiam libertorum .si quis incorruota tide, depellitur.(/W<J., .vli. Lt proximus quisque Britannico neque fas neque fidem pensi haberet, olim provisum erat. >< {Ibid , .Mil, xv.)

58 imiTANN[(,US

NARCISSE

Ah 1 quelle âme assez basse.

C'est à vous de choisir des confidents discrets , Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets.

BRITANNICUS

Narcisse, tu dis vrai ; mais cette défiance • Est toujours d'un grand cœur la dernière science; On le trompe longtemps. Mais enfin je te croi *, Ou plutôt je fais vœu de ne croire que toi. Mon père , il m'en souvient, m'assura de ton zèle : Seul de ses affranchis tu m'es toujours fidèle; Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts, M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueils couverts. Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage Aura de nos amis excité le courage.

Examine leurs yeux , observe leurs discours ; Vois si j'en puis attendre un fidèle secours. Surtout dans ce palais remarque avec adresse Avec quel soin Néron fait garder la princesse ». Sache si du péril ses beaux yeux sont remis *, Et si son entretien m'est encore permis. Cependant de Néron je vais trouver la mère

1 Cette maxime, qui est ici un sentiment, parce quelle est l'expression simple et naïve du cœur de Britannicus, répand de l'intérêt sur le caractère qu'il a dans la pièce, qui est celui de son âge. (L.)

2 Autrefois les premières personnes des verbes, au singulier, ne prenaient point d's à la tin. On réservait cette lettre pour les secondes personnes, et on mettait ( aux troisièmes. Ce retranchement de 1'* à la première personne est aujourd'hui une licence poétique.

3 Petite faute contre les mœurs. On ne donnait le nom de princesse qu'à la femme de l'empereur, seul prince dans cet empire romain, qui s'appelait toujours la république. Le prince était le sénateur inscrit le premier sur la liste du sénat . et cet honneur appartenait de droit à l'empereur.

<» Les yeux et les beaux yeux revenaient beaucoup trop souvent dans Andromaque : c'étaient de ces expressions parasites que ne permet pas le style soutenu et soigné... C'est un mot que la galanterie a rendu trivial... On peut le passer a l'extrême jeunesse de Britannicus, et désormais on le verra très rarement dan> les pièces de Racine. (L.)

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