‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 155 sur 260 · SCÈNE III ASSUÉRUS, ASAPH · texte numérisé non relu

SCÈNE III ASSUÉRUS, ASAPH

ASSUÉRUS , assis sur son trône.

Je veux bien l'avouer, de ce couple pertide J'avais presque oublié l'attentat parricide; Et j'ai pâli deux fois au terrible récit Qui vient d'en retracer l'image à mon esprit. Je vois de quel succès leur fureur fut suivie, Et que dans les tourments ils laissèrent la vie. Mais ce sujet zélé qui, d'un œil si subtil, Sut de leur noir complot développer le fil. Qui me montra sur moi leur main déjà levée, Enfin par qui la Perse avec moi fut sauvée. Quel honneur pour sa foi , quel prix a-t-il reçu '?

ASAPn.

On lui promit beaucoup : c'est tout ce que j'ai su.

ASSUÉRUS

< ) d'un si grand service oubli trop condamnable !

• E»(h., ch. VI, V. 3. — Josephe [Ant. Jud. lib. XI, c. VI) rapporte ainsi ce fait : • Assuérus, se faisant iire les annales de son règne , entendit : " Une pièce de terre a été donnée à celui-ci pour piix d'une belle action; celui-ci a reçu des présents pour sa fidélité. Mais à la conspiration découverte par Mardochée, il remarqua que ce service était resté sans récompense: aussitôt il lit cesser la li cturo. pour s'occuper de répare l'oubli d'un si p-and bienfait. >

Des embarras du trône effet inévitable !

Des soins tumultueux un prince environné i

Vers de nouveaux objets est sans cesse entraîné;

L'avenir l'inquiète, et le présent le frappe :

Mais plus prompt qitô l'éclair le passé nous échappe;

Et, de tant de mortels à toute heure empressés

A nous faire valoir leurs soins intéressés,

Il ne s'en trouve point qui, touchés d'un vrai zèle.

Prennent à notre gloire un intérêt Adèle,

Du mérite oublié nous fassent souvenir,

Trop prompts à nous parler de ce qu'il faut punir.

Ah ! que plutôt l'injure échappe à ma vengeance,

Qu'un si rare bienfait à ma reconnaissance !

Et qui voudrait jamais s'exposer pour son roi*?

Ce mortel qui montra tant de zèle pour moi

Vit -il encore?

ASAPU.

11 voit l'astre qui vous éclaire.

ASSUÉRUS

Et que n'a-t-il plus tôt demandé son salaire? Quel pays reculé le cache à mes bienfaits?

ASAPH

Assis le plus souvent aux portes du palais, Sans se plaindre de vous ni de sa destinée, 11 y trame, seigneur, sa vie infortunée.

ASSUÉRUS

Et je dois d'autant moins oublier sa vertu. Qu'elle-même s'oublie. Il se nomme, dis-tu?...

1 Ce discours d'Assuérus ne peut être regardé comme un lieu commun : il est si vrai, si naturel, si plein de sentiment! Il n'est point inutile à l'action, puisqu'il se: t à excuser l'erreur et la crédulité du roi, complice sans le savoir de la cruauté d'Aman. On le plaint, parce qu'on voit qu'il est, de sa nature, juste et bienfaisant, et qu'il ne fait que le mal qu'on lui cache sous l'apparence du bien. (G.)

2 Ce mouvement rappelle celui de Jimon dans le premier livre de Y Enéide:

Et quisquam niimen .lunonis adoret? *

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