ACTE II, SCÈNE VII
De son teint tout à coup efface la couleur 1 Esther, que craignez-vous? suis-je pas votre frère '? Est-ce pour vous qu'est fait un ordre si sévère? Vivez : le sceptre d'or que vous tend cette main Pour vous de ma clémence est un gage certain.
Quelle voix salutaire ordonne que je vive, Et rappelle en mon sein mon âme fugitive?
ASSUÉRUS
Ne connaissez-vous pas la voix de votre époux? Encore un coup, vivez, et revenez à vous.
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte ' L'auguste majesté sur votre front empreinte; Jugez combien ce front irrité contre moi Dans mou âme troublée a dû jeter d'effroi : Sur ce trône sacré qu'environne la foudre J'ai cru vous voir tout prêt à me réduire en poudre. Hélas ! sans frissonner quel cœur audacieux Soutiendrait les éclairs qui partaient de vos yeux? Ainsi du Dieu vivant la colère étincelle ^..
ASSliÉRDS.
U soleil ! ô flambeaux de lumière immortelle ! Je me trouble moi-même; et sans frémissement Je ne puis voir sa peine et son saisissement. Calmez, reine, calmez la frayeur qui vous presse. Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse, Éprouvez seulement son ardente amitié.
1 Etih., ch. XV, V. 12 et 14. — Suis-je pas pour ne tuix-je pat . licence dont les auteurs du xvii* siècle usent assez fréquemment.
ï E$ih., ch.xv,v. 10.
3 La colère éiincelle . expression hardie et poétique, dont Racine a pu trouver 1 idi'-e dans Viriiile ; Jgnescuni irœ (.Eneid.,ix,t)6), mais qui, bien des siècles avant Virgile , avait été consacrée par l'usage qu'en fait l'Ecriture : Exardetcet ticui ignis ira tua. (Ps. LX.xxvitl. 43.) (.G.).
2o8 ESTHER
Faut -il de mes États vous donner la moitié '?
ESTIIER.
Ah! se peut-il qu'un roi craint de la terre entière, Devant qui tout fléchit et baise la poussière , Jette sur son esclave un regard si serein, Et m'offre sur son cœur un pouvoir souverain?
ASSUÉRUS
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire ',
Et ces profonds respects que la terreur inspire,
A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
nui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits 1
Tout respire en Esther l'innocence et la paix :
Uu chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres;
nue dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis je crains moins le courroux %
Et crois que votre front porte à mon diadème
Un éclat qui le rend respectable aux dieux même.
Osez donc me répondre, et ne me cachez pas
nael sujet important conduit ici vos pas.
Quel intérêt, quels soins vous agitent, vous pressent*?
Je vois qu'en m'écoutant vos yeux au Ciel s'adressent.
Parlez : de vos désirs le succès est certain,
Si ce succès dépend d'une mortelle main.
1 £»</i..ch. V, V. 3.
2 Tout ce morceau est d un charme de diction pour l'oreille , et encore plus pour l'âme , au-dessus duquel on n'imagine rien. ( L.)
3 Cette expression d'astret ennemit, si belle, si poétique par elle-même, a de plus le mérite de la convenance dans la bouche d'un prince qui adorait le soleil et les astres, et qui croyait à l'astrologie. (L. B.)
* Soins est plus faible quin(érei; mais en poésie, aoim dit plus qu'en prose, et même équivaut à inquiétudee. (G.)