‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 19 sur 260 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Vous assure aujourd'hui du reste des Romains. Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance, Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance. Mais que\ois-je? vous-même inquiet, étonné, Plus que Britannicus paraissez consterné. Que présage à mes yeux cette tristesse obscure ^ Et ces sombres regards errants à l'aventure ? Tout vous rit : la fortune obéit à vos vœux.

NÉRON

Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE

Vous?

NÉRON

Depuis un moment, mais pour toute ma vie -. J'aime, que dis-je, aimer? j'idolâtre Junie.

NARCISSE

Vous l'aimez ?

NÉRON

Excité d'un désir curieux, Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux, Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes % Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes : Belle sans ornement, dans le simple appareil D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil. Que veux -tu? Je ne sais si cette négligence.

• Tristesse obscure, expression figurée, parce que la tristesse obscurcit le front. (Laiiahpe.) On dit bien une sombre tristesse, l'analogie veut qu'on dise également une tristesse obscure.

* Caractère emporté, il s'imagine que cette passion, qui ne fait que commencer, durera toute sa vie. (L. Racine.)

3 Tous les connaisseurs ont vu dans ces huit vers. Triste , levant au ciel, etc., un tableau original et parfait. Le mérite de la diction est dans la difficulté vaincue, puisqu'il s'agissait d ennoblir la petitesse des détails par le choix des mots... Enfin l'elfet des couleurs poétiques naît surtout du contraste de la frayeur, de la douceur et des larmes de Juuie, avec l'appareil de son enlèvement et la ligure de ses ravisseurs, c est ce qui a fourni au poète des vers qui sont au nombre des plus beaux de notre langue. (L.)

(52 BRITÂNNICUS

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence, Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs , Relevaient de ses yeux les timides douceurs : Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue, J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue : Immobile, saisi d'un long étonnement, Je l'ai laissé passer dans son appartement ' , J'ai passé dans le mien. C'est là que solitaire. De son image en vain j'ai voulu me distraire. Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler : J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler. Quelquefois, mais trop tard , je lui demandais grâce; J'employais les soupirs, et même la menace. Voilà comme occupé de mon nouvel amour. Mes yeux sans se fermer ont attendu le.jour, Mais je m'en fais peut-être une trop belle image; Elle m'est apparue avec trop d'avantage : Narcisse , qu'en dis-tu ?

NARCISSE

Quoi , seigneur 1 croira-t-on Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?

NÉRON

Tu le sais bien, Narcisse. Et, soit que sa colère M'imputât le malheur qui lui ravit son frère ; Soit que son cœur, jaloux d'une austère fierté , Enviât à nos yeux sa naissante beauté *;

1 La grammaire veut que le participe s'accorde avec le régime qui le précède, lorsqu'il est suivi d'un verbe neutre ; mais cette règle n'était pas encore bien établie du temps de Rac.ne, il fait laissé invariable, et, dans ce cas. la n'est pas régime de hissé, mais de laissé passer, qui ne présente qu'une seule idée, comme si ce n'était qu'un seul verbe.

2 Envier est ici dans le sens de priver. C'est un latinisme dont Racine a enrichi la langue. (Ai.mé Martin.)

Liber p.împiDeas invidit colUbus umbras. (Virgile.;

Et encore :

Te ne... miserande puer...

Invidit fortuna mihi...

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