ACTE 11. sr,È.\E U
Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée, Elle se dérobait même à sa renommée.
Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour. Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi, Narcisse ! tandis qu'il n'est point de Romaine Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine, Qui, dès qu'à ses regards elle ose se fier, Sur le cœur de César ne les vienne essayer, Seule, dans son palais, la modeste Junie Regarde leurs honneurs comme une ignominie , Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer Si César est aimable, ou bien s'il sait aimer ' 1 Dis-moi, Britannicus l'aime-t-il?
NARCISSE
Quoi ! s'il l'aime, Seigneur?
NÉRON
Si jeune encor, seconnait-il lui-même?
D'un regai'd enchanteur connaît-il le poison?
Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison.
N'en doutez point, il l'aime. Instruit partant de charmes,
Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes;
A ses moindres désirs il sait s'accommoder;
Et peut-être déjà sait-il persuader.
NÉRON
Que dis-tu? Sur son cœur il aurait quelque empire?
NARCISSE
Je ne sais. Mais, seigneur, ce que je puis vous dire ,
Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux
Le cœur plein dun courroux qu'il cachait à vos yeux ;
D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude ,
Las de votre grandeur et de sa servitude,
' Voilà des sentiments clignes de Néron... Le poète n'annonce point qu'il va peindre un tyran et sa cour : mais comme il peint l'un et l'autre 1 (La Harpe.,'
Gl BRITÂNNICUS
Entre l'impatience et la crainte flottant , Il allait voir Junie, et revenait content.
NÉRON
D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire, Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère : Néron impunément ne sera pas jaloux.
Vous? et de quoi, seigneur, vous inquiétez-vous? Junie a pu le plaindre et partager ses peines; Elle n'a vu couler de larmes que les siennes : Mais aujourd'hui , seigneur, que ses yeux dessillés, Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez, Verront autour de vous les rois sans diadème , Inconnus dans la foule, et son amant lui-même. Attachés sur vos yeux, s'honorer d'un regard Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard '; Quand elle vous verra , de ce degré de gloire. Venir en soupirant avouer sa victoire : Maître, n'en doutez point, d'un cœur déjà charmé Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé*.
NÉRON
A combien de chagrins il faut que je m'apprête ! Que d'importunités 1
NARCISSE
Quoi donc ! qui vous arrête , Seigneur ?
NÉRON
Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus, Sénèque, Rome entière et trois ans de vertus ^
1 Quelle maiziiiSque peinture de la grandeur impériale, et quel contraste avec l'abandon et le dénùment qui font le partage de Bntannicus! (La Harpe.)
2 C'est le mot d'un tlatteur qui sait tort bien que lamour ne se commande pas , mais qui sait aussi que plus Néron se croira sûr d'être aimé, plus il s'mdigiiera de ne pas l'être. {Id.)
3 II suffit de ce mot pour faire sentir que ces trois ans de vertus n'étaient que trois ans de contrainte et d'hypocrisie, dont le terme sera le premier instant uù les passions de Néron trouveront un obstacle. Quelle force de pinceau ne fallait-