‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 193 sur 260 · TRAGEDIE TIREE DE L'ECRITLRE SAINTE · texte numérisé non relu

TRAGEDIE TIREE DE L'ECRITLRE SAINTE

PRÉFACE D'ATIIALIE'

Tout le monde sait que le royaume île Juda était composé des deux tribus de Juda et de Benjauiiii , et que les dix autres tribus qui se révoltèrent contre lloboam composaient le royaume (risraël. Comme les rois de Juda étaient de la maison de David, et qu'ils avaient dans leur partage la ville et le temple de Jérusalem, tout ce qu'il y avait de prêtres et de lévites se retirèrent auprès d'eux, et leur demeurèrent toujours attachés : car, depuis que le temple de Salomon fut bâti, il n'était plus permis de sacrifier ailleurs; et tous ces autres autels qu'on élevait à Dieu sur des montagnes, appelés par cette raison dans l'Écriture les hauts lieux, ne lui étaient point agéables. Ainsi le culte légitime ne subsistait plus que dans Juda. Les dix tribus, excepté un très-petit nombre de personnes, étaient ou idolâtres, ou schismatiques.

1 Tous ceux qui veulent bien entrer dans l'esprit de la tragédie doivent lire avec attention cette préface; c'est un chef-d œuvre de clarté, de simplicité et d'ordre; on n'y a oublié aucun des points de i histoire juive qui servent a fonder I intérêt de la pièce. (G.)

292 PHÉFACE D'ATIIALIK

Au reste, ces prêtres et ces lévites taisaient eux-mêmes une tribu fort nombreuse. Ils furent partagés en diverses classes pour servir tour à tour dans le temple ;, d'un jour de sabbat à l'autre. Les prêtres étaient de la famille d'Aaron ; et il n'y avait que ceux de cette famille lesquels pussent exercer la sacrificature. Les lévites leur étaient subordonnés, et avaient soin, entre autres choses, du chant, de la préparation des victimes, et de la garde du temple. Ce nom de lévite ne laisse pas d'être donné quelquelois indifféremment cà tous ceux de la tribu. Ceux qui- étaient en semaine avaient, ainsi que le grand prêtre, leur logement dans les portiques ou galeries dont le temple était environné, et qui taisaient partie du temple même. Tout l'édifice s'appelait en général le lieu saint : mais on appelait plus particulièrement de ce nom cette partie du temple intprieur où étaient le chandelier d'or, l'autel des parfums, et les tables des pains de prol)Osition ; et cette partie était encore distinguée du saint des saints, où était l'arche, et où le grand prêtre seul avait droit d'entrer une fois l'année. C'était une tradition assez constante, que la montagne sur laquelle le temple était bàfi était la même montagne où Abraham avait autrefois ofTert en sacrilice son fils Isaac.

J'ai cru devoir expliquer ici ces particularités, afin que ceux à qui l'histoire de l'Ancien Testament ne sera pas assez présente n'en soient point arrêtés en lisant cette tragédie. Elle a pour sujet Joas reconnu et mis sur le trône : et j'aurais dû, dans les règles, l'intituler Joas; mais la plupart du monde n'en ayant entendu parler que sous le nom d'AiHALiE, je n'ai pas jugé à propos de la leur présenter sous un auire titre, puisque d'ailleurs Athalie y joue un personnage si considérable, et que c'est sa mort qui termine la pièce.

Voici une partie des principaux événements qui devancèrent cette grande action.

Joram, roi de Juda, (ils de Josaphat, et le septième roi de la race de David, épousa Athalie, fille d'Achab et de Jézabel, qui régnaient en Israël, lameux l'un et l'autre, mais principalement

I»REFA0E D'ATHALIK -i93

Jézabel, par leurs sanglantes porsécutions contre les prophètes '. Athalie, non moins impie que sa mère, entraîna bientôt le roi son mari dans l'idolâtrie, et fit même construire dans Jérusalem un temple à Baal, qui était le dieu du pays de Tyr et de Sidon , où Jézabel avait pris naissance. Joram, après avoir vu périr par les mains des Arabes et des Philistins tous les princes ses enfants, à la réserve d'Oehozias, mourut lui-même misérablement d'une longue maladie qui lui consuma les entrailles. Sa mort funeste n'empêcha pas Ochozias d'imiter son impiété et celle d'Athalie sa mère. Mais ce prince, après avoir régné seulement un an, étant allé rendre visite au roi d'Israël, frère d'Athalie, fut enveloppé dans la ruine de la maison d'Achab, et tué par l'ordre de Jéhu, que Dieu avait fait sacrer par ses prophètes, pour régner sur Israël, et pour être le ministre de ses vengeances. Jéhu extermina toute la postérité d'Achab, et fit jeter par les fenêtres Jézabel, qui, selon la prédiction d'Klie, lut mangée des chiens dans la vigne de ce même Nabot h qu'elle avait l'ai mourir autrefois pour s'emparer de sou héritage. Alhalie, ayant appris à Jérusalem tous ces massacres, entre|»rii île son côté d'éteindre entièrement la race royale de David , en faisant mourir tous les eulants d'Oehozias, ses petits- fils. Mais heureusement Josabet, sœur d'Oehozias, et fille de Joram , mais d'une autre mère qu'Athalie , étant arrivée lorsqu'on égorgeait les princesses neveux, trouva moyen de dérober du milieu des morts le petit Joas, encore à la mamelle, et le confia avec sa nourrice au grand prêtre, son mari, qui les cacha tous deux dans le temple, où l'entant fut élevé secrètement jusqu'au jour qu'il fut proclamé roi de Juda. I/histoire des Kois dit que ce fut la septième année d'après. Mais le texte grec des Paralipomènes, que Sévère-Sulpice ■' a suivi, dit que ce fut la huitième.

< II n'est point indifférent d'observer ici que le père d'Athalie n'était point de la race de David; car il s'ensuit i|u'Athalip. sn fille, ne pouvait être regardée parles Juifs que comme une personne fort étrangère à la succession de leurs rois. (L. R.i

* J ignore pourquoi Racine a transposé les noms de cet historien ecclésiastique ; on le nomme ordinairement Hulpicr-Sérère. (G.)

-29 i PRÉFACE DATHALIE

C'est ce qui m'a autorisé à donner à ce prince neuf à dix ans , pour le mettre déjà en état de répondre aux questions qu'on lui tait.

Je crois ne lui avoir rien fait dire qui soit au-dessus de la portée d'un enlanl de cet âge qui a de l'esprit et de la mémoire. Mais, quand j'aurais été un peu au delà, il faut considérer que c'est ici un enfant tout extraordinaire, élevé dans le temple [»ar un grand prêtre qui, le regardant comme l'unique espérance de sa nation , l'avait instruit de bonne heure dans tous les devoirs de la religion et de la royauté. 11 n'en était pas de même des enfants des Juifs que de la plupart des nôtres : on leur apprenait les saintes lettres non-seulemont dès qu'ils avaient atteint l'usage de la raison, mais, pour me servir de l'expression de saint Paul, dès la mamelle. Chaque Juif était obligé d'écrire une fois en sa vie de sa propre main le volume de la loi tout entier • . Les rois étaient même obligés de l'écrire deux fois : il leur était enjoint de l'avoir continuellement devant les yeux. Je puis dire ici que la France voit en la personne d'un prince de huit ans et demi 2, qui fait aujourd'hui ses plus chères délices , un exemple illustre de ce que peut dans un enfant un excellent naturel aidé d'une excellente éducation ; et que si j'avais donné au petit Joas la même vivacité et le même discernement qui brillent dans les reparties de ce jeune prince, on m'aurait accusé avec raison d'avoir péché contre les règles de la vraisemblance.

L'âge de Zacharie, fils du grand prêtre, n'étant point marqué, on peut lui supposer, si l'on veut, deux à trois ans de plus qu'à Joas.

1 Ce que Racine avance ici n'est nullement exact. 1" Chaque Juif n'était point obligé d'écrire le volume de la loi : cela n'eût été possible chez aucun peuple. Le commun des Juifs était si peu instruit , qu'il fallait tous les sept ans, dans l'année sabbatique , lire la loi au peuple assemblé , de peur qu'il ne l'oubliât. 2° Les rois n'étaient obligés d'écrire , et , suivant plusieurs interprètes, de faire écrire qu'une copie de la loi. Le passage de l'Ecriture qui prescrit cette obligution le restreint même au Deutéronome. (Acad.)

* Louis de France, duc de Bourgogne, fils du Dauphin, élève de Fénelon.

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