ACTE II, SCÈNE Vil
De vous et de Joad je reconnais l'esprit'. Voilà comme, infectant cette simple jennesse, Vous employez tous deux le calme où je vous laisse. Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur ^ : Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur.
JOSABETH
Pont on de nos malheurs leur dérober l'histoire? Tout l'univers les sait; vous-même en faites gloire.
Oui, ma juste fureur, et j'en fais vanité,
A vengé mes parents sur ma postérité'.
J'aurais vu massacrer et mon père et mon frère,
Du haut de son palais précipiter ma mère,
Et dans un même jour égorger à la fois
(Quel spectacle d'horreur 1) quatre-vingts fils de rois * 1
Et pourquoi? pour venger je ne sais quels prophètes
Dont elle avait puni les fureurs indiscrètes :
Et moi, reine sans cœur, fille sans amitié,
Esclave d'une lâche et frivole pitié.
Je n'aurais pas du moins à cette aveugle rage
Rendu meurtre pour meurtre, outrage pour outrage.
* C'est la première et la seule fois qu'on ait imaginé de tirer du charme de l'enfance tout lintérét d'une scène tragique. Il n'y en a pas de plus touchant. (L.)
* Cultiver la haine , que cette ligure est hardie! mais quelle est juste! ;L.)
s « Athalie , mère d'Ochosias , voyant son iih mort , s'éleva contre les princes de la race royale et les fit tous tuer. » (/!' Bois, ch. .\i, v. I.) Athalie avait dit à Abner et à Mathan ( act. Il, se. v) :
Je ue veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé :
mais, irritée des réponses de l'enfant et du dernier reproche que vient de lui adresser Josabeth, elle s'engage dans l'apologie du plus horrible forfait que le cœur dune mère ait jamais osé concevoir : elle exhale sans réserve et sans dissimulation toute son impiété et toute sa rage , dans cette tirade d'une éloquence et d'une énergie extraordinaires; c'est l'expression la plus vive et la plus naturelle d'un emportement qui fait fiémir. (G.)
* « (1r le roi Achab avait soixante-dix fils, qui étaient nourris chez les premières liersonnes de la ville ( Samarie). Lorsque ces personnes eurent reçu les lettres de Jéhu, elles prirent les soixante-dix fils du roi, et les tuèrent. •> (IV Rois, ch. xviii, V. i.)
310 ATHAIJE
Et de votre David traité tous les neveux
Comme on traitait d'Acliab les restes malheureux !
Où serais-je aujourd'hui, si, domptant ma faiblesse,
Je n'eusse d'une mère étouffé la tendresse;
Si de mou propre sang ma main versant des flots
N'eût par ce coup hardi réprimé vos complots?
Enfin de votre Dieu l'implacable vengeance
Entre nos deux maisons rompit toute alliance :
David m'est en horreur; et les fils de ce roi,
Quoique nés de mon sang, sont étrangers pour moi.
JOSABETH
Tout vous a réussi. Que Dieu voie, et nous juge.
Ce Dieu, depuis longtemps votre unique refuge, Que deviendra l'effet de ses prédictions ' ? Quïl vous donne ce roi promis aux nations, Cet enfant de David, votre espoir, votre attente... Mais nous nous reverrons. Adieu. Je sors contente. J'ai voulu voir; j'ai vu -.
ABNER , à Josabeth.
Je vous l'avais promis; Je vous rends le dépôt que vous m'avez commis.
1 La construction est renversée, et ce désordre est un effet de l'art; miis ies grands poètes sont seuls capables d'éviter 1 abus toujours voisin de pareilles licences. (G.) — Que deviendra l'effet n'est pas exact; il fallait simplement : que deviendront ses prédictions? Racine n'a pas voulu dire que les prédictions n'auraiei.t point d'effet si elles étaient accomplies, mais quelles ne seraient point accomplies s'il ne restait aucun enfant du sang royal. (A. M.) — La critique nous paniil sévère. Pour se rendre compte des vers de Racine , il suffit de remplacer gue deviendra par qiielsera..., ce qui signifie évidemment : quel effet auront, à quoi aboutiront ses prédictions?
2 Trait frappant de tierté, d'insolence et de laconisme. Les termes manquent pour exprimer l'admiration qu'inspire une scène qui réunit au plus haut degré le goût , l'élégance et la grâce à l'intérêt le plus vif. (G.)