‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 49 sur 260 · ACTE IV. SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCENE II

Vous avez vu cent lois nos soldats en courroux '

Porter en munnurant leurs aigles devant vous ;

Honteux de rabaisser par cet indigne usage

Les héros dont encore elles portent l'image ^

Toute autre se serait rendue à leurs discours :

Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours*.

Avec Britannicus contre moi réunie,

Vous le fortifiez du parti de Junie ;

Et la main de Pallas trame tous ces complots.

Et, lorsque malgré moi j'assure mon repos ,

On vous voit de colère et de haine animée :

Vous voulez présenter mon rival à l'armée ;

néjàjusquesau camp le bruit en a couru.

AGIIIFPINE.

Moi ! le faire empereur! Ingrat ! l'avez-vous cru ? Quel serait mon dessein? qu'aurais-je pu prétendre? Quels honneurs dans sa cour, quel rang ponrrais-je attendre? Ah ! si sous votre empire on ne m'épargne pas, Si mes accusateurs observent tous mes pas, Si de leur empereur ils poursuivent la mère, Que ferai s-je au milieu d'ime cour étrangère * ? Ils me reprocheraient non des cris impuissants, Des desseins étouffés aussitôt que naissants, Mais des crimes pour vous commis à votre vue , Rt dont je ne serais que trop tôt convaincue*.

1 Novuiii sane «H moribus veterum insolitum, feminam siiçnis romains praesidere. (Tac. .\nn. Xll, xxxvii.)

* Les Romains attachaient à leurs enseignes les imaL'es de leurs Césars. Ces enseignes étaient sacrées, et ces Césars avaient été mis au nombre des dieux. Suétone dit d un roi des Parthes (Ca/iy.. 14) : >< Aquilas et si^na roraana, Caesarumque imagines adoravit. " (I-- Racine.)

' C'est le mot de Tibère a la mère d Agrippine : « Non ideo laedi quia non rei<iiarel. » (Tac. .tnn. IV, lu )

* Encore une inspiration de Tacite : <• Vivere ego, Britannico patiente rerum , poteram? » dit Agrippine. accusée d'avoir conspiré contre Néron, (.tnn. Xlll, xxi.)

* Qui non verba, impatientia caritatis aliquando incauta, sed e.i < rimina obji r ant. qiiibus nisi a filio, absolvi non fiossim. IT \r.. Ann. XMI. \xi

lOi HHITA.NMCrS

Vous ne me trompez point, je vois tous vos détours ;

Vous êtes un ingrat, vous le fûtes toujours ' :

Dès vos plus jeunes ans mes soins et mes tendresses

N'ont arraché de vous que de feintes caresses.

Rien ne vous a pu vaincre; et votre dureté

Aurait dû dans son cours arrêter ma bonté.

Que je suis malheureuse ! et par quelle infortune

Faut-il que tons mes soins me rendent importune !

Je n'ai qu'un ûis : ô ciel, qui m'entends aujourd'hui,

T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour hii ?

Remords , crainte , périls , rien ne m'a retenue.

J'ai vaincu ses mépris; j'ai détourné ma vue

Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ;

J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez.

Avec ma liberté, que vous m'avez ravie.

Si vous le souhaitez, prenez enror ma vie.

Pourvu que par ma mort tout le peuple irrité

Ne vous ravisse pas ce qui m'a tant coûté.

NÉRON

VA bien donc, prononcez. Que voulez- vous qu'on fasse?

AGRirriNE.

De mes accusateurs qu'on punisse laudace ^; Que deBritannicuson calme le courroux; Que Junie à son choix puisse prendre un époux ; Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure ';

1 Agrippine, a|)ies avoir accablé Néron du reproche d'ingratitude, se bâte de tempérer l'aigreur de ses discours par une effusion d'amour maternel, qui semble n'être qu'un mouvement de la nature, mais qui, dans une femme de son caractère, n'est, en elfef, qu'une arme de jjIus contre son lils. et un moyen de domination. (L.)

2 Néron n'a dit cfu'un mot : mais par ce mot il a paru se rendre. Agrippine , qui pleurait tout à l'heure, commande aussitôt, et. du ton le plus absolu, dicte sans hésiter ses ordres et ses vengeances. Elle ordonne tout, et n'oublie rien. On ne siurdit mieux peindre la force du caractère et de l'hiibilude. (G.)

3 Colloiiuium filii exposcit, ubi nihil pro innocentia, quasi difliderel, nec beneficiis, quasi exprobraret, disseruit: sed ultionem in delatores, et praemia amicis obtinuit. {Tac. Ann. XIII. xxi i

ACTK IV. Sr.FNK IFl jOS

Que vous me permettiez de vous voir à toute heure ;

(Apercevant Burrhus dans le fond du théâtre.'

Que ce même Burrhus, qui nous vient écouter ' , A votre porte enfin no^e phis m'arrêter.

Oui, Madame, je veux que ma reconnaissance

Désormais dans les cœurs grave votre puissance,

Et je bénis déjà cette heureuse froideur

Qui de notre amitié va ranimer l'ardeur.

Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie :

Avec Britannicus je me réconcilie;

Et quant à cet amour qui nous a séparés.

Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez.

Allez donc, et portez cette joie à mon frère.

dardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère !

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