‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 74 sur 260 · ACTE II. SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II. SCÈNE I

ÉRIPHILE

Ëh quoi ! te semble -t-il que la triste Ériphile

Doive être de leur joie un témoin si tranquille?

Crois -tu que mes chagrins doivent s'évanouir

A l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir?

Je vois Iphigénie entre les bras d'un père ;

Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère :

Et moi , toujours en butte à de nouveaux dangers.

Remise dès l'enfance en des bras étrangers ,

Je reçus et je vois le jour que je respire

Sans que mère ni père ait daigné me sourire.

J'ignore qui je suis, et, pour comble d'horreur.

Un oracle effrayant m'attache à mon erreur,

lit, quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître.

Me dit que sans périr je ne me puis connaître.

DORIS

Non, non; jusques au bout vous devez le chercher. Un oracle toujours se plaît à se cacher; Toujours avec un sens il en présente un autre : Ru perdant un faux nom vous reprendrez le vôtre. C'est là tout le danger que vous pouvez courir, Et c'est peut-être ainsi que vous devez périr. Songez que votre nom fut changé dès l'enfance.

ÉRirniLE.

Je n'ai de tout mon sort que cette connaissance; Et ton père, du reste infortuné témoin, Ne me permit jamais de pénétrer plus loin. Hélas ! dans cette Troie où j'étais attendue, Ma gloire, disait-il, m" allait être rendue : J'allais, en reprenant et mon nom et mon rang. Des plus grands rois en moi reconnaître le sang. Déjà je découvrais cette fameuse ville; Le Ciel mène à Lesbos l'impitoyable Achille : Tout cède, tout ressent ses funestes efforts;

I5i FPHIGÉNIE

Ton père, enseveli dans la foule des morts , Me laisse dans les fers à moi-même inconnue; Et, de tant de gr.indeurs dont j'étais prévenue. Vile esclave des Grecs, je n'ai pu conserver Que la fierté d'un sang que je n'ai pu prouver.

DORIS

Ah 1 que perdant, Madame, un témoin si fidèle,

La main qui vous l'ôta doit vous sembler cruelle !

Mais Calchas est ici, Calcbas si renommé,

Qui des secrets des dieux fut toujours informé.

Le ciel souvent lui pnrle : instruit par un tel maître .

Il sait tout ce qui fut et tout ce qui doit être i .

Pourrait-il de vos jours ignorer les auteurs?

Ce camp même est pour vous tout plein de protecteurs ;

Bientôt Iphigénie, en épousant Achille,

Vous va sous son appui présenter un asile ;

Elle vous l'a promis et juré devant moi.

Ce gage est le premier qu'elle attend de sa foi.

ÉRIPHILE

Que dirais-tu, Doris, si, passant tout le reste, Cet hymen de mes maux était le plus funeste?

DORTS.

Quoi, Madame!

ÉRIPHILE

Tu vois avec étonnement Que ma douleur ne souff're aucun soulagement. Écoute, et tu te vas étonner que je vive.

C'est peu d'être étrangère, inconnue et captive ; Ce destructeur faial des tristes Lesbiens, Cet Achille, l'auteur de tes maux et des miens, Dont la sanglante main m'enleva prisonnière,

1 C'est la traduction aussi élégante que fidèle d'un vers d'Homère où Calchas est peint sous les mêmes traits : « Calchas se levé, Calchas, fils de Thestor, est le plus habile des augures ; le présent , le passé , l'avenir lui sont également connus. » Iliade, liv. 1. (G.)

Page 1