ACTE II. SCKNE I loS
Qui m'arracha d'un coup ma naissance et ton père i, De qui jusques au nom tout doit m'être odieux, Kst de tous les mortels le plus cher à mes yeux ^.
DOKIS.
Ah ! que me dites-vous !
ÉRIPHILE
Je me flattais sans cesse Qu'un silence éternel cacherait ma faiblesse : Mais mon cœur trop pressé m'arrache ce discours, Et te parle une fois pour se taire toujours. Ne me demande point sur quel espoir fondée De ce fatal amour je me vis possédée.
Je n'en accuse point quelques feintes douleurs Dont je crus voir Achille honorer mes malheurs : Le Ciel s'est fait, sans doute, une joie inhumaine A rassembler sur moi tous les traits de sa haine. Happellerai-je encor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux; Dans les cruelles mains par qui je lus ravie Je demeurai longtemps sans lumière et sans vie ; Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; Et, me voyant presser d'un bras ensanglanté, Je frémissais, Doris, et d'un vainqueur sauvage Craignais de rencontrer l'effroyable visage. J entrai dans son vaisseau, détestant sa fureur. Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche^; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche;
' Arracher la naissance est là [X)ur oier les moyens de faire connaître le secret (le la naissance; cela est si clair après tout ce qui précède , qu'il ne reste à remarquer d ins ce vers que la force et la précision. (L.)
- Remarquez ici la beauté progressive de cette période de six vers, depuis c$ destructeur fatal , etc., jus(|u'à ce derniers vers, qui partout ailleurs serait fort commun, et que les cinq vers qui l'.imonent rendent si frappant. Voilà ce qui fait le tissu de la diction, et ce que c'est que l'art d'écrire. (L.)
» Ule faut avouer, on ne faisait pas de tels vers avant Racine; non-seulement
lo6 inHI(;fiiNIK
Je sentis contre moi mon cœur se déclarer;
J'oubliai ma colère, et ne sus que pleurer :
Je me laissai conduire à cet aimable guide ',
Je l'aimais à Leshos, et je l'aime en Aulide.
Iphigénie en vain s'offre à me protéger.
Et me tend une main prompte à me soulager :
Triste effet des fureurs dont je suis tourmentée,
Je n'accepte la main qu'elle m'a présentée,
Que pour m'armer contre elle, et, sans me découvrir,
Traverser son bonheur, que je ne puis souffrir *.
BORIS
Et que pourrait contre elle une impuissante haine ! Ne valait-il pas mieux , renfermée à Mycène , Éviter les tourments que vous venez chercher, Et combattre des feux contraints de se cacher?
ÉRIPHILE
Je le voulais, Doris. Mais, quelque triste image
Que sa gloire à mes yeux montrât sur ce rivage.
Au sort qui me traînait il fallut consentir :
Une secrète voix m'ordonna de partir,
Me dit qu'offrant ici ma présence importune
Peut-être j'y pourrais porter mon infortune;
Que peut-être approchant ces amants trop heureux •
Quelqu'un de mes malheurs se répandrait sur eux ^
Voilà ce qui m'amène, et non l'impatience
personne ne savait la route du cœur , mais presque personne ne savait les fintsses de la versification, cet art de rompre la mesure.
Je le vis, son aspect n'avait rien de farouche.
Personne ne connaissait cet heureux mélange de syllabes longues et brèves, et lie COI. sonnes suivies de voyelles, qui font couler un vers avec tant de mollesse , et qui le font entrer dans une oreille sensible et juste avec tant de plaisir. (Volt.]
1 Construction latine.
2 Quel tableau que celui qu'Ériphile vient de tracer 1 quelle poésie et de sentiment et de style ! Le rôle d'Ériphile est une des choses que Racine a le plus fort'-ment écrites. (L.)
s Idée et tournure antiques. Racine est plein de ces traits qui ajoutent à l'illusion dramatique par la vérité locale des idées et du langage. (L.)