‹ Œuvres choisies de J.RacineChapitre 87 sur 260 · SCENE 1 AGAMEMNON , CLYTEMNESTRE · texte numérisé non relu

SCENE 1 AGAMEMNON , CLYTEMNESTRE

CLYTEMNESTRE

Oui, seigneur, nous partions; et mon juste courroux Laissait bientôt Achille et le camp loin de nous : Ma fille dans Argos courait pleurer sa honte. Mais lui-même, étonné d'une fuite si prompte, Par combien de serments, dont je n'ai pu douter, Vient-il de nous convaincre et de nous arrêter ! Il presse cet hymen qu'on prétend qu'il diffère. Et vous cherche, brûlant d'amour et de colère : Prêt d'imposer silence à ce bruit imposteur, Achille en veut connaître et confondre l'auteur. Bannissez ces soupçons qui troublent notre joie.

AGAMEMNON

Madame, c'est assez : je consens qu'on le croie. Je rei^onn^is l'erreur qui nous avait séduits, Et ressens votre joie autant que je le puis. Vous voulez que Calchas l'unisse à ma famille : Vous pouvez à l'autel envoyer votre fille : Je l'attends '. Mais, avant que de passer plus loin. J'ai voulu vous parler un moment sans témoin.

1 J-^ l'attends a quelque chose de cruel dans la bouche d'Agamemnon. On l'at tend serait plus générique et formerait un sens moins dur et moins révoltant. (L. B.) — Je l'attends n'est pas, de la part d'Agamemnon, de la cruauté', mais l'expression d'une douleur profonde qu'il cherche à cacher. On l'attend est vague et ne dit rien : je l'attends deviendra un coup de foudre quand il sera rappelé dans ce vers :

Il l'attend à l'autel, pour la sacrifier.

\CTK III. SCKNK I 16!)

Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée : Tout y ressent la guerre, et non point l'hyménée. Le tumulte d'un camp, soldats et matelots, Un autel hérissé de dards, de javelots. Tout ce spectacle enfin, pompe digne d'Achille, Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille ; Et les Grecs y verraient l'épouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi. M'en croirez-vous, laissez, de vos femmes suivie, A cet hymen, sans vous, marcher Iphigénie '.

CLYTEMNESTRE

Qui? moi ! que, remettant ma fille en d'autres bras,

Ce que j'ai commencé je ne l'achève pas!

Qu'après l'avoir d'Argos amenée en Aulide,

Je refuse à l'autel de lui servir de guide 1

l)ois-je donc de Galchas être moins près que vous?

Et qui présentera ma fille à son époux?

Quelle autre ordonnera cette pompe sacrée?

AGAMEMNON

Vous n'êtes point ici dans le palais d'Atrée : Vous êtes dans un camp...

CLYTEMNESTRE

OÙ tout vous est soumis.

Où le sort de l'Asie en vos mains est remis, Où je vois sous vos lois marcher la Grèce entière, où le fils de Thétis va m'appeler sa mère -.

> Le fond de cette scène est emprunté d'Euripide, c'est-à-dire seulement l'idée d'écarter Clytt mnestre ; Racine s'est bien gardé d'emprionter les moyens employés par le poète grec, lima trouvé un qui est excellent, et qui est pris dans les mœurs antiques, tiés- sévères, comme on sait, sur tout ce qui rx)ncernail la décence et la dignité du sexe : et quels détails ce mo>en lui a fournis', quels vers! quelle sublime poésie!

Un autel hérissé de dards, de javelots ,

Tout ce ipectacle eufin, pompe digue d'Achille, etc.

Pompe digne dWchilte est admirable, et ici Racine est au-dessus d'Euripide par le génie autant que par l'art. (L.)

i Clytemnestre, qui parle ainsi, est la même femme qui dit au second acte qu'il

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Dans quel palais superbe et plein de ma grandeur Puis-je jamais paraître avec plus de splendeur?

AGAMEMNON

Madame, au nom des dieux auteurs de notre race, Daignez à mon amour accorder cette grâce. J'ai mes raisons.

CLYTEMNESTRE

Seigneur, au nom des mêmes dieux.

D'un spectacle si doux ne privez point mes yeux. Daignez ne point ici rougir de ma présence.

AGAMEMNON

J'avais plus espéré de votre complaisance. Mais puisque la raison ne vous peut émouvoir, Puisque enfin ma prière a si peu de pouvoir. Vous avez entendu ce que je vous demande, jMadame, je le veux, et je vous le commande. Obéissez.

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